samedi 20 novembre 2010

Voici venu le temps des Marocaines

Politique, affaires, médias, les femmes s'imposent au Maroc.
De notre envoyée spéciale Mireille Duteil (Le Point)
"Ici, les femmes ont un siècle d'avance sur les hommes. " Hind n'a pas la langue dans sa poche. Sous son apparente réserve, c'est une battante. Longue chevelure châtain, de grands yeux noisette, cette jolie jeune femme de 21 ans, en tunique noir et blanc, est assise timidement sur le bout du canapé. Etudiante en classe préparatoire, elle espère intégrer la meilleure école d'ingénieurs du pays, celle de Mohammedia, en section électricité, là où les filles sont rares.
Née dans une ville moyenne du Moyen Atlas, elle n'a jamais connu son père ; il a quitté sa mère avant sa naissance. Ses grands-parents l'ont élevée, sa mère ayant immigré en Italie pour trouver un emploi. Elle y vit toujours." Ma grand-mère ne sait ni lire ni écrire, mais c'est elle qui m'a soutenue quand j'ai voulu être ingénieur. Ma mère aussi, bien sûr, qui paie mes études ", précise-t-elle, ajoutant : " Au Maroc, c'est toujours par les femmes que les choses évoluent. " Est-il difficile de devenir ingénieur quand on est une fille ? La question la fait sourire." A l'école, nous sommes tous traités de la même façon. C'est dans la rue qu'on entend des insultes contre les femmes."
Les mentalités ont la vie dure dans ce royaume d'ombres et de lumières. Les structures patriarcales persistent. Beaucoup s'abritent derrière le manteau de la religion pour freiner les évolutions. En 2007, le Forum économique mondial plaçait le Maroc à la 122e place sur 128 dans un classement sur l'égalité entre hommes et femmes. Pas de quoi pavoiser.
Pourtant, la société évolue. Lors de l'inauguration de la nouvelle mosquée de Casablanca en 1993, Hassan II avait choisi une femme pour lire un texte coranique. Cette audace semblait alors révolutionnaire. Un autre siècle. Mohammed VI, lui, en arrivant au pouvoir en 1999, a voulu mettre en chantier un nouveau code de la famille qui mettrait sur un pied d'égalité les hommes et les femmes. Islamistes et conservateurs se sont ligués : ils ont fait descendre leurs troupes dans la rue, des bataillons de femmes recouvertes du voile noir de la tête aux pieds. Roi du changement mais aussi garant de la continuité dynastique, " M6 ", comme l'appelle familièrement la presse marocaine, a dû suivre le rythme de son pays. La loi sur le nouveau Code de la famille, la Moudawana , n'a vu le jour qu'en janvier 2004. Aujourd'hui encore, son application reste chaotique : les juges, généralement masculins, donnent raison aux hommes dans les affaires de divorce ou de garde d'enfants. Se débarrasser de siècles d'obéissance et de soumission à l'homme demande du temps.
Les verrous sautent, pourtant, sous l'effet conjugué de la volonté du roi de moderniser le pays, de l'éducation des filles (la majorité des universités ont plus d'étudiantes que d'étudiants) et de la présence de plus en plus visible des femmes dans le monde politique, des affaires, des médias, des ONG. Certaines sont en haut de l'affiche. Une révolution à pas comptés.
Zoubida Bouayad el-Mejjad est l'une de ces femmes-orchestres dont les journées ont quarante heures. Médecin, chef de service au CHU de Casablanca et professeur de médecine, elle est aussi, depuis 2003, conseillère (sénatrice) USFP (Union socialiste des forces populaires, un parti social-démocrate) à la seconde Chambre du Parlement. Des photos des fondateurs de la gauche nationaliste ornent les murs de son bureau. Elle boit café sur café. C'est le quatrième de la matinée. La soixantaine chaleureuse, les cheveux courts, elle rentre de New York où elle a fait une conférence sur la tuberculose (sa spécialité). Un pied dans la médecine, à Casablanca, l'autre dans la politique, à Rabat, elle est aussi présidente de l'Association marocaine de lutte contre la tuberculose et les maladies respiratoires. Sans oublier les mouvements féminins pour lesquels elle milite depuis la première heure." Quand je rentre chez moi, je me mets devant un film et je zappe sur La Chaîne parlementaire[française]. En ce moment, je veux savoir ce qui se passe avec cette loi sur la nationalité qui nous met tous mal à l'aise. En revanche, nous sommes d'accord avec celle sur le voile. On se prépare à faire quelque chose dans ce sens ", assure-t-elle. Comme une partie de cette génération de la bourgeoisie marocaine, Zoubida Bouayad a fait ses premières armes dans le syndicalisme étudiant des années 60-70, durement réprimé par Hassan II. La politique, elle y entre en 1997 lors de son élection au conseil municipal de Casablanca." Les bagarres politiques ne me dérangent pas. Je suis une grande bagarreuse ", avoue-t-elle en riant. Elle se souvient de ce conseiller dont elle ne partageait pas les idées et qui, lors d'un débat de nuit sur l'agriculture, alors qu'elle devait intervenir, se pencha vers elle : " Il est 1 heure du matin, tu ne vas pas rentrer chez ton mari ? "" J'étais furieuse et je l'ai renvoyé d'une phrase assassine. Il a fait marche arrière et depuis me respecte ", s'amuse-t-elle.
" En politique, les relations hommes-femmes sont encore plus difficiles qu'ailleurs ", reconnaît-elle. C'est aussi l'avis de Fattoum Kodama, avocate, membre du Conseil consultatif des droits de l'homme et ex-députée de l'USFP. De petite taille, énergique, les cheveux courts, cette avocate a une réputation d'intégrité sans faille. La situation l'irrite fortement." En quarante ans de vie professionnelle, je n'ai jamais eu de problème parce que j'étais une femme. Sauf en politique ", avoue-t-elle.
Mohammed VI a décidé d'entrouvrir cette citadelle masculine en imposant une politique de quotas. Aux législatives et aux communales, il existe, à côté des listes traditionnelles, une liste de femmes sur laquelle chaque parti désigne des candidates. La situation ne réjouit guère les féministes, mais elle a fait évoluer les mentalités.
Madame la gouverneure. La quarantaine, les cheveux bruns mi-longs, en tailleur-pantalon beige clair et hauts talons, Nadira el-Guermai surprend agréablement : elle n'a pas le look sévère que l'on attend d'un gouverneur du royaume. Après des études de psychothérapeute en Suisse, elle rentre au Maroc, ouvre des consultations pour les enfants, puis intègre le ministère de l'Equipement et des Transports, suit une formation de top-management et arrive, au printemps 2005, au ministère de l'Intérieur. Elle est la numéro deux de ce " chantier de règne " lancé par Mohammed VI : l'Initiative nationale pour le développement humain. L'INDH veut aider à sortir de leur misère les 15 % des Marocains les plus pauvres. En janvier 2009, Nadira el-Guermai est nommée gouverneur et en devient la grande patronne chaleureuse et efficace." Comme dans les consultations de psycho, il faut avoir la fibre sociale, dit-elle. L'INDH, c'est une école. Nous avons passé deux ans à sensibiliser les populations, à leur faire comprendre qu'elles doivent compter sur elles-mêmes et décider de leurs projets. " Enthousiaste, elle raconte comment à Tiqui, un village près d'Agadir, les femmes, en 2006, refusaient de répondre à l'enquête menée par un homme. En 2009, elles s'exprimaient en groupe devant la caméra." Il faut aller doucement, si on enlève une croyance, il faut la remplacer par une autre, sinon on déstabilise ces gens ", explique-t-elle.
Dans le domaine des affaires, le royaume est - contrairement aux idées reçues - sur une des premières marches du podium. Dans les trois pays du Maghreb, presque 15 % des entreprises sont détenues par des femmes et, au Maroc, 40 % des sociétés dirigées par des femmes ont plus de 100 salariés. Présidant aux destinées de Holmarcorm, le 3e holding du Maroc (Les Eaux minérales d'Oulmes, des assurances, des charters...), Miriem Bensalah a été classée, en 2005, à la 21e place des entrepreneurs arabes. A 47 ans, elle n'est pas qu'une héritière. Elle a su se diversifier et mène de main de maître l'entreprise (Les Eaux d'Oulmes) léguée par son père." Après son décès, j'ai dû montrer les crocs, se souvient-elle.J'ai eu un conflit dur au début 2000, certains ont voulu faire entrer la politique dans la société. Je m'y suis opposée. Quand le conflit a été terminé, le regard des autres avait changé. C'est difficile, comme femme il faut sans cesse se battre. " Cette femme d'affaires redoutée et respectée au chignon sage et au tailleur strict est toujours entre deux avions et deux conseils d'administration, pilote son avion, a son permis moto et chasse depuis l'âge de 14 ans. Elle a fait des études de management à Dauphine puis à Dallas et deux de ses trois enfants sont étudiants à Paris.
Dounia Taarji tient, elle aussi, une place à part au Maroc. Elle a dirigé jusqu'à l'an passé le " gendarme de la Bourse " de Casablanca, l'équivalent de l'Autorité des marchés financiers française." Un concours de circonstances ", raconte avec modestie cette financière de grande famille qui, diplôme de Sup de co Paris en poche, entre dans la filiale affaires du Crédit lyonnais. Au bout de huit ans, elle rentre au Maroc." Je me sentais une dette vis-à-vis de mon pays. En France, on est un grain de sable interchangeable. Ici, si on a de vraies compétences, il n'y a pas le plafond de verre que j'ai ressenti à Paris en tant que femme et en tant qu'étrangère. " La réalisation dont elle est la plus fière ? Avoir créé la parité dans l'entreprise (80 personnes) en termes d'effectifs mais aussi à tous les niveaux, du conseil de direction aux chefs de service. Son plus grand regret ? Que les femmes ne sachent pas mieux utiliser les réseaux modernes pour s'entraider." Ils existent de façon informelle, spontanée. Mais elles ont toujours beaucoup de pudeur à appeler à l'aide . " L'an passé, après huit ans dans ce poste lourd - elle est aussi mère de deux enfants -, elle a démissionné et monté Malya, un cabinet conseil.
Une nouvelle vie. Comme celle de Najia Sedrati, avocate, lorsqu'en 2006 elle refuse de travailler dans le cabinet de son époux " très possessif ". Elle décide de " prendre sa vie en mains ", et quitte sa ville de province pour Casablanca. Peintre, douée pour les couleurs, elle suit un stage à Paris, revient s'associer avec sa fille et dessine des caftans, ces merveilleuses et si féminines robes longues rebrodées de fil d'or. En quelques années, dans les mariages, les Marocaines se passent son adresse de bouche à oreille.
DES ONG AU FEMININ
Les femmes y sont nombreuses, mais Aïcha Ech-Chenna en est la grande prêtresse. C'est dans des petites rues du centre de Casablanca que l'association Solidarité féminine officie. A 68 ans, les cheveux courts, le sourire généreux et le coeur " gros comme ça ", Aïcha Ech-Chenna est connue bien au-delà du Maroc." Entre les amis et les ennemis, on finit par se faire connaître ", éclate de rire cette bonne vivante. Des amis, elle en a beaucoup. Et encore plus d'ennemis. Du moins, autrefois, avant que le roi Mohammed VI ne la distingue pour le travail accompli et lui déclare que sa porte lui sera toujours ouverte. Infirmière de formation, mère de quatre enfants, en 1985 elle décide de venir en aide aux mères célibataires. A l'époque, c'est encore le tabou des tabous. Officiellement, elles n'existent pas dans le royaume, sinon comme prostituées. En réalité, ce sont souvent des jeunes bonnes violées ou des petites filles victimes d'inceste. En 2000, Aïcha Ech-Chenna est condamnée par les islamistes pour " encouragement à la prostitution ". Ils sont alors très présents et la menace doit être prise au sérieux. Zoulikha Nasri, la conseillère du roi, l'appelle : " Tu n'es pas seule. " Puis le roi la reçoit et fait un don à l'association. La France l'a décorée, les Etats-Unis lui ont remis l'Opus Prize, qui a mis l'Association à l'abri du besoin. Depuis, Solidarité féminine a créé des bureaux au Moyen-Orient et dans l'émigration en France. Incroyable Maroc, où le pire côtoie le meilleur.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
« AU MAROC C’EST TOUJOURS PAR LES FEMMES QUE LES CHOSES EVOLUENT »
« Se débarrasser de siècles d'obéissance et de soumission à l'homme demande du temps. »
« Les verrous sautent, pourtant, sous l'effet conjugué de la volonté du roi de moderniser le pays, de l'éducation des filles (la majorité des universités ont plus d'étudiantes que d'étudiants) et de la présence de plus en plus visible des femmes dans le monde politique, des affaires, des médias, des ONG. Certaines sont en haut de l'affiche. Une révolution à pas comptés. »
Le femme, on, le sait depuis Aragon est l’avenir de l’homme.
« Le poète a toujours raison
Qui voit plus haut que l'horizon
Et le futur est son royaume
Face à notre génération
Je déclare avec Aragon
La femme est l'avenir de l'homme » (J. Ferrat)
« Incroyable Maroc, où le pire côtoie le meilleur. »
Le courage des femmes est magnifique.
Que l’on songe à la détermination de la militante Aung San Suu Kyi héritière de Gandhi qui incarne une Birmanie à visage humain.
"Nous aussi devons tenter de faire en sorte qu'advienne la révolution non violente. »
"Ce que les gens veulent est évident : les gens veulent une existence meilleure basée sur la sécurité et la liberté".
« servir l’homme et non l’inverse »
« Nous défendons une vision du monde où les institutions économiques, politiques et sociales ont pour but de SERVIR L’HOMME ET NON L’INVERSE, où la culture et le développement fusionnent pour créer un environnement dans lequel le potentiel humain peut se réaliser pleinement. »
« C’est précisément la diversité culturelle du monde qui doit inciter les nations et les peuples à se mettre d’accord sur les valeurs humaines fondamentales qui peuvent cimenter leur unité. »

AUNG SAN SUU KYI SOUHAITE UNE "REVOLUTION NON VIOLENTE"
BELGA
Dans une interview publiée sur le site internet de la BBC , Aung San Suu Kyi, 65 ans, a souligné qu'elle était prête à saisir la moindre occasion pour discuter avec la junte militaire au pouvoir.
L'opposante birmane Aung San Suu Kyi, libérée samedi après sept ans d'assignation à résidence, a appelé lundi à une "révolution non violente" en Birmanie, s'affirmant certaine que la démocratie finirait tôt ou tard par triompher dans son pays.
"Je ne souhaite pas la chute des militaires", a-t-elle assuré. "Je souhaite que les militaires se hissent sur les hauteurs pleines de dignité du professionnalisme et du patriotisme authentique", a-t-elle dit dans cette interview accordée au siège de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND)."Ce que les gens veulent est évident : les gens veulent une existence meilleure basée sur la sécurité et la liberté".
Elle a souligné qu'elle souhaitait une fin non violente du régime militaire actuel. "Nous aussi devons tenter de faire en sorte" qu'advienne cette "révolution non violente", a-t-elle ajouté, en se déclarant certaine que la Birmanie connaîtrait un jour la démocratie, même si elle ne savait pas quand.
Mme Suu Kyi a passé plusieurs heures au siège de la LND , rencontrant notamment les responsables régionaux du parti et achevant sa première journée de travail depuis sa libération par la visite d'un monastère de Rangoun.
