mercredi 17 novembre 2010

Enseigner, plus jamais ?

Par Julie Gillet

Je ne veux plus donner cours, l’école, c’est fini pour moi : trop de paperasses, pas assez d’entraide. Pas du tout ce que j’imaginais." Ces mots appartiennent à Sophie, 26 ans, agrégée en mathématiques. Ils pourraient être ceux des deux enseignants sur cinq qui quitteront le métier dans les cinq premières années, souvent pour de nouvelles carrières dans le privé. Manque de reconnaissance, lourdeur administrative, intérims précaires, formation incomplète, stress face à la classe, etc. : les raisons pleuvent, maintes fois débattues et abordées.
Adopter le comportement "parfait" dès la première rentrée est utopique : il faudra du temps et de l’expérience pour que le jeune enseignant trouve son style. Néanmoins, des solutions existent pour l’aider à s’insérer plus facilement.
En voici quelques exemples.
Qu’on l’appelle tutorat, mentorat, compagnonnage, parrainage ou coaching, l’accompagnement des enseignants débutants par d’autres plus expérimentés fait parler de lui depuis quelques années.
Il est vrai que le système à de quoi séduire : permettre aux nouveaux de s’intégrer plus facilement, tout en relançant la carrière des "anciens", parfois lassés par une certaine monotonie dans leurs pratiques.
Une belle idée parfois difficile à mettre en place.
"Pour le moment, il n’y a pas de cadre institutionnel précis, c’est selon le bon vouloir des établissements , explique Marianne Laurencis, formatrice au mentorat . Il est donc parfois difficile pour les mentors de se positionner face aux jeunes enseignants. Il ne faut pas se laisser envahir, tout en étant disponible, ne pas imposer son opinion, tout en conseillant, ne pas copiner , tout en instaurant une relation de confiance. Il y a là une question de juste distance, d’équilibre à trouver : pas toujours évident. C’est pourquoi il est primordial de contractualiser la relation, de poser des jalons clairs pour la délimiter."
Une notion de contrat sur laquelle insiste également Claudine Levêque, coach et formatrice en mentorat : "Le mentorat doit être formalisé, cadré, ses règles doivent être connues de l’ensemble de l’école si l’on veut qu’il se pérennise. Sinon, l’on reste dans le domaine du bricolage, sujet à tous les fantasmes et bruits de couloirs."
Autre grande règle pour la socio-psychologue, la proximité : "Le métier de mentor doit se concevoir en alliance avec le conseiller pédagogique, mais doit être lié à une école en particulier. Il faut être dans la proximité pour pouvoir encourager, stimuler et accompagner les nouveaux venus."
Elle poursuit : "Une formation professionnelle au mentorat est également essentielle, afin de se doter des outils adéquats, comme l’analyse transactionnelle ou systémique, et ce pour conserver des bases saines dans la relation."
Autre initiative à l’athénée Gatti de Gamond, à Bruxelles, où Françoise Meurant et Martine Dufrasne, lauréates du prix Reine Paola 2010, ont mis en place des groupes de paroles pour les enseignants débutants. Les réunions, organisées une fois par semaine sur le temps de midi, permettent aux nouveaux arrivants d’exprimer en toute liberté leurs doutes, leurs peurs et leurs joies, mais également de réfléchir leurs pratiques en commun et de créer du lien social.
Une initiative que la Communauté française projette d’étendre à l’ensemble de son réseau.
"Face à l’arrivée d’un grand nombre de nouveaux collègues, souvent déstabilisés par le choc de la réalité du terrain, il nous paraissait urgent de mettre en œuvre un dispositif pour lutter contre le sentiment d’impuissance, de solitude et d’inefficacité souvent ressenti, soulignent les deux enseignantes . Ces groupes permettent d’intégrer plus facilement la culture de l’école. Les jeunes reprennent confiance, trouvent leur propre manière d’enseigner. D’un côté, ils parlent de ce qu’ils vivent et ressentent, de l’autre, ils analysent certains cas afin de trouver la meilleure solution, dans un esprit de bienveillance et en toute confidentialité."
"Les réunions auxquelles j’ai participé cette année m’ont donné des pistes pour m’aider à gérer le groupe, confirme une jeune enseignante . Cela m’a permis également de me remettre en question et d’évaluer ma propre attitude dans certaines situations difficiles. Ce travail en groupe crée également du lien entre les professeurs et de la solidarité entre nous, on se sent moins seul."
A une centaine de kilomètres de là, Vincent Dessart, maître de formation pratique à la Haute école mosane Sainte-Croix de Liège jusqu’à l’année dernière, Etienne Sottiaux, directeur de la section pédagogique primaire et Dominique Demarchin, institutrice maternelle, ont également mis en place des rencontres avec les jeunes sortants, cinq jeudis sur l’année.
Ouvertes à tous les réseaux, ces réunions se veulent un espace de paroles. "Elles apportent du soutien, du réconfort, des outils, des avis à chaque participant. Ce qui les aide, c’est de se rendre compte qu’ils ne sont pas seuls, précise Vincent Dessart, qui, en parallèle, a créé un site Internet (www.insert-instit.be) sur l’insertion professionnelle . On y trouve des recherches, des documents, des liens C’est un peu un carrefour pédagogique autour du thème de l’insertion. Nous tentons d’y inclure des enseignants, des praticiens mais aussi des chercheurs."
De belles initiatives, qui, espérons-le, amèneront les hautes sphères à réfléchir davantage sur le sujet.
Marianne Laurencis et Claudine Levêque organisent, chacune de leur côté, des formations au mentorat, respectivement à Bruxelles et Champion (Namur), pour le Cecafoc ( www.segec.be/cecafoc ). Françoise Meurant et Martine Dufrasne organisent des ateliers sur site, avec le CAF (www.lecaf.be). Vincent Dessart organise, cinq jeudis par an, des rencontres avec les enseignants (contact : v.dessart@helmo.be). De plus, son site (www.inser-instit.be) regorge de documents utiles.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
SANS ENSEIGNANTS MORT DE L’ÉCOLE ET FIN DE LA SOCIETE ORGANISÉE
Il faut cinq ans pour former un agrégé de mathématiques.
Peu d’appelés et moins encore d’élus. Il suffit d’une semaine face à une classe galère pour les dégoûter à jamais du plus beau des métiers.
Ils/elles constituent avec les chimistes, physiciens et les germanistes une denrée rare sur le marché de l’emploi scolaire.
Ils ne se recrutent qu’au sein d’une élite d’excellents élèves sortis du secondaire général avant de faire face à des études exigeantes. C’est un parcours du combattant.
Il est scandaleux qu’une poignée de galopins indisciplinés et /ou une direction brouillonne ou incompétente, sans parler d’une Communauté française tatillonne et une inspection tracassière vienne briser des années d’effort et d’abnégation de la part de jeunes gens exemplaires, purs produits du système scolaire Communauté française. Telle Chronos, la C.f. dévore ses propres enfants.
Témoignages:
« J'ai été enseignante, pendant une année, sur 4 boulots totalement différents : d'abord un intérim en techniques et professionnelles agricoles, puis un autre en primaire, puis un autre encore en professionnelles travaux de bureaux (les pires) et puis un contrat pour de la remise à niveau d'adultes...
Mes souvenirs : de la solitude, de l'impuissance, manque de formation aux compétences douces (gestion des conflits, de l'agressivité, etc...), manque de solidarité des collègues (sauf en primaire) et de la direction, bref pas roses et violettes, mis à part quelques belles rencontres... J'ai eu l'occasion de partir, et je l'ai fait, sans aucun regret, ni d'avoir été jusqu'au bout de mon rêve, ni de l'avoir quitté... »
Un autre?

« Ayant obtenu mon master à finalité didactique (ça s'appelait licence et agrégation avant) en septembre, j'ai carrément sauté l'étape de la désillusion professionnelle dans le monde de l'enseignement. En effet, j'ai tout de suite cherché du boulot ailleurs, malgré les nombreuses offres d'emploi. Je n'avais aucune envie d'exercer ce métier ingrat, où on fait beaucoup trop de paperasse, où on a toujours l'inspection dans le dos et où on est méprisé par tout le monde: les élèves qui n'en ont que faire des cours, les parents qui se croient plus à même de dispenser le cours que le prof ou qui trouvent que le cours donné est inutile et enfin la société qui considère TOUS les profs comme des fainéants qui se plaignent tout le temps. Cela dit, ils n'ont pas tout à fait tort. Les enseignants se plaignent vraiment beaucoup. Allez savoir pourquoi... »

« Les plus volontaires tentent de s'accrocher, les plus dynamiques se reconvertissent rapidement pendant que d'autres traînent la patte en espérant des jours meilleurs. »

« Pourtant ce ne sont pas les réformes qui ont manqué. Du tout à l'audiovisuel en passant par diverses taxonomies et les objectifs pour atteindre les seuils de compétence à grand renfort de pilotage et d'observatoires.

Les "pédagogues" établissent de belles théories tandis que les gens de terrain retroussent leurs manches. »

« N'importe quelle autre profession se serait rebellée contre une bureaucratie soviétique et des syndicats ultra-politisés»

Cependant, il existe une solution simple et qui ne coûte rien à la Communauté française:

« Plutôt que de former, à grands frais, des mentors, pourquoi ne pas demander à des enseignants retraités de partager leur longue expérience avec des enseignants peu expérimentés et un peu perdus? »

Seuls des liens informels peuvent aider à résoudre les conflits.
En vérité la nature des conflits est simple il s’agit d’un rapport de force entre un enseignant qui cherche à transmettre son savoir et son savoir faire à des élèves de plus en plus mal élevés qui entendent en fiche le moins possible.
De tous temps les « nouveaux » on été testés par les élèves cherchant la faille dans la cuirasse du dernier enseignant arrivé. « J’attends de toi que tu tiennes cinq ans devant la classe, après on verra » m’avait dit mon préfet en 1969 après ma sortie de l‘univ. Il n’avait pas tort sur le fond. J’ai tenu « en effet » mais à quel prix et ça n’avait « rien » de comparable avec les classes rebelles d’aujourd’hui.
Continuons à ironiser comme certains et on ira au désastre: la mort de l’école.
« [...agrégée en mathématiques..] Ha, je croyais qu'elle était enseignante ! C'est juste une universitaire qui s'est dit que prof ca devait être peinard. »
Ou pire encore:
« On ne va pas plaindre les enseignants !
Hyper-conservateurs soumis aux syndicats troubles et au Parti Socialiste ! »
C’est facile, méprisant et totalement stérile.
Sans une révolution copernicienne de l’enseignement, l’école sclérosée va manquer d’instits et de profs. Or sans enseignants pas d’école et sans école pas de société organisée. Les enseignants sont le dernier carré d’une civilisation fatiguée, alanguie par le consumérisme et impuissante face à la montée générale de la barbarie.
Qu’on se le dise.
MG

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