vendredi 26 novembre 2010

"Des élections signeraient la fin de la Belgique"

Par Mathieu Colleyn
Pour le ministre-Président bruxellois Charles Picqué (PS), on ne parle pas assez de coopération entre Régions. Les relations futures entre les Communautés en dépendent, lance-t-il.

Entretien
Alors que tout le monde attend de connaître le contenu de la proposition de loi de financement concoctée par Johan Vande Lanotte, le ministre-président bruxellois Charles Picqué (PS) manifeste quelques craintes quant à la tournure des événements. Entretien.

LE CLIMAT EST AU PESSIMISME. ET CERTAINS PARTIS SEMBLENT SE METTRE EN ORDRE DE MARCHE POUR DES ELECTIONS. QUEL EST VOTRE SENTIMENT SUR LA SITUATION ?
Pour être très clair, les élections c’est le plan C comme "catastrophe". En fait des élections signeraient la fin de la Belgique, car elles renforceraient les extrêmes. Et ceux qui provoqueraient des élections feraient tomber le masque. Je pense qu’il est grand temps de donner l’image de la stabilité pour que la Belgique conserve son attractivité et la dynamique économique qu’elle connaît. Les élections pourriraient encore plus le climat. Elles démontreraient la paralysie du niveau fédéral et l’irresponsabilité du monde politique.

JOHAN VANDE LANOTTE A-T-IL DES CHANCES DE REUSSIR, SELON VOUS ?
Je respecte sa méthode de travail et il faut l’aider dans sa tâche. Je voudrais seulement faire remarquer que le seul problème n’est pas le poids relatif de l’impôt sur les personnes physiques. Je veux bien que la loi de financement se conçoive dans un souci de responsabilisation des Régions. Mais je ne crois pas que l’IPP doit peser exagérément dans le mécanisme. Il y a longtemps qu’on a compris que la localisation géographique de l’impôt ne reflète pas la vitalité économique d’une région ni sa contribution à la richesse nationale. Je pense évidemment aux entités urbaines - dont Bruxelles - et le fait que certains prennent en charge plus que d’autres des missions d’intérêt national et les besoins d’une population éloignée mais usagère de la ville.

IL FAUT DONC INTRODUIRE D’AUTRES CRITERES. LESQUELS ?
Ils existent. Il y a la création d’emplois et la contribution à la richesse nationale. Ceux-ci sont à l’avantage de Bruxelles mais chaque Région viendra avec les critères qui l’arrangent.

CE N’EST PAS LE SEUL ECUEIL DU TRAVAIL DE VANDE LANOTTE.
Si l’on choisit la responsabilisation, il faut éviter un risque énorme qui demeure en filigrane dans l’esprit de certains, celui de la concurrence effrénée entre régions où tout le monde se neutraliserait. Je dirais aussi que nos relations futures exigent le respect de toutes les composantes, y compris de Bruxelles. Et Bruxelles sans moyens ni compétences réelles n’a pas de raison d’être. Ou c’est une région respectée ou ce n’est pas de région du tout. Et dans ce dernier cas, cela peut avoir des conséquences dramatiques parce que la disparition de fait de la Région bruxelloise enlèverait au pays un de ses rares maillons fédérateurs. La cogestion qui est évoquée de manière assez hypocrite en Flandre transformerait Bruxelles en un espace permanent de conflits communautaires et nous enlèverait tout crédit au niveau international.

VOUS EVOQUEZ CARREMENT LA DISPARITION DE LA REGION BRUXELLOISE. POURQUOI ?
Ma crainte est double. Il y a le manque de moyens pour être efficace et crédible mais elle est aussi de voir les transferts marqués par encore plus de dispersion des compétences en Région bruxelloise.

IL Y AURA POURTANT FORCEMENT UN PARTAGE ENTRE COMMUNAUTES ET REGIONS.
Tout dépendra du poids relatif donné à chaque entité. Au plus on donne aux communautés au plus on installe Bruxelles comme un espace de cogestion, de décisions écartelées. En outre, on mettrait en doute l’efficacité de la gestion de la Région bruxelloise. Il faut certes réformer mais en même temps qu’on démantèle l’Etat fédéral, il faut montrer la voie de la coopération en établissant une liste des domaines où cette coopération interrégionale devra se faire. Il faut se projeter dans une nouvelle Belgique ou la coopération doit devenir une nouvelle culture. Le seul espace ou celle-ci se dégage, même si ce n’est pas facile, c’est l’espace Wallonie-Bruxelles. Il faut convaincre la Flandre de s’associer à cette dynamique.

CETTE COOPERATION DOIT DONC ETRE AUSSI FORTE ENTRE BRUXELLES ET LA FLANDRE QU ’ENTRE BRUXELLES ET LA WALLONIE ?
Il faut que le jeu soit ouvert et qu’on adresse un message à tout le monde, il faut trouver les moyens de renforcer mutuellement nos énergies. La déclaration de politique générale du prochain gouvernement devrait contenir les nouveaux champs de coopération. De cela on ne parle jamais et c’est bien dommage. J’ajoute que cette coopération est un antidote aux dérives nationalistes. Le nationalisme ne se nourrit que de conflits et cherche toujours un bouc émissaire pour survivre. Ne croyons pas que le plan B verrait chacun s’installer dans un isolement confortable, il y aurait encore des tensions, surtout si les thèses nationalistes dominent.

