vendredi 24 décembre 2010

Les journalistes flamands sont-ils militants ?

COMMENT APPRECIEZ-VOUS LES PROPOS D’ELIO DI RUPO SUR LES JOURNALISTES FLAMANDS ?
Ce n’est pas une déclaration de futur Premier ministre. C’est simpliste. Je pense que c’est une provocation inutile qui est le résultat d’une certaine frustration. Elio Di Rupo tient là une sorte de discours nationaliste. Pour un homme qui dit lier plutôt que séparer, cela me semble étonnant.
C’est comme parler de “propagande” à l’endroit de Bart De Wever. Cet argument me paraît très faible. Mais pourquoi dit-il cela aujourd’hui ? Le Premier ministre aura besoin d’avoir de très bonnes relations avec les journalistes flamands, ce n’est donc pas très intelligent de sa part. En fait, il utilise la même rhétorique que celui qu’il dénonce.
MAIS LES JOURNALISTES FLAMANDS SONT-ILS OU NON MILITANTS ?
Je pense que non. Il faut bien voir qu’il n’existe pas de médias fédéraux. Il y a donc une séparation des esprits et différents cadres d’analyse. Les journalistes flamands connaissent mieux les politiques flamands et forcément ils les comprennent mieux. Mais on ne peut pas dire qu’ils soient franchement militants. Ni qu’ils soient tous séparatistes. Bizarrement, nous pensons la même chose en Flandre à propos des journalistes francophones.
LES EDITORIALISTES FLAMANDS ONT-ILS ENCORE UNE GRANDE INFLUENCE SUR LES POLITIQUES ET L’OPINION DE LEUR COMMUNAUTE ?
Plus si forte que dans le passé, en tout cas. Bien sûr, les hommes politiques les lisent souvent et tiennent sans doute compte de leur avis. Mais le public dans son ensemble ne les connaît pas bien. Vous savez, il y a très peu de gens en Flandre qui lisent les éditos. Leur influence est donc plutôt faible. Et je dirais que c’est heureux que l’opinion publique ne soit plus formatée par une petite équipe d’intellectuels. Les gens ne sont plus vraiment intéressés. Il se développe une sorte d’apathie à l’égard du politique. Ils en ont marre de ces interminables palabres. S’ils s’intéressent désormais beaucoup à la politique régionale, ils sont las de la rue de la Loi. Crise après crise, les gens de la rue comprennent de moins en moins.
plus très bien. Ils ont l’impression depuis 2007 de vivre dans une sorte d’“absurdisme”. C’est dangereux pour la santé démocratique. Cela veut dire que s’il y a élections, ce sont ces gens fatigués qui vont aller voter. Ce n’est pas de bon augure. Quant à ceux qui s’intéressent encore à la politique, ils ne se tournent pas vers une source unique comme c’était le cas auparavant quand les éditorialistes dictaient leur opinion aux lecteurs. Avec Internet, il y a beaucoup de sources d’information pour se faire une opinion.
LES JOURNALISTES FRANCOPHONES VOUS PARAISSENT-ILS EXEMPTS DE REPROCHES ?
Quand je lis Le Soir et La Libre , ou que je regarde la RTBF , je sens que les journalistes comprennent mieux les partis francophones. Manquent-ils de distance ? C’est toujours un débat. Pour avoir de l’info, il faut des contacts. Il en ressort parfois des choses un peu subjectives. Mais cette question est universelle; cela ne concerne pas seulement les questions communautaires.
(La Libre)

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
IL N’EXISTE PAS DE MEDIAS FEDERAUX

KARSMIS IS DIÊN DAG DA' ZE NI SCHIETE
A première vue et à l’exception de Béatrice Delvaux, rédac chef du Soir, les éditorialiste flamands (Bart Sturtewagen du Standaard, Yves Desmedt du Morgen, Luc Van Der Kelen du Laatste Nieuws , Yves Desmet de De Morgen et Rik Van Cauwelaert de Knack) sont beaucoup plus connus en Flandre que leurs homologues francophones. Ils bénéficiepratiquement du statut de BV (Bekende Vlamingen), chose qui (heureusement) n’existe pas chez les francophones.

Divercity,blog bruxellois interculturel, est volontiers fédérateur et tente de rendre compte au mieux des points de vues flamands, wallons et bruxellois mais aussi celui des communautés culturelles diverses et variées qui vivent sur le territoire belge et en particulier à Bruxelles. C’est un exercice périlleux, complètement démodé (ou carrément avant gardiste) qui va totalement à contre courant. C’est pour nous une manière de mettre en pratique notre credo cosmopolite. Nous sommes persuadés que la Belgique demeure le microcosme et le laboratoire de l’Europe. Nous pensons en outre que Bruxelles est la matrice de ce que devrait être la Belgique : un creuset cosmopolite, une ville monde, une nouvelle Andalousie interculturelle en devenir. En cas d’échec, (on n’a franchement pas le droit d’échouer), Bruxelles deviendrait, on peut le redouter, un second Beyrouth.
Mais profitons de la trêve de Noël, ce jour où les armes se taisent, ou comme le dit si joliment Wannes Van de Velde dans une de ses plus belles ballades « Karsmis is diên dag da' ze ni schiete »

Karsmis is diên dag da' ze ni schiete
da' der gin boemmen uit de loecht wörre gestroeid
da mitraljeuzen un verdingde rust geniete
en de kanonne meh ne karsboêm zen getoeid”

« Il n’existe pas de médias fédéraux. Il y a donc une séparation des esprits et des cadres d’analyse différents ». Autrement dit, il existe une ligne de front où on se tire dessus à boulets rouges, des barricades et des tranchées où on se retranche depuis plus de trois ans. Pas une goute de sang n'a coulé, seulement des flots d'encre et de salive.
Sans doute cela a-t-il toujours été : la « séparation des mentalités n’est pas neuve ». Simplement, on s’en rend compte enfin du côté francophone et c’est ça le bon côté de cette crise.

« NEVER WASTE A GOOD CRISIS »
Pour en mesurer l’étendue, il est amusant, comme nous le faisons constamment sur DiverCity, de comparer les commentaires de lecteurs internautes sur les événements (ou plutôt les non événements) que les éditorialistes commentent différemment au quotidien de chaque côté de la frontière linguistique. A les lire on est vraiment devenus deux peuples opposés à tous égards, presque ennemis sur certains points. Mais ils ne sont pas, nous dit-on, plus représentatifs de la majorité, que le café du commerce n’est un institut de sondage fiable.
Il ne faut pas avoir fait sciences pour le constater : « Les journalistes flamands connaissent mieux les hommes politiques flamands, et forcément ils les comprennent mieux. » Vient alors la question de Elio di Rupo, les journalistes flamands sont-ils pour autant des militants de la cause flamande, des propagandistes flamingants et indépendandistes ? Ils le sont assurément tout autant que les journalistes francophones s’affirment belgicains. Le plus souvent, selon-nous, les éditorialistes francophones commentent à partir de Bruxelles et adoptent une attitude militante bruxelloise. Il n’existe pas à proprement parler d’éditorialistes wallons.
Il est clair qu’à l’exception du Morgen et de la VRT , les médias flamands sont, dans l’ensemble, sinon nationalistes à tout le moins très critique sur la manière dont l’Etat PS fait usage des transferts financiers de la Flandre vers la Wallonie. .
Et voilà que dans son interview, Marc Devos dément un dogme qui pourtant à la vie dure : celui du pouvoir politique des éditorialistes flamands. « il y a très peu de gens en Flandre » affirme Devos, « qui lisent les éditos. Leur influence est donc plutôt faible. Et je dirais que c’est heureux que l’opinion publique ne soit plus formatée par une petite équipe d’intellectuels. Les gens ne sont plus vraiment intéressés. Il se développe une sorte d’apathie à l’égard du politique. Ils en ont marre de ces interminables palabres. S’ils s’intéressent désormais beaucoup à la politique régionale, ils sont las de la rue de la Loi. Crise après crise, les gens de la rue comprennent de moins en moins. Ils ont l’impression depuis 2007 de vivre en Absurdie. C’est très dangereux pour la santé démocratique du pays. »
Jean Luc Dehaene avec son bon sens proverbial nous a mis en garde contre ce qu’il considère cette évolution qui, selon lui, menace notre système démocratique belge. 0n a souvent évoqué les « foert stemmen » émises par des électeurs dégoûtés par le jeu politique du CD&V toujours prêt à vendre son âme flamande au diable en nœud pap pour pouvoir diriger le gouvernement fédéral. Les « foert stemmen » ont déserté le CD&V de Leterme pour se porter en masse sur la N-VA faisant les choux gras de Bart de Wever. Et voilà que le paysage politique et médiatique flamand est complètement chamboulé. Que ceux que le sujet intéresse (il est franchement passionnant) lisent l’article qui suit.

