mardi 21 décembre 2010

370 artistes francophones contre le nationalisme

Les frères Dardenne parmi les signataires ©AFP

Plus de 350 artistes et intellectuels francophones ont signé un appel pour le dialogue et contre le nationalisme. La liste des signataires dans Le Soir (PDF).

En octobre dernier, 200 personnalités flamandes lançaient un appel à la solidarité et contre le nationalisme. Ce mois-ci ce sont 370 personnalités francophones qui déposent à leur tour un appel pour privilégier le dialogue, refuser le nationalisme et, plus fondamentalement, défendre l’ouverture à l’autre et soutenir le projet d’une société tolérante ou culture et éducation ont leur juste place, explique le quotidien.

Parmi les personnalités qui ont déjà signé l’appel, publié dans Le Soir, on retrouve notamment des cinéastes, des comédiens, des écrivains, des militants, etc. Gabriel Ringlet (académique et prêtre), les frères Dardenne (cinéastes), Bernard De Vos (délégué aux droits de l’enfant), Jean-Luc Outers (écrivain), Bernard Foccroulle (Festival d’Aix…) signent la pétition.
(Belga)

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
DEUX PAYS, DEUX PEUPLES, DEUX GROUPES D’ARTISTES ET D’INTELLOS
On aimerait que ces 570 artistes et intellectuels se rapprochent et organisent une rencontre commune où puisse s’amorcer un dialogue permanent de caractère interculturel.

Car, comme l’affirme Jean-Pierre Vincent dans le Monde, il est clair que la culture doit avoir « une ambition "religieuse", qui relie les humains, autour d'un phénomène solitaire et magique : l'art et son génie, « l'art et sa fonction éclairante, libératoire. » (André Malraux). La "culture pour chacun" doit être le "ferment" du "lien social", c'est-à-dire UN ELEMENT QUI DOIT REUNIR TOUT LE MONDE, un élément de la paix sociale, du maintien de l'ordre. Avec évidemment pour correctif que tous les pauvres ont le droit de pratiquer librement leur culture. » Mieux vaudrait écrire ici « leurs cultures » en insistant sur le pluriel qui participe de la diversité.

Les artistes sont le dernier rempart face au populisme nationaliste et à toutes les formes d’intégrisme réducteur. Les artistes ne sont ils pas la liberté incarnée ? Ils ont cet avantage sur les politiques qu’ils ne doivent pas se justifier devant un électorat exigeant d’eux la quadrature du cercle : « ne rien céder et tout résoudre » selon l’excellent mot de Yves Desmedt.

Encore qu’il n’est point d’électorat plus exigeant que le public qui pardonne tout au talent hormis la médiocrité. Le public n’applaudit que l’excellence qui participe du vrai talent.

Certes, on ne saurait donner tout à fait tort à l’internaute qui met un bémol :

«Combien de gens parmi ces artistes francophones regardent parfois la télévision flamande, des pièces de théâtre flamandes, écoutent parfois les radios flamands, parlent parfois quelques mots de néerlandais avec des flamands, s'intéressent de ce qui se passe dans le monde artistique/culturel flamand (a part Sandra Kim)? »
C’est vrai que les deux peuples, les deux cultures s’éloignent d’élection en élection
En revanche, on s’inscrira en faux par rapport à celui qui affirme ceci :

« Incroyable! On a trouvé 350 intellectuels en Belgique francophone! Si on devait retirer "du tas" les encartés, les courtisans et les chasseurs de subsides de notre chère communauté française, il ne doit plus rester grand monde. Un beau troupeau de moutons qui tient à ses petits privilèges. »
Nos artistes sont le levain de la Flandre , de Bruxelles et de la Wallonie. Ils sont seuls capables de faire monter la pâte épaisse des folklores de terroir, des expressions culturelles de clocher, des politiques communales de patronages. Une chose nous paraît évidente : les grands artistes de demain seront des cosmopolites.
L’Europe économique est en panne, l’Europe financière dérape, l’Europe politique patine. EAh si enfin on donnait sa chance à l’Europe des cultures ?
MG

DEFENSE DE L'ART POUR TOUS
Le mot "culture" est d'un emploi délicat. Sa polysémie finit par le rendre flou. Il se présente ici dans l'acception inaugurée par André Malraux - le texte se réfère à son discours de 1966 pour présenter son budget à l'Assemblée. André Malraux ne pouvait pas nommer son ministère d'Etat "ministère de l'art" (encore moins des "beaux-arts"). Pour le Général, cela n'aurait pas fait sérieux. La claire ambition à l'époque était la diffusion la plus large possible dans le corps social de la création et du patrimoine artistiques. Cette orientation venait en droite ligne du programme du Conseil national de la résistance : plus jamais ça, plus jamais la présence de la bêtise meurtrière au pouvoir, plus jamais le déshonneur culturel.

"Culture" était, pour André Malraux et son entourage, une façon d'entendre la fonction possible de l'art et des artistes dans la société : une ambition "religieuse" (qui relie les humains) autour d'un phénomène solitaire et magique, l'art et son génie. Mais ce glissement entre art et culture a été la source ultérieure de bien des confusions. Dans son discours, André Malraux parlait d'art et de République. On cherche ces mots dans le programme ministériel d'aujourd'hui. "Culture" est devenue bien souvent, à droite comme à gauche, un prétexte pour ne plus parler de l'art et de sa fonction éclairante, libératoire. Le nécessaire et incessant travail de popularisation est devenu ici et là obligation pédagogique. Mais l'art est pédagogique en tant qu'art, et non en tant qu'art pédagogique. En tant qu'art pédagogique, il n'est rien. Et le rien ne peut enseigner.

Entre "tous" et "chacun", à franchement parler, au-delà des finasseries politiques de ces messieurs, qu'est-ce que cela change ? Nous sommes ces deux choses à chaque instant de nos vies ! De la naissance à la mort, un être humain est inexorablement seul et obligatoirement ensemble. Nous n'avons pas le choix, nous naviguons sans répit entre ces deux réalités : silence et solitude d'un côté, compromis et conflits de l'autre, et quel que soit notre niveau de "culture". C'est de cela que parle l'art, à tous et à chacun. C'est ce qu'il révèle et excite et apaise (quand il le peut, s'il le peut).

Mais au fait, qui a parlé de "culture pour tous" ? Des âmes généreuses au sortir du cauchemar de 39-45 ? Avez-vous entendu quelque part, récemment, un tel mot d'ordre ? A supposer qu'une telle idée ait existé, n'était-ce pas naturellement un appel à la culture pour chacun ? A-t-il jamais été question d'enfourner une culture de masse uniformisée dans les têtes des Français ? Nos messieurs feignent d'identifier là un danger collectiviste persistant. Curieux phénomène : les régimes communistes ont certes échoué, mais l'anticommunisme se vend toujours bien...

(…)Pour qu'une politique culturelle (politique artistique au sens large) pénètre tous les milieux, encore faut-il qu'il y ait un art/une culture, des gens qui inventent et réinventent, que cet art ait les moyens d'avancer, de briller, d'imaginer des visions nouvelles. Pour lui refuser ces moyens, vous proclamez - bons soixante-huitards de droite - la mort de l'excellence, de ses méfaits intimidants, et vous brandissez les bienfaits de la "culture par chacun", là-bas dans les quartiers qui vous obsèdent.

(…)L'effet réel de ce micmac pour chacun serait de créer une culture à deux vitesses : que les riches retrouvent leurs aises à l'Opéra et dans les lieux privilégiés, et qu'on organise partout des stages et des festivals de hip-hop et de slam et des défilés de géants. Les artistes eux, créateurs ou interprètes, et leurs amis animateurs, techniciens, sont bons pour la poubelle de l'Histoire, avec André Malraux par-dessus, malgré l'hommage hypocrite à lui rendu. C'est plus facile au supermarché, d'autant qu'on peut le valoriser comme hyperdémocratique ! La "culture pour chacun" doit être le "ferment" du "lien social", c'est-à-dire un élément qui doit réunir tout le monde, un élément de la paix sociale, du maintien de l'ordre. Avec évidemment pour correctif que tous les pauvres ont le droit de pratiquer librement leur culture.

Liberté chérie ! Chers esclaves de la globalisation, nous vous l'apportons enfin ! La culture pour chacun sera obligatoire pour tous ! Et pour pas cher ! Parlons donc réformes. Car beaucoup est à réformer dans nos arts et nos métiers, à dynamiter peut-être, mais avec une passion de l'avenir, une confiance dans l'intelligence, un désir que cette "politique culturelle que le monde entier nous envie" conserve ou retrouve son niveau le plus haut, qu'elle continue à diversifier sans cesse ses moyens de diffusion et ses moyens d'écoute et de partage. Le poète Francis Ponge écrivait que "la science, l'éducation, la culture créent beaucoup de besoins, et davantage sans doute qu'elles n'en peuvent, à leur niveau même, assouvir. Les intérêts mercantiles s'insèrent ici. Tout, bientôt, n'est plus qu'un bazar".

Ancien directeur du Théâtre national de Strasbourg (1975-1983), de la Comédie-Française (1983-1986) et du Théâtre des Amandiers à Nanterre (1990-2001), Jean-Pierre Vincent travaille désormais dans sa compagnie, Studio libre. Sa tribune a été écrite pour le Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles (Syndeac).

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