dimanche 5 décembre 2010

Amin Maalouf et le "vivre ensemble"

Par Guy Duplat

Le grand écrivain et essayiste des “Identités meurtrières” nous explique ses craintes sur l’évolution du monde et la nécessité de retrouver la solidarité. Il faut, dit-il, réfléchir et rédiger une nouvelle charte du “vivre ensemble”.
Entretien
Amin Maalouf, né à Beyrouth en 1949 et résidant en France est d’abord l’écrivain merveilleux de "Léon l’Africain", "Samarcande" ou "Le Rocher de Tanios", prix Goncourt 1993. Il est aussi un essayiste brillant. "Les identités meurtrières" qu’il publia en 1998, reste un livre de base pour comprendre notre monde, ses conflits et les migrations. Il y montre comment nous avons, chacun, plusieurs identités et se figer sur une seule devient mortifère. En 2009, il publiait aussi "Le dérèglement du monde", décrivant la crise morale qui frappe l’Occident et l’immobilisme ravageur qui affecte l’Orient. Nous l’avons longuement rencontré en marge de sa conférence jeudi à Bruxelles, à l’invitation de Flagey et de l’association Het Beschrijf.
DEPUIS “LE DEREGLEMENT DU MONDE”, ETES-VOUS DEVENU PLUS OPTIMISTE ?
Au contraire, je suis plus inquiet encore et cela pour plusieurs raisons. Dans mon essai, j’avais exprimé mes inquiétudes mais aussi mes espoirs qui se portaient en particulier sur L’Europe. Or celle-ci passe par un moment délicat. On n’y avance plus réellement sur la question essentielle du "vivre ensemble". En Allemagne, Angela Merkel a expliqué que le modèle de l’intégration avait échoué. Beaucoup de dirigeants européens auraient pu dire la même chose. La conclusion est que la solution n’est toujours pas trouvée et qu’il nous faut inventer un modèle pour ce "vivre ensemble". Une question neuve et urgente car l’Europe est devenue un centre pour les migrations. Je plaide pour l’élaboration d’une charte des migrants, un contrat social, afin que chacun sache avec précision ses droits et devoirs, ce qu’il peut demander et ce qu’on peut exiger de lui. Quand quelqu’un arrive dans un pays, il doit être clair qu’il doit s’identifier complètement avec ce pays d’arrivée, mais qu’en contrepartie, le pays d’accueil s’engage à ce qu’il n’y ait pas de discriminations de quelque sorte, en particulier que le migrant puisse conserver sa langue et sa religion. C’est important que ces choses-là soient codifiées et que les règles du jeu puissent être vérifiées.
VOUS PARLIEZ D’AUTRES CRAINTES ENCORE ?
Je suis inquiet d’observer que la construction européenne patine avec des menaces réelles sur la solidarité. Le modèle est bâtard, hésitant entre l’Europe purement libérale ou plus solidaire. Et les secousses économiques créent des fissures. Je suis un fervent admirateur de ce que l’Europe a réussi depuis un demi-siècle et qui est un modèle enthousiasmant pour le reste du monde, mais les dernières évolutions m’inquiètent.
LE MONDE SEMBLE AVOIR PERDU SA BOUSSOLE. L’OCCIDENT ET L’ORIENT NE SE COMPRENNENT PLUS.
Au cœur de mon livre, il y avait cette inquiétude à l’égard des deux mondes auxquels j’appartiens : l’Orient où je suis né et l’Occident où je réside. Cette inquiétude n’a fait qu’augmenter. L’évolution du monde arabe est attristante. On ne voit pas la fin de la tragédie des minorités en Irak. Les minorités dans le monde arabe n’ont jamais traversé une période aussi sombre et cela ne va pas s’améliorer. Des communautés qui vivaient en Irak depuis deux mille ans sont maintenant éparpillées dans le monde. Et en France, le débat sur l’identité nationale m’a attristé. Une des choses qui m’a le plus secoué fut quand on a parlé du retrait possible de la nationalité. Même si cette hypothèse est exceptionnelle, elle a un énorme poids symbolique : on installe l’idée qu’il y a une nationalité irréversible, mais que pour d’autres, la nationalité peut être retirée. C’est une distinction extrêmement pernicieuse qui amène une discorde fondamentale au sein même de la République française. Je ne suis pas contre, a priori, un débat sur l’identité, s’il n’est pas pollué par l’idée de vouloir voir qui est vraiment français et si ce débat n’était pas agité par des gens qui cherchent un avantage en caressant une partie de la population dans le sens du poil. Je vis très mal, je vous l’avoue, ces évolutions dans des pays traditionnellement de grande ouverture. La question du "vivre ensemble" commence à mal s’y passer. Et à côté, le monde musulman est indéchiffrable. Finalement, les fanatiques se nourrissent les uns des autres.
IL EST CURIEUX QUE LE MONDE N’A JAMAIS ETE AUSSI CONNECTE, LA MONDIALISATION N ’A JAMAIS ETE AUSSI FORTE ET, AU MEME MOMENT, LA PEUR DE L’AUTRE EST LA PLUS FORTE ?
C’est un des paradoxes actuels. L’universalité progresse mais l’universalisme régresse. L’évolution technologique aurait dû favoriser une meilleure compréhension les uns des autres. Et au contraire, la mondialisation apparaît comme une menace pour la plupart des cultures. Les populations ont le sentiment d’être menacées par l’Autre, envahies par l’Autre. Dans le monde arabe, on craint que l’Occident ne veuille imposer par la force sa vision du monde et l’Occident a peur d’être envahi par l’Islam. Tout le monde a un rôle à jouer pour inverser la tendance : autorités, médias, écoles, etc. Nous devons repenser ces questions des rapports entre les cultures. Ce sera la question fondamentale du XXIe siècle. Il faut une large délibération pour rédiger cette charte du "vivre ensemble".