LA N-VA SE PLACE-T-ELLE TOUJOURS DANS CET ETAT D’ESPRIT ?
Il faut lire les déclarations des uns et des autres. Il y a peut-être différents points de vue mais il y a un fil conducteur qui est une affirmation identitaire forte. Il faut pouvoir la freiner en évoquant le danger de relations difficiles post-Belgique actuelle. On sera toujours dans un voisinage ou le virus nationaliste rendra les choses difficiles.

SELON VOUS, ON NE SONGE PAS SUFFISAMMENT A LA STABILITE DU PROCHAIN GOUVERNEMENT ?
Le plan A qui est le plan de la pacification doit être assez équilibré pour ne pas porter les germes de tensions ultérieures. Et le plan B est un plan de rupture - auquel on sera peut-être amenés - qui est loin d’assurer la pacification des relations.

C’EST TOUT DE MEME LE PS QUI A MIS LE PLAN B SUR LE TAPIS. C’ETAIT UNE ERREUR ?
Pas du tout. Nous avons signifié que nous préférons la rupture à la soumission à un nationalisme dont on ne partage pas les valeurs. Nous avons clairement dit que notre préférence allait au plan A mais il faut adresser un message à la Flandre. En s’obstinant dans un rempli sur soi, elle ne perdra pas seulement Bruxelles institutionnellement et politiquement mais elle perdra aussi son apport économique. Ce qui me frappe le plus c’est la sous-capacité d’investissement de la Région bruxelloise et le sous investissement par les autres entités sur le sol bruxellois. Au moment ou Bruxelles est confronté à des défis biens connus, nous ne jouons pas seulement avec Bruxelles comme enjeu linguistique mais avec un atout économique. Il faut une réforme et il faut un accord en tenant compte du fait que le système belge actuel spolie Bruxelles.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
DISPARITION DE BRUXELLES ?
«La disparition de fait de la Région bruxelloise enlèverait au pays un de ses rares maillons fédérateurs. La cogestion qui est évoquée de manière assez hypocrite en Flandre transformerait Bruxelles en un espace permanent de conflits communautaires et nous enlèverait tout crédit au niveau international. »
La cogestion de Bruxelles par les deux Communautés, ce rêve de De Wever est, à raison, le cauchemar des Bruxellois. Mais il est des Flamands qui comme on s’en rendra compte en lisant le brillant essai de Eric Corijn (professeur à la VUB et amoureux de Bruxelles) que nous publions en complément de cet article. Il est ardu et demande un gros effort de lecture mais ouvre de nouvelles perspectives. (« Natuurlijk willen sommigen dat als een ‘condominium' laten besturen door de twee gemeenschappen, een kolonisatie dus, een bestuur in het belang van de twee andere gewesten” EC))
« Le seul espace ou celle-ci se dégage, même si ce n’est pas facile, c’est l’espace Wallonie-Bruxelles. Il faut convaincre la Flandre de s’associer à cette dynamique. »
Voilà qui est énigmatique et demanderait d’assez larges éclaircissements. « Een alliantie Wallo-Brux mag dan wel werken als Franse Gemeenschap, als deelstaat kan het niet, tenzij in een nationalistische FDF-formule.” (Eric Corijn)

« Ce qui me frappe le plus c’est la sous-capacité d’investissement de la Région bruxelloise et le sous investissement par les autres entités sur le sol bruxellois. Au moment ou Bruxelles est confronté à des défis biens connus, nous ne jouons pas seulement avec Bruxelles comme enjeu linguistique mais avec un atout économique. »
Bruxelles, que les Flamands le veillent ou non, est l’atout majeur des Etats belgiques comme ont les appelait avant la création de l’Etat belge. Bruxelles, correctement gérée, c'est-à-dire réformée en profondeur (Er is een interne staatshervorming nodig waardoor een samenhangend ontwikkelingsproject belangrijker wordt dan de 19 afzonderlijke autonome gemeenten. Het beste is dus de gemeentelijke bevoegdheden samen te voegen.) est incontestablement l’arme secrète des Belges à condition de rester unis et solidaires, ce qui est loin d’être la volonté des politiques qui dans le nord ont le vent en poupe.
« Il faut une réforme et il faut un accord en tenant compte du fait que le système belge actuel spolie Bruxelles. »
Quel type de réforme ? “Men moet radicaal de kaart trekken van een gemengd stedelijk dynamisme. Die samenwerking kan in de gemeenschappelijke gemeenschapscommissie worden in gang gezet. Daar kan ook gezamenlijk cultuurplan of een aan Brussel aangepast onderwijs worden uitgeklaard”
Bruxelles a besoin de compétences culturelles globales pour éviter un saupoudrage des moyens financiers et un éclatement budgétaire en faveur de 19 échevinats pratiquant chacun une politique de patronage à caractère électoraliste.
Surtout Bruxelles a besoin de moyens et d’autonomi (culturelle) pour réformer en profondeur son enseignement. Le trésor de Bruxelles, c’est son potentiel humain largement sous exploité.
MG

Aucun commentaire: