samedi 25 décembre 2010

La Belgique sent le sapin

Oui, la Belgique sent le sapin ! Prenez-le comme vous voulez.

Au pied de la lettre, puisque ce soir même, il vous est loisible de vous accrocher aux branches tout enrubannées de rouge, en chantonnant Mon beau sapin, roi des forêts, pour qu’une odeur de terre et d’écorce mouillée vous monte au nez. Ou métaphoriquement puisqu’un fâcheux nous a suggéré que notre petit royaume était décidément malade et même devenu le malade de l’Europe et qu’il avait donc un pied dans son cercueil, ustensile parfois appelé drôlement la redingote en sapin.

D’où il ressort que sentir le sapin peut indifféremment nous apparaître comme une prévision plus ou moins sinistre, ou nous enrôler dans la troupe de ceux qui croient toujours au Père Noël.

Dans la deuxième hypothèse, on a le droit de faire un vœu sous la branche de houx, en avant-première de tous ceux que nous formulerons à l’enseigne de l’année nouvelle. Le mien s’inspire d’un souhait exprimé un jour par M. Churchill à l’intention de M. Khrouchtchev. S’agissant de ce M. De Wever et du fossé de plus en plus profond qu’il creuse avec ses dents entre nos deux communautés, je formule donc ardemment le vœu suivant : qu’il cherche donc sans plus attendre à franchir le précipice en deux bonds successifs !

L’ennui avec tous ces souhaits qui vont fuser de la douce nuit de Noël à la joyeuse nuit de la Saint-Sylvestre est qu’ils sont assez souvent incompatibles. Les vœux des uns contredisent aisément ceux des autres. Les vœux des autres anéantissent volontiers ceux des uns.

C’est particulièrement vrai des fameux dossiers clivants qui, tout au long de l’année, nourrissent nos agacements, nos engagements, nos embrigadements.

Ceux motivés par le sort de la Belgique et/ou le destin de l’Europe. Par la problématique de la cohabitation israélo-palestinienne ou de la coexistence laïcité-religions. D’un capitalisme impavide versus une social-démocratie essoufflée. D’un productivisme narguant une écologie qui le lui rend bien. De l’ambition du Standard confrontée aux visées d’Anderlecht. Bref, d’Hippocrate qui dit oui et de Galien qui dit non.

A chaque fois, c’est fou ce que le souhaitable des Guelfes peut apparaître comme l’inacceptable des Gibelins. Même quand ils s’en vont tous répétant bras dessus bras dessous, que tant qu’on n’est pas d’accord sur tout, Reste qu’il faut prendre son parti de cette abondance confuse et disparate de désirs qui imprègnent à la fois une société comme la nôtre et la myriade d’individus qui la composent. Et autant que faire se peut, s’accrocher aux branches du sapin.

Fort heureusement l’espérance qui soutient tous ces vœux qui se télescopent, est vivace. Selon Péguy, cette petite Espérance, coriace comme pas une, estomaque même le Bon Dieu qui pourtant en a vu d’autres : Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’Espérance/ Et je n’en reviens pas / Cette petite Espérance qui n’a l’air de rien du tout / Cette petite fille Espérance/ Qui est venue au monde le jour de Noël/ Et qui joue encore avec le bonhomme Janvier.

A bien y regarder, l’espérance est un risque à courir. Surtout quand il ne reste en branche feuille... et que droit au cul la bise vente, comme s’en plaignait le pauvre Rutebeuf, sur une musique de Léo Ferré. Ça ne coûte d’ailleurs pas grand-chose d’entretenir l’espérance. Joubert disait même en une formule heureuse que c’était un emprunt fait au bonheur.

Soit. Ce sera, pour cette année, notre dernier emprunt. Il est gagé sur le fortuit, ou même l’inopiné.

On ne vit que trois fois. Ce sont les journaux qui nous l’imposent, sans échappatoire, en cette période de l’année.

Le premier rite se nomme rétrospective. On n’y coupera pas avant que nous nous soyons mis sur notre 31 décembre. L’album sera fait d’un entremêlement de feuillets noirs et roses intitulé Ça s’est passé en 2010.

Pourquoi cette obligation de revenez-y, comme s’il était admis qu’il nous restait encore quelques gouttes de nostalgie ou d’exaltation joyeuse à presser, après les moments émotionnels, pourtant surexploités, de l’année écoulée ? On ne sait. Il est probable que notre mémoire est présumée courte. Et que nous adorons qu’on nous resserve ces plats à peine refroidis, à remâcher machinalement.

Le troisième protocole est celui de la prospective. Voici qu’on nous mobilise déjà pour le proche avenir. Et qu’on nous prophétise ce qui nous menacera, nous séduira ou nous fera vibrer l’an prochain. Cet alléchant menu nous étant présenté sous un catégorique « Ça se passera en 2011 ! »

Comme d’habitude, les journalistes les plus sérieux se seront pénétrés, avant de s’appliquer à deviner cet avenir qui n’est à personne, de la maxime de Woody Allen selon laquelle les prévisions sont choses difficiles, surtout quand elles concernent l’avenir. Mais ils joueront hardiment le jeu, tout en étant conscients que jamais une déduction n’abolira le hasard.

Et, dira le lecteur attentif, entre le premier rite et le troisième protocole, qu’est-ce qu’il y a ? Eh bien il y a à vivre le présent. D’heure en heure. De minute en minute. Tel qu’il est relaté presque en temps réel dans les journaux datés d’aujourd’hui, dans ces pages quotidiennes, lues et bientôt froissées.

Il y a à vivre, ici et maintenant, une nuit de Noël et un premier matin de 2011, aussi frais qu’un premier matin du monde. Avec l’Espoir, le petit frère de l’Espérance, celui qui luit comme un brin de paille. Et cela durant une trêve des confiseurs, ce qui nous autorise à tout un chacun – même à M. De Wever ! –, de mettre un doigt dans le pot de confiture. Tout en se souvenant du vieil adage : On jouit moins de ce que l’on obtient que de ce qu’on espère. Ou encore, plus trivialement : le meilleur c’est quand on monte l’escalier !

Et surtout, une Bonne Santé !

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
COMME UN PREMIER MATIN DU MONDE
« Il y a à vivre le présent. D’heure en heure. De minute en minute ».
« Il y a à vivre, ici et maintenant, une nuit de Noël et un premier matin de 2011, aussi frais qu’un premier matin du monde ».
Yvon Toussaint, à l’instar de Midas, transforme en or pur tout ce qu’il écrit et chacune de ses chroniques sont un cadeau du Soir à ses lecteurs fidèles et infidèles.
« Le meilleur c’est quand on monte l’escalier » nous rappelle-t-il, facétieusement.
Gravissons le donc, à notre tour en songeant au « sort de la Belgique et/ou au destin de l’Europe, à la problématique de la cohabitation israélo-palestinienne ou de la coexistence laïcité-religions, celle d’un capitalisme impavide versus une social-démocratie essoufflée, celle d’un productivisme narguant une écologie qui le lui rend bien. A l’ambition du Standard confrontée aux visées d’Anderlecht. Bref, à ’Hippocrate qui dit oui et de Galien qui dit non. »

Si une chose est à la fois ce qu’elle est et son contraire, c’est la faute à Rousseau autant qu’à Voltaire… A Edgar Morin, surtout, qui définit ainsi la complexité et s’auto proclame prophète de l’imprévisible (« jamais une déduction », écrit Toussaint, « n’abolira le hasard »). Un Wallon, comme un Bruxellois est bien plus fréquemment qu’à son tour un Flamand qui s’ignore et inversement, un laïque se révèle parfois un mystique de la raison et de la vérité ; un social démocrate bon teint cache bien souvent un défenseur ardent du dynamisme du marché. Mitterrand n’était-il pas une madame Thatcher à l’envers ; Merckel, avatar de la dame de fer, ne serait elle pas une authentique Européenne refoulée ? En somme on vit deux fois, même trois quelquefois et en même temps, comme le suggère le Nestor des journalistes de ce pays et également le surdoué des surdoués. Comment ne pas avec lui être d’accord sur tout, en disharmonie sur rien et ceci pratiquement pour chacune de ses chroniques où, comme Heinrich Heine, il alterne avec subtilité « la douche tiède de l’émotion et le bain glacé de l’ironie. »

Il y a donc mieux encore que le concert du nouvel an viennois : la chronique de Noël de Yvon Toussaint.

« Oui, la Belgique sent le sapin ! Prenez-le comme vous voulez. »
MG

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