mardi 7 décembre 2010

Assises de l’interculturalité : une chance à saisir

Après plus d’an de fonctionnement, les Assises de l’interculturalité ont remis leur rapport ce lundi 8 novembre (disponible ici sur le site des Assises). Cette présentation a déclenché les réactions pavloviennes de ceux qui savaient à l’avance ce qu’il devait contenir. On a vu ainsi le RAPPEL, le MR et le Parti populaire tirer à boulets rouges sur le rapport. Du côté du MR «on ne veut pas entendre parler des accommodements raisonnables », tandis que Daniel Bacquelaine, son « parlementaire de référence » sur cette question, déclare à leur propos : «C’est tout à fait scandaleux. Cela en revient à introduire des inégalités entre les citoyens.» Il lui a donc échappé que le dispositif juridique des accommodements raisonnables n’était justement pas préconisé par les Assises qui proposent simplement de mettre la question à l’étude. Mais peut-être que rien que ça est déjà «scandaleux»… Quand au PP de Modrikamen qui dénonce « une attaque frontale contre nos valeurs », il s’en prend de façon comique à la proposition d’enseigner l’arabe et le turc comme d’autres langues étrangères. Pas question, dit-il, de mettre ces langues sur un pied d’égalité avec les langues étrangères internationales… comme l’anglais. D’accord, pas comme l’anglais. Mais comme l’italien ou le russe, peut-être, dans le cadre de cours à options ? Non ? Ce serait déjà du communautarisme ?
COMME LE RELÈVE JUSTEMENT Caroline Sägesser sur son blog, ce rapport est vraiment de fruit de compromis. Et c’est là sa principale originalité, en comparaison avec le rapport que la Commission du dialogue interculturel avait remis en 2005. Un rapport truffé de propositions intéressantes, mais qui avait reculé devant les questions les plus sensibles – les mêmes qu’aujourd’hui –, se contentant de transmettre au gouvernement l’éventail des positions possibles. Depuis lors, le débat s’est encore radicalisé, au point qu’il est devenu impossible de réfléchir calmement à un important problème de société sans devoir faire face à un concert de vociférations.
FAIT REMARQUABLE : CES VOCIFÉRATIONS NE VIENNENT PAS ÉQUITABLEMENT « DES DEUX CÔTÉS ». Il suffit de lire la prose qui s’étale dans les forums internet des journaux. Par contre, ceux qu’on accuse de favoriser le communautarisme restent remarquablement zen. Parfois par refus de mettre de l’huile sur le feu. Parfois aussi par manque de courage et peur de se retrouver en porte-à-faux vis-à-vis d’une opinion publique chauffée à blanc par une nouvelle forme de xénophobie « respectable » qui se déploie en ce moment dans de nombreux pays européens. À noter aussi : le silence assourdissant des musulmans eux-mêmes, envoyés dans les cordes par le nouveau conformisme « catho-laïque », et qui n’ont aucune envie de donner des arguments à ceux qui n’attendent qu’un faux pas de leur part.
C’EST POURQUOI LES COMPROMIS PROPOSÉS PAR LES ASSISES peuvent apparaître à beaucoup – dont je suis – comme une proposition équilibrée inespérée. Je l’avoue : en voyant le composition du comité de pilotage qui faisait la part belle aux représentants institués des différents courants représentatifs de la diversité ethno-culturelle de notre société, je pensais que le débat bloquerait une fois de plus devant les questions les plus controversées, et qu’on referait le coup de la Commission du dialogue interculturel : refiler la patate chaude aux politiques, qui se sont pourtant révélés incapables d’avancer sur ces questions, d’où justement les Assises…
ET POURTANT, DES COMPROMIS ONT ÉTÉ PASSÉS. ILS SONT DOULOUREUX EN SENS DIVERS. Mais bien conscient des attentes dont il était investi, le comité de pilotage des Assises – abandonné en cours de route par ceux qui ne voulaient pas prendre la responsabilité d’un résultat qui sembla longtemps aléatoire – s’est mouillé. À titre personnel, j’approuve le renoncement à proposer l’inscription dans la loi anti-discrimination d’une obligation d’« accommodement raisonnable » pour raison religieuse – cette proposition était tout à fait prématurée – et j’approuve le compromis sur la neutralité des services publics [1]. Je suis moins heureux avec la solution trouvée en ce qui concerne le port de signes convictionnels à l’école – je partage largement sur ce point les réserves émises à la fin du rapport par Naïma Charkaoui, la directrice du Forum flamand des minorités – mais on ne peut pas avoir raison tout seul. Impossible d’ignorer le refus massif du foulard islamique qui s’est manifesté au sein du système scolaire, même si les mécanismes de ce refus ont sans doute moins à voir avec la neutralité qu’avec la compétition des établissements pour attirer les bons élèves issus des bonnes familles. Face à un tel refus, le compromis est incontournable et celui que proposent les Assises est tout à fait honorable. D’accord pourtant avec Nadia Fadil, de la KULeuven, qui déplorait lors de la séance de clôture qu’on puisse passer des compromis sur le dos d’un droit fondamental qui est ici mis à mal. Mais tous ne partagent pas la même conception du droit.
JE NE SAIS PAS CE QUE LE MONDE POLITIQUE FERA DE CE RAPPORT. Ma conviction est que si c’est l’apaisement des tensions interculturelles qui est l’objectif, les Assises auront vraiment fait œuvre utile. Si par contre c’est la surenchère démagogique qui s’impose, je n’ose imaginer le type de cohabitation qu’on nous prépare. (J. P. Goldman)




DES ASSISES INTERCULTURELLES PRÉVISIBLES.
(Posté par Claude Wachtelaer dans : laïcité, dialogue interconvictionnel.)
On aurait sans doute pu écrire d’avance les conclusions de ces fameuses assises de l’interculturalité tant les observateurs attentifs pouvaient – compte tenu de la composition du comité – se douter de ce qui allait sortir de ce processus. Le résumé des 63 pages du texte tient en quelques lignes.
- Une attaque frontale contre la laïcité politique et contre la neutralité des services publics.
- Une tentative de confessionnalisation de l’enseignement officiel.
- Un choix clair en faveur du communautarisme ethnicoreligieux plutôt que pour une vision républicaine du vivre ensemble.
- Une tentation omniprésente de stigmatiser les valeurs occidentales.
À cela, il convient d’ajouter un nombre important de propositions manquant de réalisme ou de clarté. Au total donc un texte sans surprise, superficiellement consensuel qui, lors de chaque tentative de mise en œuvre des propositions qu’il contient, ne facilitera pas le débat.

UNE ATTAQUE CONTRE LA LAÏCITÉ ET LA NEUTRALITÉ DES SERVICES PUBLICS.

La démarche des assises repose sur des choix idéologiques clairs.
- La nécessité de gérer les problèmes potentiellement posés par les flux migratoires ;
- Le présupposé selon lequel les immigrés sont nécessairement discriminés par une société finalement aussi accueillante qu’on ne pourrait l’espérer ;
- L’importance accordée à la religion dans la politique globale de l’identité des individus.
Par contre, on ne trouve pas grand-chose sur le fait que les immigrés, ou les minorités devraient s’inscrire dans un cadre national (compte tenu de la situation politique actuelle, cette lacune s’explique, elle n’en est pas moins interpellante).
À cet égard, ce que le rapport fixe comme objectif à l‘enseignement est particulièrement éclairant :
« Le Comité de pilotage est convaincu qu’une interculturalisation de notre enseignement est indispensable si nous voulons garantir l’égalité des chances pour tous les élèves. Cette interculturalisation doit s’attacher à diverses cibles : l’enseignant, l’élève, les programmes, la culture de l’école (notamment pour ce qui est de l’usage de la langue), l’attitude par rapport aux convictions philosophiques et religieuses et, enfin, les relations avec les parents et le milieu extrascolaire. » [p.31]. En d’autres termes, il faut que l’école gère Babel, avec comme seules armes des moyens largement insuffisants et les pieuses intentions du rapport.
Les considérations relatives à l’apprentissage des langues ne sont guères plus réalistes. On aimerait vraiment savoir comment la proposition suivante sera mise en pratique : « Certaines parmi les langues parlées au sein des minorités ethniques, culturelles et/ou religieuses sont reliées d’importantes langues de culture, dont la maîtrise peut constituer un atout pour notre économie internationale. Conformément à l’objectif d’interculturalisation, l’apprentissage de certaines de ces langues doit être proposé à tous les élèves. Seule cette option peut offrir une pleine reconnaissance
à ces langues qui peuvent être utiles à tous, tout en faisant partie du patrimoine symbolique des élèves issus de certaines minorités ethniques, culturelles et/ou religieuses, même s’ils ne les parlent pas ». [p.43]
UNE TENTATIVE DE CONFESSIONNALISATION DE L’ENSEIGNEMENT OFFICIEL.

Pour les défenseurs d’un enseignement officiel neutre, certaines propositions du rapport sont particulièrement choquantes. Car il ne fait aucun doute que les assises recommandent bien un traitement différencié entre les deux grands réseaux d’enseignement et que l’école catholique se voit, de fait, exemptée de prendre le problème de l’interculturalité en charge de la même manière que le réseau officiel. Comment, en effet, comprendre la proposition suivante : « le comité de pilotage préconise qu’au cours du processus qui doit mener à la promulgation des décrets organisant le port des signes convictionnels à l’école, un espace de concertation soit ouvert avec l’enseignement libre avec l’objectif d’unifier autant que possible la manière dont les différents réseaux abordent ces questions ».[p.49] Autrement dit, l’enseignement catholique pourra continuer, au nom de la spécificité de son projet pédagogique, à interdire le foulard que l’enseignement officiel et neutre sera contraint d’accepter.
Ceux qui pensent que nous exagérons liront avec intérêt la remarque de la p.47 condamnant sans équivoque l’interdiction du port du foulard dans les Hautes Écoles de l’enseignement officiel. L’argument invoquant le fait que les étudiants sont majeurs fait bon marché du fait que – pour les catégories pédagogiques à tout le moins – les élèves font des stages dans des écoles qui interdisent le port du voile et dont les enseignants sont soumis à l’obligation de neutralité.
Enfin, le rapport admet qu’il n’y a pas eu d’accord sur la problématique des signes convictionnels pour ce qui concerne les enseignants. Mais, à aucun moment, le rapport ne rappelle l’existence des décrets qui existent en CFWB et qui règlent actuellement ce problème. On peut donc en déduire qu’implicitement au moins, les Assises sont plutôt favorables à l’abandon de ce principe sacrifié sur l’autel du respect des convictions individuelles.
Je me limiterai ici à ces deux analyses. Mais je rejoins les remarques contenues dans l’avis minoritaire d ‘Édouard Delruelle quand il regrette que le rapport « avalise la vision d’une société divisée entre une « majorité » culturellement dominante et des « minorités » qui ne seraient pas suffisamment reconnues en tant que telles ». Ce choix est clairement idéologique et inspiré par une vision, largement répandue dans les milieux religieux, selon laquelle l’identité religieuse est un fondement incontournable de l’identité collective, mais aussi de l’identité individuelle. Cette thèse fait partie intégrante de la stratégie vaticane de lutte contre la sécularisation de l’Europe, mais elle est plus ou moins reprise par toutes les traditions religieuses qui considèrent l’athéisme ou l’incroyance comme un échec, un drame, voire une aberration intellectuelle. Il est donc bien difficile de donner du crédit à un document qui utilise des concepts comme le pluralisme ou la tolérance pour soumettre des parts plus larges de l’espace public – à commencer par l’école – aux prescriptions religieuses.
Il s’agit là d’un retour du religieux qui – à l’inverse de ce que le rapport semble penser – n’améliorera pas le vivre ensemble. A l’heure où le Pape condamne le laïcisme de l’Espagne (parce qu’on y a légiféré de manière à renforcer un certain nombre de libertés de choix comme l’euthanasie, l’avortement ou les orientations sexuelles) et appelle à une réévangélisation nous sommes convaincus que maintenir, autant que possible, les religions - et leur potentiel de certitudes et donc d’intolérance - dans la sphère privée est la seule garantie d’un vrai pluralisme.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
POUR UN ENSEIGNEMENT PLURALISTE HARDIMENT INTERCULTUREL
DiverCity n'ayant pas été amené à participer à ces Assises a choisi de laisser la parole à Goldman et à Wachtelaer qui l'un et l'autre font du rapport final une analyse critique, personnelle et originale.
La voie interculturelle, nous le savons est longue, étroite et malaisée. Elle exige de ceux qui ont choisi de la pratiquer un volontarisme hardi et vigilant. DiverCity se réjouit que l'approche dite multicuturelle critiquée par Merkel et Leterme, son poisson pilote, s'efface devant la dynamique interculturelle qui jette des passerelles entre les cultures, construit des ponts plutôt que des murailles entre les communautés et promeut les identités plurielles.
A l'évidence, l'école à un rôle clef à jouer dans cette « conversion », disons plutôt « révolution » interculturelle ainsi que le suggère la Commission: « Le Comité de pilotage est convaincu qu’une interculturalisation de notre enseignement est indispensable si nous voulons garantir l’égalité des chances pour tous les élèves. Cette interculturalisation doit s’attacher à diverses cibles : l’enseignant, l’élève, les programmes, la culture de l’école (notamment pour ce qui est de l’usage de la langue), l’attitude par rapport aux convictions philosophiques et religieuses et, enfin, les relations avec les parents et le milieu extrascolaire. » [p.31].
Certes oui il faut que l’école gère cette Babel. Mais il convient de lui en donner effectivement le pouvoir, la mission et surtout, Wachtelaer a raison, les moyens financiers. Plutôt que de saupoudrer les moyens budgétaires disponibles au bénéfice d'un millier d'ASBL de toutes tailles proches de l'olivier bruxellois (7000 prestataires rémunérés), ne serait-on pas mieux inspiré de consacrer ces moyens budgétaires à la mise en place de moyens pédagogiques d'accompagnement, de coaching ou de rémédiation hardiment interculturels. Et pourquoi diable, en cette période d'austérité et de vaches maigres annoncées, dans une zone Wallo Brux largement sécularisée ne pas fusionner l'ensemble des réseaux scolaires en un réseau pluraliste unique neutre mais franchement interculturel? Une démarche de ce type permettrait 50 ans après la conclusion du pacte scolaire désormais dépassé, de mettre en place un réseau unique permettant des économies d'échelle considérable et reléguant le religieux définitivement hors de l'école où il n'a selon nous absolument pas sa place. Mais attention, une décision de ce type est résolument politique. Elle exige une détermination et un courage civique considérables. Malheureusement, nous ne voyons aucun homme , aucune femme politique capables de mener à bonne fin un tel combat.
MG

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