QUEL EST DANS CELA, LE ROLE DE L’ECRIVAIN ?
On ne peut pas s’attendre à ce que ses livres aient des conséquences immédiates mais il peut poser des jalons. Comme écrivain, j’ai une frustration. J’écris depuis une trentaine d’années et quand je vois le monde, il ne s’est pas amélioré depuis trente ans. Mais sans doute ce que dit l’écrivain n’est pas encore mûr et ce qu’il souhaite n’est pas encore possible dans le monde actuel. J’ai parfois ce sentiment d’échec de tenter d’établir des passerelles entre deux mondes qui, au contraire, s’affrontent de plus en plus.
MAIS VOUS ETES LU AUTANT EN ARABE QU’EN FRANÇAIS ?
J’en suis heureux et j’espère que les idées que j’avance finiront par avoir un impact. Mais il y a tant de choses qui ont évolué à l’encontre de mes souhaits, à commencer par le Liban où je suis né et dont je souhaitais tant une autre destinée. C’est vrai de ma région d’origine où j’aurais tant voulu que les gens puissent vivre ensemble mais ce qui arrive en Irak en particulier me rend profondément triste. Et l’évolution des droits de l’homme et encore plus de la femme est préoccupante.
OBAMA FUT UN ESPOIR ?
J’avais été enthousiasmé par son élection. Il aurait pu changer les choses dans le monde entier. Mais sans préjuger de l’avenir, on a le sentiment d’un échec et que sa marge de manœuvre est limitée. Il aurait dû résoudre les problèmes du Proche-Orient, mais après quelques velléités, rien.
QUE VOUS INSPIRE QU’UN PAYS DE COCAGNE COMME LA BELGIQUE SOIT DANS UNE GRAVE CRISE IDENTITAIRE ?
C’est un pays qui a tout pour être heureux. L’Europe qui l’entoure est réconciliée et pacifiée. Le centre de l’expérience européenne est à Bruxelles. Les gens qui vous observent de l’extérieur se disent que vous vous compliquez diablement la vie. Les naïfs, comme moi, se demandent pourquoi tous les Belges ne parlent pas trois langues comme le font 95 % de la population du monde, pourquoi chaque Belge ne parle pas les deux grandes langues du pays depuis sa naissance ?
DANS CE PAYS DE COCAGNE, IL Y A DES CANDIDATS REFUGIES QUI DORMENT EN RUE.
Dans le monde entier, se développe une crise de la solidarité. Certaines régions du monde ont le sentiment d’accueillir "toute la misère du monde" et mettent en avant un égoïsme sacré. Il devient plus facile de dire qu’on en a assez que d’accueillir l’Autre. Cela ne se manifeste pas seulement à l’égard des sans-abri ou des candidats réfugiés, mais aussi à l’intérieur même de l’Union européenne où on entend les grognements de ceux qui disent qu’il ne faut pas faire de sacrifices pour d’autres qui n’ont qu’à dépenser moins. C’est une lame de fond qui peut s’avérer destructrice pour l’Europe. L’Autre est devenu beaucoup de monde. Trop de gens nous paraissent être l’Autre. Cela commence à notre porte.
L’AUTRE PEUT POURTANT APPORTER LA NOUVEAUTE , LA RICHESSE ?
On commence par rejeter l’Autre qui est au bout du monde, puis l’Autre européen, puis celui qui est différent dans son propre pays. Quand on a une propension à distinguer ce qui est vous de ce que sont les autres, cela va très vite, c’est le chacun pour soi qui gagne.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
UN PROPHETE VENU DE BEYROUTH VILLE COSMOPOLITE MAIS VILLE MARTYRE
Jeudi nous sommes aller écouter Amin Maalouf évoquer « l’épuisement des civilisations , le vacillement des lumières, le climat de régression générale »
« Jadopte la démarche d’un veilleur de nuit dans un jardin après la tempête…alors qu’une autre plus violente s’annonce »
La thèse centrale de son « dérèglement du monde »tient moins à la guerre des civilisations qu'à l'épuisement simultané des civilisations, l'humanité ayant atteint en quelque sorte son seuil d'incompétence morale.
Maalouf a fait salle comble à Flagey, et c’est réjouissant. Beaucoup de jeunes Bruxellois de toutes origines sont venus écouter et ovationner un des grands donneurs d’alarme de notre temps qui nous enjoint, « après un XXème siècle raté à penser le monde autrement ».
« On fait fausse route. L’Europe doit prendre conscience qu’elle est devenue terre d’immigration et qu’à ce titre elle est dans l’obligation de penser et d’organiser autrement le vivre ensemble. Chaque immigré doit être regardé comme « un lieu de rencontre, un trait d’union entre deux cultures, la sienne propre et celle du pays d’accueil ».
Dans ses conclusions Maalouf a voulu corriger André Malraux en proclamant avec force :
« le XXIème siècle sera culturel ou il ne sera pas »
Sans un « sursaut culturel » (ajoutons : sans un sursaut éthique) nous sombrerons dans la barbarie.
La littérature, la culture de l’autre, son éthique sont des guides pour découvrir et explorer la diversité.
La diversité ? il y a un trésor caché dedans.
Le XIXè me siècle a essayé le nationalisme, le XXème siècle a joué la carte des idéologies et de la pureté ethnique nazie. Si enfin on jouait le joker ultime, le tout dernier atout de l’humanité, celui de la diversité?
Mais, ne soyons pas naïfs, ce discours est loin de faire l’unanimité.
En effet, il ne faut pas se voiler la face, dans le forum des internautes de la Libre on peut aussi lire ce qui suit :
« Le Maroc met un point d’honneur à ce que les ressortissants marocains à l'étranger gardent quand même la nationalité marocaine. Pour s'intégrer, il faudrait qu’ils couper le cordon ombilical avec leur pays d'origine et ne pas demander la double nationalité. »