En attendant, DiverCity souhaite à tous les hommes et à toutes les femmes de bonne volonté un joyeux Noël blanc auprès des siens. Aux négociateurs politiques, nous souhaitons un peu de repos et de détente surtout avant les semaines de la rentrée qui seront décisives pour notre avenir à tous.
Marc Guiot


QUAND LES EDITORIALISTES FLAMANDS MENENT LA DANSE
par Christophe Morel

LES EDITORIALISTES DU NORD DU PAYS SEMBLENT AVOIR PLUS DE RENOMMEE ET D’INFLUENCE QUE LEURS HOMOLOGUES FRANCOPHONES. LE JOURNAL SIC ! A MENE L’ENQUETE.
Souvent critique, vif et spontané, l’éditorialiste est connu pour exprimer une position, refléter l’orientation d’un journal, donner un commentaire sur un évènement de l’actualité. La pratique est courante des deux côtés du pays. Pourtant, il semble que les praticiens du nord soient plus performants que ceux du sud. « Le poids des éditorialistes flamands est beaucoup plus important qu’en communauté française » peut-on lire sur le site de « Dedicated Research », le premier institut d’études de marchés et de sondages d’opinions indépendant de Belgique. Pour le sociologue des médias et administrateur général de l’ihecs Jean-François Raskin, seuls les journalistes qui donnent des commentaires peuvent avoir un certains poids sur l’opinion publique et le monde politique. Et dans ce domaine, le sociologue estime que la Flandre a depuis longtemps une longueur d’avance quant à l’influence que peuvent avoir leurs éditorialistes.

VERITABLE CULTURE DE L’EDITORIAL
La culture de l’éditorial, la Flandre la possède depuis de nombreuses années. « A l’époque, on disait qu’il n’y avait pas un gouvernement qui se faisait sans l’avis de l’éditorialiste du Standaard Manu Ruys » explique Jean-François Raskin. Pour le sociologue, les éditorialistes flamands étaient autrefois considérés comme la voix des lecteurs, la voix du parti, comme l’avis qu’il faille suivre. «Le poids des éditorialistes flamands sur les personnalités politiques et l’opinion publique est lié au fait que le mouvement flamand est d’abord un mouvement intellectuel, alors que le mouvement wallon est un mouvement populaire. Le mouvement flamand transcendait les lignes politiques traditionnelles» précise Jean-François Raskin.
Luc Van Der Kelen, journaliste du quotidien Het Laatste Nieuws (photo ci-dessus), Yves Desmet (De Morgen), Rik Van Cauwelaert (Knack) sont des exemples d’éditorialistes flamands identifiés comme tels et reconnus pour leur sens de la critique. Si leurs noms ne sont pas connus de tous en Wallonie, l'influence de leurs écrits sur le monde politique est indéniable en Flandre. Présents sur les plateaux de télévision et à la radio, leurs propos sont souvent repris dans les quotidiens francophones, sur les sites d’informations et on les retrouve parfois sur les chaînes du sud du pays. « Citez moi un éditorialiste francophone important, personnellement je ne vois que Béatrice Delvaux (rédactrice en chef du journal Le Soir) et encore elle n'écrit pas des éditoriaux tout le temps (photo de droite) » s’étonne Jean François Raskin .
Face à la surmédiatisation des éditorialistes flamands, les personnalités politiques n’auraient d’autre choix que d’être très attentifs aux commentaires des éditorialistes. Une situation beaucoup moins observable dans le sud du pays, où les éditoriaux sont rarement écrits par un journaliste reconnu pour cet exercice de style précis.

UNE RENOMMEE MAIS MOINS D’INFLUENCE
Politologue à l’université d’Anvers et spécialiste du rôle des médias dans le modèle fédéral belge, Dave Sinardet rejoint Jean-François Raskin en ce qui concerne la renommée des éditorialistes flamands. « C’est clair qu’en Flandre, les éditorialistes sont des personnes plus écoutées. Ce sont des gens qui comptent et qu’on invite régulièrement. L’éditorial d’Humo et celui du Vif ne sont pas du tout comparables » argumente le chercheur. Dave Sinardet tient cependant à apporter une nuance par rapport aux propos de Jean-François Raskin. « En Flandre, lors des moments de crise, les médias flamands peuvent reprendre ce qui est dit dans les médias francophones. Béatrice Delvaux est connue des lecteurs et téléspectateurs néerlandophones ».
Même si les éditorialistes flamands ont toujours plus de poids qu’en Wallonie, il faut reconnaître que leur influence est beaucoup moins importante qu’auparavant. «Dans les années 60,70,80, les éditorialistes étaient devenus la voix de la Flandre. Aujourd ’hui, ce n’est plus vraiment le cas parce des clivages sont apparus, il y a eu une fracture au sein de la société politique flamande et au sein des éditorialistes flamands qui ne sont plus sur la même longueur d’onde comme c’était le cas il y a encore une vingtaine d’années » analyse Jean-François Raskin. Dans le même ordre d’idée, le journaliste de l’hebdomadaire Trends Baudewijn Van Peteghem confiait déjà à l’AJP en 2008 que la grande influence des éditorialistes flamands tendait à s’estomper.
Ce qui est sûr en tous cas c'est qu'avec la crise actuelle, les éditorialistes belges disposent d'un terreau suffisamment fertile pour pouvoir s'exprimer...

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