dimanche 19 décembre 2010

Le musulman a remplacé l'immigré dans le discours de Marine Le Pen

Par Abel Mestre et Caroline Monnot, journalistes au "Monde", auteurs du blog "Droite(s) extrême(s)

Marine Le Pen distribue des tracts, le 11 février, sur le marché d'Hénin-Beaumont.AFP/FRANCOIS LO PRESTI
Dans un chat sur LeMonde.fr, Abel Mestre et Caroline Monnot, journalistes au "Monde", estiment que " la dénonciation de 'l'islamisation' des sociétés européennes est une sorte de martingale pour les extrêmes droites".


RAPHAËLLE : MARINE LE PEN A-T-ELLE INTERET A LAISSER DIRE QU'ELLE POURRAIT ETRE UMP-COMPATIBLE, AFIN DE DONNER UNE IMAGE PLUS OUVERTE DE SON PARTI, OU CELA LA DESSERT-ELLE ?
A. Mestre & C. Monnot : Elle n'a pas intérêt à laisser dire cela, parce que cela pourrait faire fuir une partie de l'électorat naturel du Front national. D'ailleurs, dans toutes ses positions publiques, elle réfute l'idée d'une alliance avec l'UMP, lui préférant des débauchages individuels d'élus et militants venant du parti majoritaire.

KARIM : L'UMP EST-ELLE SINCERE LORSQU'ELLE AFFIRME NE PAS VOULOIR FAIRE ALLIANCE AVEC LE FN ?
A l'heure actuelle, il n'y a pas d'éléments qui permettent de mettre en cause la sincérité de la direction de l'UMP sur ce sujet.

Deux élus seulement de ce parti se sont prononcés publiquement en faveur d'alliance avec le FN : Christian Vanneste, député du Nord, et Xavier Lemoine, maire de Montfermeil.

Tout le pari de Marine Le Pen, qui reprend en cela la stratégie de Bruno Mégret, est de construire une position de force telle que le FN pourrait faire imploser la droite. Imaginons que le scénario du 21 avril à l'envers se produise en 2012, c'est-à-dire que le candidat du parti majoritaire à l'élection présidentielle ne soit pas qualifié pour le second tour. Dans ce cas, les tiraillements seraient très forts à l'intérieur de l'UMP, et à n'en pas douter, une partie de ses élus de base pourraient soit rejoindre le FN, soit s'y allier.

MARION : MARINE LE PEN REPRESENTE-T-ELLE UN VRAI DANGER POUR L'UMP ? EST-ELLE EN MESURE DE LUI PRENDRE UN NOMBRE DE VOIX CONSEQUENT ?
Oui. Surtout par ses prises de position récentes sur l'islam et la sécurité. Elle est perçue comme plus "fréquentable" que son père. Elle pourrait rallier plus facilement les déçus de droite du sarkozysme.

GREGORY : AU-DELA D'EVENTUELS POINTS DE CONVERGENCE DANS LE CHAMP DES IDEES, EXISTE-T-IL REELLEMENT DES RELATIONS PRIVILEGIEES ENTRE DES HOMMES POLITIQUES DE LA MAJORITE ET DU FN ?
En réalité, assez peu. Les relations sont pratiquement inexistantes entre les politiques du FN et de la majorité lorsque ceux-ci ont une stature nationale. Localement, les choses sont plus complexes. Certains élus locaux du FN font état de contacts privilégiés avec d'autres "petits" élus de l'UMP (municipalités, conseils généraux).

HEBTING : SI MARINE LE PEN EST FREQUENTABLE, N'EST-CE PAS PARCE QUE L'UMP EST COMPATIBLE AVEC CERTAINES IDEES DU FN ?
La campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007 a été très axée sur les thèmes traditionnels du FN, notamment la sécurité et l'immigration, dans le but, affirmait-il alors, de ramener les électeurs du Front national dans le giron de la majorité.

Cette stratégie a du coup contribué à légitimer une partie des thématiques frontistes. Légitimation qui a ensuite connu un nouvel élan avec le débat sur l'identité nationale, puis le discours de Grenoble du président de la République fin juillet 2010, où il prônait la déchéance de la nationalité pour certains délinquants et criminels.

ALEXANDRE : APRES AVOIR TENU UN DISCOURS TOURNE VERS LA NATION , LE FN DEVIE DESORMAIS SUR LA JUSTICE SOCIALE , AINSI NE FAIT-IL PAS PEUR EGALEMENT A GAUCHE ?
Le FN a effectivement l'ambition de s'adresser aux couches populaires, et notamment à l'électorat ouvrier touché par les délocalisations et la crise. Parmi eux, il y a certes encore des électeurs de gauche, mais surtout beaucoup d'abstentionnistes. Ce sont d'ailleurs ceux-ci qui ont apporté leurs suffrages aux candidats FN lors des régionales de 2010. Une grande partie de la hausse de participation entre les deux tours a bénéficié au FN.

MARGAUX : LA GAUCHE N'AURAIT -ELLE PAS INTERET A PREEMPTER LE DISCOURS SUR LA LAÏCITE PLUTOT QUE DE L'ABANDONNER AU FN ?
La gauche doit assurément parler de laïcité et ne pas abandonner ce terrain au Front national. Mais il faut savoir de quelle laïcité on parle. Ce terme est désormais mis en avant à l'extrême droite comme un paravent pour pouvoir justifier des positions violemment anti-islam.

On notera que la laïcité n'est invoquée dans cette partie du spectre politique qu'uniquement à l'encontre de la religion musulmane et qu'il est parfois savoureux de voir des représentants des familles catholiques traditionalistes se présenter en porte-drapeau de la laïcité.

PETER : LA NOTION DE "CORDON SANITAIRE" EST-ELLE ENCORE PERTINENTE SI LE FN DEVIENT, A LA MANIERE ITALIENNE , UN PARTI "GOUVERNEMENTALISABLE" DE LA DROITE SIMPLEMENT "DURE" ?
Il faut se placer sur le champ des valeurs. Tout dépend de l'évolution du Front national. En Italie, Gianfranco Fini a réellement changé et est passé du néofascisme à un centrisme de droite. Il défend des valeurs plus républicaines que la Ligue du Nord, ouvertement xénophobe. Une telle évolution n'est pas encore d'actualité au Front national. C'est à ce parti de bouger.

GREGOIRE : LES VIRAGES A DROITE DE L'UMP NE RISQUENT-ILS PAS DE POUSSER L'ELECTORAT CENTRISTE A SE DETOURNER DE LA MAJORITE ?
C'est une partie du problème stratégique qu'a l'UMP. En durcissant son discours, elle espère concurrencer le FN sur son terrain, mais prend le risque de voir fuir ses électeurs les plus modérés. Elle prend également le risque que le FN apparaisse plus convaincant qu'un parti au pouvoir depuis 2002.

FANNY : SELON VOUS, LA STRATEGIE DE JEAN-FRANÇOIS COPE POUR "CONTRER" LE FN, CONSISTANT A RELANCER LE DEBAT SUR LES THEMES SOULEVES PAR L'EXTREME DROITE EST-ELLE VALABLE?
Comme nous l'avons dit précédemment, le débat sur l'identité nationale de 2009 a beaucoup fait pour remettre en selle le Front national. Il est donc périlleux de vouloir refaire la même chose un an après. A un an et demi de la présidentielle, on peut considérer qu'une focalisation sur ce thème servirait les intérêts du (ou de la) candidat(e) du parti d'extrême droite.

FILLONISTE : LA VRAIE QUESTION N'EST-ELLE PAS, LA DROITE EST-ELLE SOLUBLE DANS LE FN ? EN CLAIR : QUI, DES DEUX, RECUPERERA L'AUTRE ?
Vous avez tout à fait raison. C'est l'enjeu du premier tour de 2012 à droite. Il faut toutefois que le FN devienne attractif pour les cadres de l'UMP, c'est-à-dire qu'il démontre qu'il est en capacité de gagner des circonscriptions législatives.

Et qu'il ait une image moins sulfureuse qu'aujourd'hui. C'est une des raisons de la stratégie dite de "dédiabolisation" de Marine Le Pen.