« En ce qui me concerne, belge de souche, je refuse de côtoyer la barbarie d'où qu'elle vienne. Dès lors, j'estime légitime de vouloir la bouter dehors. »

« Quel vivre ensemble ? Je vis dans un milieu artistique très ouvert et tolérant, ici à Bruxelles La plupart de mes relations ont été
agressées, insultées, volées par de jeunes maghrébin, ceux que l'on voit un peu partout dans le centre ville qui crachent et ignorent les feux rouge. Si je veux communiquer avec une femme de cette communauté, impossible, interdit, péché, on oublie.
Je ne vois aucun endroit où la rencontre est possible et je ne crois pas qu'ils le souhaitent, ne nous considèrent ils pas nous les blancs d'occident comme la source de tous leurs problèmes, ils refusent de comprendre que la laïcité (qu'ils voient comme une ennemie) est la garante de leurs liberté religieuse,
Ils ne veulent renoncer à aucun de leurs préceptes religieux et nous accusent alors de les stigmatiser »

« Le mode d'emploi du vivre ensemble n'est pourtant pas compliqué : le respect intégral du pays d’accueil, sans discussion, et ensuite l'investissement dans un projet commun de citoyenneté avec la société. »

« Lorsque l'Autre devient un ennemi potentiel, se mêle de récuser des devoirs institués et dicte ses propres lois aucune littérature au monde ne peut suffire à lui faire prendre conscience qu'il devient facteur de rejet. »


« C'est magnifique ce fameux "vivre ensemble". Malheureusement, lorsque celui que vous accueillez pense "vivre comme moi", on est plutôt dans le dialogue de sourds. »

« Rappelons que dans le Liban des années 50, la majorité des habitants étaient chrétiens, alors qu'ils sont à peine 30% actuellement. L'Europe n'a pas envie que la même chose lui arrive quels que soient ces beaux discours. »