Elle a également indiqué qu'elle n'était pas soumise à des restrictions depuis sa libération tout en mettant en garde la junte contre les conséquences d'une nouvelle détention.
Dimanche, lors de sa première conférence de presse après sa libération, l'opposante avait réitéré une requête formulée en vain, fin 2009, pour rencontrer en tête-à-tête le généralissime Than Shwe, homme fort de la junte. Elle avait aussi lancé un appel à l'unité de l'opposition.Aung San Suu Kyi a passé près de 15 des 21 dernières années privée de liberté.
Sa libération a provoqué depuis samedi un soulagement prudent au sein de la communauté internationale. De nombreuses capitales ont notamment appelé la junte à relâcher également quelque 2.200 autres prisonniers politiques.
EXTRAITS DU DISCOURS ECRIT PAR MME AUNG SAN SUU KYI et prononcé le 21 novembre 1994 à Manille, dans le cadre de la réunion de la Commission mondiale sur la culture et le développement de l’UNESCO, in Le Courrier de l'UNESCO, mars 1995, pp. 5-8.

LA DEMOCRATIE, PATRIMOINE COMMUN DE L’HUMANITE
SERVIR L’HOMME ET NON L’INVERSE
La culture de paix est un idéal qu’aucun gouvernement, aucune nation (même la plus belliqueuse) n’oserait contester. Personne ne remet non plus en cause l’étroite interdépendance qui existe entre la culture de paix et la culture de développement.
Par contre, on peut se demander jusqu’à quel point les gouvernements sont disposés à reconnaître que la démocratie et les droits de l’homme sont indissociables de la culture de paix et par conséquent indispensables à un développement viable.
LA CROISSANCE SEULEMENT ECONOMIQUE : UNE NOTION DEPASSEE
Dans Pour une philosophie du nouveau développement, l’économiste François Perroux déclarait :
"Le développement n’a pas eu lieu: il est une prise de conscience dramatique, une promesse, une question de survie même, mais encore, sur le plan intellectuel, obscurément pensé(2)."
Dans le même ouvrage il affirmait également :
"Le développement personnel, la liberté des personnes épanouies dans les valeurs auxquelles elles adhèrent et qu’elles vivent en actes est l’un des ressorts les plus puissants du développement sous toutes ses formes(3)."
Alors que le concept de développement humain commence à occuper une place fondamentale dans la pensée des économistes et responsables internationaux, l’"Economie de Marché", dont les majuscules rayonnent d’une aura quasi mystique, fait de plus en plus figure aux yeux de nombreux gouvernements de voie rapide et infaillible vers la prospérité matérielle. Selon eux, tous les problèmes auxquels sont confrontés leurs pays pourraient être résolus grâce à des mesures économiques. L’économie fait figure de " deus ex machina ", la clé la plus importante pour ouvrir les serrures de toutes les portes de la nouvelle Asie dont nous rêvons."
Dès lors que l’on voit dans l’économie "la clé la plus importante pour ouvrir les serrures de toutes les portes", on en vient tout naturellement à juger la valeur d’un homme principalement, sinon exclusivement, à l’aune de son efficacité en tant qu’instrument économique(4). Cela ne concorde pas avec une vision du monde où les institutions économiques, politiques et sociales ont pour but de SERVIR L’HOMME ET NON L’INVERSE, où la culture et le développement fusionnent pour créer un environnement dans lequel le potentiel humain peut se réaliser pleinement.
"Quoi que puissent dire les médecins, les nutritionnistes et autres chercheurs sur les conditions objectives des frustrations des pauvres, la manière dont les pauvres eux-
"Les pauvres sont sans pouvoir et sans voix. Le pouvoir est la possibilité d’exprimer et de rendre effective sa volonté dans une relation sociale donnée, en dépit des résistances qui s’y opposent. Les pauvres ne sont capables ni d’imposer un point de vue, ni d’exercer une contrainte, ni même le plus souvent d’avoir la moindre influence(6)."
Il ne suffit pas d’aider matériellement les pauvres. Il faut leur donner suffisamment de pouvoir pour qu’ils puissent modifier la vision qu’ils ont d’eux-mêmes comme impuissants et inefficaces dans un monde indifférent.
LA CLEF DE VOUTE: LA PARTICIPATION
Plus un système est totalitaire, plus le pouvoir est concentré entre les mains de la caste dominante et plus la culture et le développement serviront des intérêts sectaires. La "culture nationale" risque ainsi de devenir un hybride bizarre d’incidents historiques soigneusement sélectionnés et de valeurs sociales déformées dont le but est de justifier les politiques et les actions des gens au pouvoir(7).
Les gouvernements autoritaires aiment paraître à l’avant-garde du progrès et de la modernité, mais se refusent à opérer des changements en profondeur.
Ils se justifient d’ordinaire en prétendant qu’ils sont en train d’inventer une voie spécifiquement nationale ou endogène pour élaborer un système politique conforme aux besoins du monde actuel.
De toute façon, insister sur une voie nationale ou endogène vers le socialisme ou vers la démocratie a pour effet :
"D’ériger la continuité culturelle à la fois en fin et en moyen; cela évite d’avoir à définir la démocratie ou le socialisme de façon précise en termes institutionnels ou de procédure; et enfin, cela conforte l’élite politique en place dans sa position indéracinable d’arbitre et d’interprète ultime de ce qui sert ou dessert l’intégrité culturelle(8)."
On prétend aussi que le peuple n’est pas encore mûr pour la démocratie, ce qui permet de repousser indéfiniment les réformes démocratiques.
La première forme d’attaque contre la démocratie repose généralement sur un postulat si universel qu’il est rarement remis en cause ou même perçu comme tel, à savoir que les Etats-Unis d’Amérique constituent l’exemple suprême d’une culture démocratique. Ce faisant, on oublie que si les Etats-Unis constituent certainement l’exemple le plus important d’une culture démocratique, ils incarnent aussi de nombreuses autres cultures qui sont souvent inextricablement mêlées. On peut mentionner la culture du "je veux tout, tout de suite" de la société de consommation, la culture des mégalopoles, la culture de superpuissance, la culture des nouvelles
C’est quand les libertés politiques et intellectuelles sont réduites d’une part, tandis qu’on encourage de l’autre la concurrence économique acharnée en faisant de la réussite matérielle la mesure du prestige et du progrès, que l’on voit apparaître l’individualisme exacerbé et la morale de la jungle. Le résultat est une société où les valeurs culturelles et humaines sont mises de côté et où la valeur suprême est l’argent.
LA DEMOCRATIE AU PLURIEL
C’est précisément la diversité culturelle du monde qui doit inciter les nations et les peuples à se mettre d’accord sur les valeurs humaines fondamentales qui peuvent cimenter leur unité.
Résumons pour conclure : le développement authentique des êtres humains exige bien autre chose que la simple croissance économique. Il repose essentiellement sur le sentiment de responsabilité et l’épanouissement intérieur de chacun. Alors seulement les valeurs culturelles et humaines retrouveront leur place dans un monde où le pouvoir politique est trop souvent synonyme de tyrannie au service d’une petite élite. La participation des gens aux transformations sociales et politiques est la question cruciale de notre temps.
Cet objectif ne pourra être atteint que par des sociétés qui privilégient l’être humain plutôt que le pouvoir, la liberté plutôt que le contrôle. Dans une telle optique, le développement passe par la démocratie, véritable émancipation des peuples. Une fois cet objectif atteint, LA CULTURE ET LE DEVELOPPEMENT CONTRIBUERONT TOUT NATURELLEMENT A CREER UN ENVIRONNEMENT OU LA VALEUR DE CHACUN EST RECONNUE ET OU TOUT ETRE HUMAIN PEUT REALISER SON POTENTIEL PROPRE.
Notes
1. On a pu remarquer que l’idée de croissance, considérée non plus comme une fin en soi, mais comme un simple indice du rythme de développement, a été énoncée par des économistes dès les années 50: voir Paul Streeten et divers, First Thingsjirst: Meeting Basic Human Needs in the Developing Countries, Oxford, 1982.
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2. François Perroux, Pour une philosophie du nouveau développement, Aubier/UNESCO, Paris, 1981, pp. 10-11.
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3. Ibid.,p.180.
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4. " La logique d’une économie gouvernée par la solvabilité et la rentabilité, soumise à la valorisation du capital et au pouvoir de ceux qui le détiennent est de rejeter comme "non économique" tout ce qui ne se traduira pas immédiatement en quantités et en prix traités sur le marché", Paul-Marc Henry (dir. publ.), Pauvreté, progrès et développement, Paris, UNESCO 1990, p. 46.
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5. Streeten et divers auteurs, First Things First, p. 19.
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6. Henry (dir. publ.), Pauvreté ,progrès et développement, p. 44.
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7. Il est courant que les gouvernements utilisent la culture pour promouvoir le nationalisme: "laver les taches du patrimoine culturel pour le repeindre aux couleurs criardes du nationalisme et amuser ainsi la galerie est devenu aujourd’hui une pratique si courante au point qu’elle est considérée comme allant de soi." Voir Edward Said, "Nationalisme, droits de l’homme et leur interprétation", dans Barbara Jobnson (dir. puhl.), Freedom and Interpretation: The Oxford Amnesty Lectures, 1992, New York, 1993, p. 191.
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8. Harry M. Scoble et Laurie S. Wiseberg (dir. publ.), Access to justice: Human Rights Struggles in South East Asia , Londres, 1985, p. 57.
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9. Voir l’introduction de Clinton Rossiter à l’édition des Federalist Papers de Hamilton, Madison et Jay, Chicago, 1961. Je remercie Lady Patricia Gore-Booth de m’avoir fourni la citation originale qui a probablement inspiré la phrase de Rossiter: "C’est parce que l’homme est capable de justice que la démocratie est possible mais c’est parce qu’il tend à l’injustice qu’elle est nécessaire", tirée de l’introduction de Reinholf Niebuhr à son ouvrage Children of Light and Children of Darkness: A Vindication of Democracy and a Critique of its Traditional Defence, Londres, 1945.
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10. C’est un Occidental, John L. O’Sullivan, qui a écrit "le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins", mais plus de 10 siècles avant lui, le philosophe chinois Lao-tseu écrivait déjà que "le meilleur des princes est celui dont ses sujets ne voient que l’ombre". Et ce n’est pas un penseur politique occidental, mais un autre philosophe chinois, Mencius, qui a écrit que "dans une nation, le plus important c’est le peuple, l’Etat vient ensuite et les dirigeants en dernière position".
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11. Ehsan Naraghi démontre dans ses mémoires, Des palais du chah aux prisons de la révolution, Paris, Balland, 1991, que l’attitude critique envers le monarque, la décentralisation du pouvoir et le partage des responsabilités ne sont pas incompatibles avec la tradition orientale. Ses conversations fascinantes avec le chah Mohammed Reza Pahlavi montrent bien les dangers de politiques culturelles et de développement qui ne tiennent pas compte des aspirations du peuple.
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12. Ronald D. Renard, "Les minorités dans l’histoire humaine", dans K.M. de Silva et divers (dir. publ.), Ethnic Conflict in Buddhist Societies: Sri Lanka, Thailand and Burma, Londres, 1988, p. 79.
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13. Rapport mondial sur le développement humain 1993, PNUD, éd. Economica, 1993, p. 5. Scoble et Wiscbert, ibid. p. 5, soulignent la différence entre les réformes fondamentales qui "impliquent une redistribution du pouvoir, une participation élargie et une influence accrue dans les décisions essentielles" et les réformes contingentes qui "reviennent à partager les bénéfices de l’exercice du pouvoir ou les attributs du pouvoir, pour éviter de partager le pouvoir lui-même".

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