REMI C. : N'EST-CE PAS SURTOUT ECONOMIQUEMENT QUE L'UMP ET LE FN SE RETROUVENT, TOUS LES DEUX PRONANT UNE CERTAINE FORME DE LIBERALISME ECONOMIQUE ?
Le discours économique du FN n'est pas aujourd'hui fixé. Bruno Gollnisch reste sur des thématiques très libérales anti-impôts, réglementation, code du travail. Marine Le Pen prône désormais l'intervention de l'Etat dans l'économie, un Etat protecteur en matière sociale, et développe des thématiques protectionnistes. Récemment, son père l'a rejointe sur cette ligne économique, qui pourtant n'a jamais été la sienne.

En clair, personne ne sait quel sera le centre de gravité du programme économique du Front national pour 2012.

KAMEL : POURQUOI MARINE LE PEN NE PARLE-T-ELLE PLUS QUE D'ISLAMISATION LORSQUE SON PERE PARLAIT D'IMMIGRATION ?
Le musulman a remplacé l'immigré dans le discours de Marine Le Pen. Pour deux raisons : d'une part, il s'agit, en mettant en avant la défense de la laïcité, de ne plus donner prise aux accusations de racisme. D'autre part, la dénonciation de "l'islamisation" des sociétés européennes est une sorte de martingale pour les extrêmes droites et droites populistes depuis le 11 Septembre. La Ligue du Nord, le Vlaams Belang, le parti de Geert Wilders, l'UDC en Suisse, ont tous enfourché ce cheval de bataille, qui s'avère relativement payant électoralement.
(Chat modéré par Olivier Biffaud)

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LA MONTEE DES PERILS
Et voilà que, bien malgré lui, DSK devient le garant de l’avenir de la survie des valeurs de la République.

Sortira-t-il de son silence bientôt ? Le temps travaille pour lui.

La gauche française se déchire en querelles intestines et crêpages de chignon tandis qu’on se demande de plus en plus si la «droite ne risque pas se dissoudre dans le FN». C’est là tout l'enjeu du premier tour de 2012 à droite.

Un deuxième tour opposant la candidate du Front à DSK ou à la candidate socialiste est loin d’être exclu. De même que la gauche fut éliminée au premier tour en 2007, cette fois le camp Sarko pourrait en 2012 subir le même sort.

Ce qui se passe en France, mais également partout ailleurs en Europe est terriblement préoccupant. L’Europe glisse doucement mais sûrement vers un populisme nationaliste où dominent les thèses du FN, du Vlaams Belang du PVV hollandais etc…
La gauche doit impérativement parler de laïcité, de valeurs démocratiques et de solidarité et ne pas abandonner ce terrain au Front national ou aux rassemblements populistes divers et variés qui prolifèrent en Europe comme champignons sous la voûte. « Mais il faut savoir de quelle laïcité on parle. Ce terme est désormais mis en avant à l'extrême droite comme un paravent pour pouvoir justifier des positions violemment anti-islam. »

Le musulman a remplacé l'immigré dans le discours de Marine Le Pen. De la même manière, « la dénonciation de "l'islamisation" des sociétés européennes est devenue une sorte de martingale pour les extrêmes droites et droites populistes depuis le 11 Septembre. La Ligue du Nord, le Vlaams Belang, le parti de Geert Wilders, l'UDC en Suisse, ont tous enfourché ce cheval de bataille, qui s'avère relativement payant électoralement. »

En Belgique, la donne est particulièrement complexe : le peuple francophone a voté pour l’assistanat clientéliste dont le PS s’est fait l’indéboulonnable champion avec ses partenaires des oliviers wallon et bruxellois. En revanche, le peuple flamand, très près de ses sous, s’est rallié à la bannière anticosmopolite et poujadiste de la N-VA de Bart De Wever. Résultat : Bart De Wever est en train de démystifier le nationalisme, l’indépendantisme et le sentiment islamophobe, se rappochant ainsi dangereusement des thèses du Vlaams Belang. Bart est au Belang ce que Marine est à son père. Si Bart devait échouer ou simplement fléchir, ce serait tout bénéfice pour le Parti de Philippe Dewinter.

Il est temps que le conciliateur basketteur qui ressemble de plus en plus à Vincent Van Gogh fasse aboutir les négociations au risque d’y perdre la raison et de se couper une oreille, celle des francophones de l’olivier.
MG

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