On le constate, le plaidoyer pour le vivre ensemble n’a pas, loin s’en faut que des partisans. Plus qu’un pari, le « vivre ensemble » est une profession de foi, un engagement volontaire pris des deux côtés, à la fois par les ressortissants de l’immigration que par ceux du pays d’accueil. L’espace public est beaucoup trop rarement le lieu de cette rencontre. Qui dit espace public dit école. C’est à l’école qu’il faut que se mélangent les enfants des peuples issus de l’immigration des diasporas avec les autochtones. Pratiquement, il n’en est rien ou presque. Les autochtones fuient comme la peste les écoles ghetto peuplées en majorité d’enfants venus d’ailleurs nonobstant tous les décrets préconisant la mixité sociale au sein de l’espace scolaire.
Hormis pour ses ressortissants noirs, l’Amérique, terre d’exil et d’immigration a assez bien réussi cette réconciliation des nomades qui composent son peuple « ex pluribus unum ». L’Europe a du mal a donner une forme concrète à sa devise l « ’Union dans la diversité. »
Beaucoup de Bruxellois et quelques uns s’expriment dans le textes cités craignent que Bruxelles ne vive demain le drame qui déchira Beyrouth, la vile d’origine de Maalouf.
Mais comment Beyrouth la cosmopolite devint elle Beyrouth la martyre ? L’article qui suit tente de l’expliquer.
Surtout, comment éviter que dans 10 ou 20 ans Bruxelles ne devienne une seconde Beyrouth ?
Pour cela, il nous faut inventer un modèle pour ce "vivre ensemble". Une question neuve et urgente car l’Europe est devenue un centre pour les migrations. Je plaide pour l’élaboration d’une charte des migrants, un contrat social, afin que chacun sache avec précision ses droits et devoirs, ce qu’il peut demander et ce qu’on peut exiger de lui. »
Pas question de tomber dans l’angélisme ! Regarder la réalité en face.
C’est cela aussi la vocation de DiverCity.
MG

LE MARTYR DE BEYROUTH LA COSMOPOLITE
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’Empire ottoman, allié des Allemands, fut démembré. Conformément à l’accord Sykes-Picot (1916), la France reçut en 1920 un mandat sur le Liban et la Syrie. En 1920 fut créé le « Grand Liban », dont les frontières étaient celles du pays actuel. Cette nouvelle entité territoriale suscita l’opposition des nationalistes arabes, qui souhaitaient la création d’une « Grande Syrie » englobant Syrie, Liban, Palestine et Transjordanie.
La Syrie, en particulier, indépendante en même temps, n’admit jamais d’être privée d’une grande partie de sa façade maritime. Occupé par les Britanniques en juin 1941, le Liban obtint sa totale indépendance en 1943. Un « pacte national » visa à établir un équilibre entre les communautés : les chrétiens étant les plus nombreux, le président de la République serait maronite ; le président du Conseil, sunnite ; le président du Parlement, chiite. Le Liban participa à la fondation de la Ligue arabe en 1945. Les vingt premières années de l’indépendance furent marquées par une prospérité économique, qui, toutefois, accrut les inégalités sociales.
A la croisée de l'Orient et de l'Occident, Beyrouth a attiré les envahisseurs : Romains, Arabes, croisés, Mamelouks d'Egypte, puis Ottomans. C'est seulement à partir du XXe siècle que Beyrouth entame son ascension commerciale, notamment grâce à l'essor de l'économie de la soie dans l'arrière-pays. Elle est aussi l'un des grands centres de la renaissance culturelle arabe et se dote des infrastructures modernes qui la feront choisir en 1920 comme capitale du Grand Liban et siège du mandat français, puis de la République libanaise en 1926.
C'est le plus grand centre d'affaires du Proche-Orient, c'est aussi une République des Lettres et une oasis de liberté. Ce Beyrouth de l'âge d'or oscille entre deux images contradictoires : celle d'une métropole ouverte à tous vents, cosmopolite au point d'avoir développé une culture sans grand rapport avec ce qui l'entoure et celle d'une ville qui serait le berceau de la culture arabe contemporaine. La vérité est entre les deux puisque Beyrouth est précisément une ville pluriconfessionnelle. C'est en 1975 qu'éclate une guerre qui n'ose pas dire son nom et qui divise la capitale en deux.

Entre le chatoiement d'une ville ouverte, à la fois orientale et occidentalisée, moderne mais profondément ancrée dans une Histoire qui a vu passer Pompée, Saladin, Jazzar et Ibrahim Pacha, et les cauchemars d'un lieu dévolu à la guerre, Beyrouth et ses habitants venus de partout, Beyrouth avec ses femmes et ses hommes, ses écrivains et ses artistes, son urbanisme et son architecture aura entretenu les fantasmes les plus contradictoires.

La catastrophe de 1975 et la guerre civile qui la suit illustrent l’exemple d’une ville ouverte sur le monde, tolérante et cosmopolite devient qui devient le théâtre de la plus sinistre des guerres urbaines de notre temps.

Aucun commentaire: