jeudi 9 décembre 2010

«Mario, tu ne sers qu'à une chose, à écrire»

C’était mardi en fin d’après-midi sous les lambris de l’Académie suédoise à Stockholm où Mario Vargas Llosa, adoubé chevalier d’Alfred Nobel dans l’ordre de la littérature en 2010, prononçait son discours de réception devant 450 personnes. Outre sa famille et ses amis, qui avaient fait exprès le voyage de Lima ou d’ailleurs, les académiciens, les membres de la Fondation Nobel , les diplomates de l’ambassade d’Espagne, les représentants de l’Instituto Cervantès local et ceux de la presse internationale dont les latino-américains formaient le gros du bataillon, au premier rang se trouvait Patricia, son épouse depuis quarante cinq ans et sa cousine depuis toujours (en premières noces, dans sa jeunesse, ce doit être l’esprit de famille, il avait déjà épousé sa tante qui lui inspira La Tante Julia et le scribouillard). Le lauréat se trouvait donc à la onzième page d’un texte qui en comptait treize quand, soudain, sa voix trembla à l’évocation de ses enfants et petits-enfants placés juste derrière, et de «cette femme au caractère indomptable qui supporte encore mes manies, mes névroses et ces crises de rage qui m’aident à écrire», une personne qui a l’œil à tout, fait tout et tout bien, résout les problèmes et administre les finances, éloigne les fâcheux et leurre les indiscrets, boucle et déboucle les valises, lui donnait le matin même au petit-déjeuner une pleine poignée de pilules de toutes les couleurs tout en le rassurant, et s’imagine le gronder en lui adressant régulièrement un éloge qui le comble tant il lui rappelle qu’il n’est décidément bon qu’à ça : lire et écrire. Alors sa voix s’étrangla d’émotion et, bravant le conseil très suédois de s’abstenir de manifester la moindre émotion, l’auditoire ne pût s’empêcher de lancer une salve d’applaudissements dans l’espoir que cet élan spontané le soutiendrait dans l’épreuve (et les encouragements n’ont pas manqué, El Pais, par exemple, lui consacrant un article admiratif par jour, hier encore celui du Nobel 1994 Kenzaburo Oé).

Le fait est que son « Eloge de la lecture et de la fiction », prononcé en espagnol et rendu en français avec beaucoup de finesse par Albert Bensoussan, son traducteur depuis Les Chiots (1974), était un discours fort et émouvant de part en part. (Pierre Assouline)

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LE TESTAMENT D’UN ECRIVAIN COSMOPOLITE NOBELISÉ
Un testament littéraire et philosophique inouï.
Un texte à lire, à relire, à savourer à la petite cuillère par tous les amateurs de littérature (« la bonne littérature tend des ponts entre gens différents, elle nous unit par-delà les langues, les croyances, les us et coutumes ou les préjugés qui nous séparent.») et les défenseurs du dialogue interculturel. (« La littérature crée une fraternité à l’intérieur de la diversité humaine et éclipse les frontières érigées entre hommes et femmes par l’ignorance, les idéologies, les religions, les langues et la stupidité. »).
Un vademecum pour tous les amoureux de la civilisation et de la liberté de penser, une charte de valeurs pour DiverCity :
« Nous ne devons pas nous laisser intimider par ceux qui voudraient nous ravir la liberté que nous avons conquise dans le long et héroïque processus de civilisation. »
« Je déteste toute forme de nationalisme, d’idéologie – ou plutôt de religion – provinciale, aux idées courtes et exclusives, qui rogne l’horizon intellectuel et dissimule en son sein des préjugés ethniques et racistes »
Il y a, frères, énormément à faire.

MARIO VARGAS LLOSA : ÉLOGE DE LA LECTURE ET DE LA FICTION
Conférence Nobel
Le 7 décembre 2010

J’ai appris à lire à l’âge de cinq ans, dans la classe du frère Justiniano, au collège de La Salle à Cochabamba (Bolivie). C’est ce qui m’est arrivé de plus important dans la vie. Presque soixante-dix ans après je me rappelle nettement comment cette magie, celle de traduire en images les mots des livres, a enrichi mon existence, brisant les barrières de l’espace et du temps en me permettant de parcourir avec le capitaine Nemo dans son sous-marin vingt mille lieues sous les mers, de lutter aux côtés de d’Artagnan, d’Athos, de Porthos et d’Aramis contre les intrigues qui menaçaient la Reine au temps du retors Richelieu, ou de me traîner dans les entrailles de Paris, devenu Jean Valjean, portant sur son dos le corps inerte de Marius.
LA LECTURE TRANSFORMAIT LE REVE EN VIE ET LA VIE EN SONGE, EN METTANT A LA PORTEE DU PETIT BONHOMME QUE J’ETAIS L’UNIVERS DE LA LITTERATURE.
Ma mère me raconta que les premières choses que j’écrivais étaient les suites des histoires que je lisais, parce que j’étais triste qu’elles finissent, ou que je voulais en corriger la fin. Et c’est peut-être cela que j’ai fait toute ma vie sans le savoir : prolonger dans le temps, alors que je grandissais, mûrissais et vieillissais, les histoires qui avaient rempli mon enfance d’exaltation et d’aventures.

J’aimerais que ma mère fût ici, elle qui était toujours émue et pleurait en lisant les poèmes d’Amado Nervo et de Pablo Neruda ; et aussi mon grand-père Pedro, long nez et calvitie luisante, qui célébrait mes vers, et l’oncle Lucho qui m’encouragea tellement à m’investir corps et âme dans l’écriture, bien que la littérature, à cette époque et en ce lieu, eût si mal nourri ses adorateurs. Ma vie durant j’ai eu de ces gens à mes côtés qui m’aimaient et m’encourageaient, et me communiquaient leur foi quand je doutais. Grâce à eux, et sans doute, aussi, à mon obstination et un peu de chance, j’ai pu consacrer une bonne part de mon temps à cette passion, ce vice et cette merveille :
ECRIRE, CREER UNE VIE PARALLELE OU NOUS REFUGIER CONTRE L’ADVERSITE, ET QUI REND NATUREL L’EXTRAORDINAIRE, EXTRAORDINAIRE LE NATUREL, DISSIPE LE CHAOS, EMBELLIT LA LAIDEUR , ETERNISE L’INSTANT ET FAIT DE LA MORT UN SPECTACLE PASSAGER.

Rien n’était moins facile que d’écrire des histoires. En devenant mots, les projets se flétrissaient sur le papier, idées et images fléchissaient. Comment les ranimer ? Par bonheur, les maîtres étaient là pour qu’on apprenne d’eux et qu’on suive leur exemple. Flaubert m’a enseigné que le talent est une discipline tenace et une longue patience. Faulkner, que la forme – écriture et structure – est ce qui grandit ou appauvrit les sujets. Martorell, Cervantès, Dickens, Balzac, Tolstoï, Conrad, Thomas Mann, que le nombre et l’ambition sont aussi importants dans un roman que l’habileté stylistique et la stratégie narrative. Sartre, que les mots sont des actes et qu’un roman, une pièce de théâtre, un essai, engagés dans l’actualité et le meilleur choix, peuvent changer le cours de l’histoire. Camus et Orwell, qu’une littérature dépourvue de morale est inhumaine, et Malraux, que l’héroïsme et la poésie épique avaient leur place dans l’actualité autant qu’à l’époque des Argonautes, l’Iliade et l’Odyssée.
Si je convoquais en ce discours tous les écrivains à qui je dois un peu ou beaucoup, leurs ombres nous plongeraient dans l’obscurité. Ils sont innombrables. Non seulement ils m’ont révélé les secrets du métier d’écrire, mais ils m’ont fait EXPLORER LES ABIMES DE L’HUMAIN, ADMIRER SES PROUESSES ET M’HORRIFIER DE SES EGAREMENTS. Ils furent les amis les plus serviables, les animateurs de ma vocation, et j’ai découvert dans leurs livres que, même dans les pires circonstances, il reste de l’espoir et qu’il vaut la peine de vivre, ne serait-ce que parce que sans la vie nous ne pourrions lire ni imaginer des histoires.
Je me suis demandé parfois si dans des pays comme le mien, qui compte si peu de lecteurs et tant de pauvres, d’analphabètes et d’injustices, et où la culture reste le privilège d’un tout petit nombre, écrire n’était pas un luxe solipsiste. Mais ces doutes n’ont jamais étouffé ma vocation, car j’ai toujours continué à écrire, même dans ces périodes où les travaux alimentaires absorbaient presque tout mon temps. Je crois avoir agi sagement car, si pour que la littérature fleurisse dans une société il avait fallu d’abord accéder à la haute culture, à la liberté, à la prospérité et la justice, elle n’aurait jamais existé. Au contraire, GRACE A LA LITTERATURE , AUX CONSCIENCES QU’ELLE A FORMEES, AUX DESIRS ET ELANS QU’ELLE A INSPIRES, AU DESENCHANTEMENT DE LA REALITE AU RETOUR D’UNE BELLE HISTOIRE, LA CIVILISATION EST MAINTENANT MOINS CRUELLE QUE LORSQUE LES CONTEURS ONT ENTREPRIS D’HUMANISER LA VIE AVEC LEURS FABLES. NOUS SERIONS PIRES QUE CE QUE NOUS SOMMES SANS LES BONS LIVRES QUE NOUS AVONS LUS ; NOUS SERIONS PLUS CONFORMISTES, MOINS INQUIETS, MOINS INSOUMIS, ET L’ESPRIT CRITIQUE, MOTEUR DU PROGRES, N’EXISTERAIT MEME PAS. Tout comme écrire, lire c’est protester contre les insuffisances de la vie. Celui qui cherche dans la fiction ce qu’il n’a pas exprime, sans nul besoin de le dire ni même de le savoir, que la vie telle qu’elle est ne suffit pas à combler notre soif d’absolu, fondement de la condition humaine, et qu’elle devrait être meilleure. Nous inventons les fictions pour pouvoir vivre de quelque manière les multiples vies que nous voudrions avoir quand nous ne disposons à peine que d’une seule.

Sans les fictions nous serions moins conscients de l’importance de la liberté qui rend vivable la vie, et de l’enfer qu’elle devient quand cette liberté est foulée aux pieds par un tyran, une idéologie ou une religion. QUE CEUX QUI DOUTENT QUE LA LITTERATURE , QUI NOUS PLONGE DANS LE REVE DE LA BEAUTE ET DU BONHEUR, NOUS ALERTE, DE SURCROIT, CONTRE TOUTE FORME D’OPPRESSION, SE DEMANDENT POURQUOI TOUS LES REGIMES SOUCIEUX DE CONTROLER LA CONDUITE DES CITOYENS DEPUIS LE BERCEAU JUSQU’AU TOMBEAU, LA REDOUTENT AU POINT D’ETABLIR DES SYSTEMES DE CENSURE POUR LA REPRIMER ET SURVEILLENT AVEC TANT DE SUSPICION LES ECRIVAINS INDEPENDANTS.

Ces régimes savent bien, en effet, le risque pris à laisser l’imagination discourir dans les livres, et combien séditieuses deviennent les fictions quand le lecteur compare la liberté qui les rend possibles et s’y étale, avec l’obscurantisme et la peur qui le guettent dans le monde réel. Qu’ils le veuillent ou non, qu’ils le sachent ou pas, les fabulateurs, en inventant des histoires, propagent l’insatisfaction, en montrant que le monde est mal fait, que la vie de l’imaginaire est plus riche que la routine quotidienne. Ce constat, s’il s’ancre dans la sensibilité et la conscience, rend les citoyens plus difficiles à manipuler, à accepter les mensonges de ceux qui voudraient leur faire croire qu’entre les barreaux, au milieu d’inquisiteurs et de geôliers, ils vivent mieux et plus en sécurité.

LA BONNE LITTERATURE TEND DES PONTS ENTRE GENS DIFFERENTS et, en nous faisant jouir, souffrir ou nous surprendre, ELLE NOUS UNIT PAR-DELA LES LANGUES, LES CROYANCES, LES US ET COUTUMES OU LES PREJUGES QUI NOUS SEPARENT. Quand la grande baleine blanche ensevelit Achab dans la mer, le cœur des lecteurs se serre pareillement à Tokyo, Lima ou Tombouctou. Lorsqu’Emma Bovary avale son arsenic, qu’Anna Karénine se jette sous un train et Julien Sorel monte à l’échafaud, et quand, dans Le Sud, de Borges, le gentil docteur Juan Dahlmann sort de ce café de la pampa pour affronter au couteau un tueur, ou quand nous réalisons que tous les habitants de Comala, ce village de Pedro Páramo, sont morts, le frisson qui nous parcourt est le même chez un lecteur qui adore Bouddha, Confucius, le Christ, Allah ou est agnostique, qu’il porte veston et cravate, djellaba, kimono ou bombachas. LA LITTERATURE CREE UNE FRATERNITE A L’INTERIEUR DE LA DIVERSITE HUMAINE ET ECLIPSE LES FRONTIERES ERIGEES ENTRE HOMMES ET FEMMES PAR L’IGNORANCE, LES IDEOLOGIES, LES RELIGIONS, LES LANGUES ET LA STUPIDITE.

Comme toutes les époques ont connu leurs peurs, la nôtre est celle des fanatiques, celle des terroristes suicidaires, une espèce ancienne convaincue qu’en tuant on gagne le paradis, que le sang des innocents lave les affronts collectifs, corrige les injustices et impose la vérité sur les fausses croyances. D’innombrables victimes sont immolées chaque jour en divers lieux du monde par ceux qui se sentent détenteurs de vérités absolues. L’on croyait qu’avec l’effondrement des empires totalitaires, la coexistence, la paix, le pluralisme, les droits de l’homme s’imposeraient et que le monde laisserait loin derrière lui les holocaustes, les génocides, les invasions et les guerres d’extermination. Rien de cela ne s’est produit. ON VOIT PROLIFERER DE NOUVELLES FORMES DE BARBARIE, ATTISEES PAR LE FANATISME et, avec la multiplication d’armes de destruction massive, on ne peut exclure que n’importe quel groupuscule de rédempteurs fous provoque un jour un cataclysme nucléaire. Il faut leur couper la route, les affronter et les défaire. Ils ne sont pas nombreux, bien que le fracas de leurs crimes résonne dans toute la planète et que l’on soit saisis d’horreur par ce cauchemar. NOUS NE DEVONS PAS NOUS LAISSER INTIMIDER PAR CEUX QUI VOUDRAIENT NOUS RAVIR LA LIBERTE QUE NOUS AVONS CONQUISE DANS LE LONG ET HEROÏQUE PROCESSUS DE CIVILISATION. Défendons la démocratie libérale qui, malgré toutes ses insuffisances, signifie encore le pluralisme politique, la coexistence, la tolérance, les droits de l’homme, le respect de la critique, la légalité, les élections libres, l’alternance au pouvoir, tout ce qui nous a tirés de la vie sauvage et nous a rapprochés – sans que nous n’arrivions jamais à l’atteindre – de la vie belle et parfaite simulée par la littérature, celle que nous ne pouvons mériter qu’en l’inventant, en l’écrivant et en la lisant. En affrontant les fanatiques assassins nous défendons notre droit à rêver et à faire de nos rêves la réalité.

Dans ma jeunesse, comme maints écrivains de ma génération, j’ai été marxiste et j’ai cru que le socialisme allait être le remède à l’exploitation et aux injustices sociales qui accablaient mon pays, l’Amérique latine et le reste du tiers-monde. Revenu de l’étatisme et du collectivisme, mon passage au démocrate et au libéral que je suis – que je tente d’être – a été long, difficile, et réalisé lentement, à la faveur d’événements tels que l’alignement de la Révolution cubaine, si enthousiasmante au début, sur le modèle autoritaire et vertical de l’Union Soviétique, le témoignage des dissidents qui parvenaient à s’évader des barbelés du Goulag, l’invasion de la Tchécoslovaquie par les pays du Pacte de Varsovie, et grâce à des penseurs tels que Raymond Aron, Jean-François Revel, Isaiah Berlin et Karl Popper, à qui je dois ma revalorisation de la culture démocratique et des sociétés ouvertes. CES MAITRES FURENT UN EXEMPLE DE LUCIDITE ET DE HARDIESSE QUAND L’INTELLIGENTSIA DE L’OCCIDENT SEMBLAIT, PAR FRIVOLITE OU OPPORTUNISME, AVOIR SUCCOMBE AU CHARME DU SOCIALISME SOVIETIQUE OU, PIRE ENCORE, AU SABBAT SANGUINAIRE DE LA REVOLUTION CULTURELLE CHINOISE.

Enfant je rêvais d’aller un jour à Paris parce que, ébloui par la littérature française, je croyais que vivre là et respirer l’air qu’avaient respiré Balzac, Stendhal, Baudelaire et Proust, allait m’aider à devenir un véritable écrivain, et qu’en ne sortant pas du Pérou je ne serais qu’un pseudo écrivain du dimanche et jour férié. Et il est bien vrai que je dois à la France et à la culture française des enseignements inoubliables, comme de dire que la littérature est autant une vocation qu’une discipline, un travail et une obstination. J’ai vécu là quand Sartre et Camus étaient vivants et écrivaient, dans les années de Beckett, Bataille, Ionesco et Cioran, de la découverte du théâtre de Brecht et du cinéma d’Ingmar Bergman, du TNP de Jean Vilar et de l’Odéon de Jean-Louis Barrault, de la Nouvelle Vague et du Nouveau Roman, et de ces discours, morceaux de bravoure littéraires, d’André Malraux, ainsi que, peut-être, du spectacle le plus théâtral de l’Europe d’alors, les conférences de presse et les coups de tonnerre olympiens du général de Gaulle. Mais ce dont je suis peut-être le plus reconnaissant à la France , c’est de m’avoir fait découvrir l’Amérique latine. C’est là que j’ai appris que le Pérou faisait partie d’une vaste communauté unie par l’histoire, la géographie, la problématique sociale et politique, par une certaine façon d’être et la langue savoureuse qu’elle parlait et dans laquelle elle écrivait. Et qu’elle produisait, en ces mêmes années, une littérature innovante et exaltante. C’est là que j’ai lu Borges, Octavio Paz, Cortázar, García Márquez, Fuentes, Cabrera Infante, Rulfo, Onetti, Carpentier, Edwards, Donoso et bien d’autres, dont les textes révolutionnaient alors l’écriture narrative en langue espagnole et grâce auxquels L’EUROPE ET UNE BONNE PARTIE DU MONDE DECOUVRAIENT QUE L’AMERIQUE LATINE N’ETAIT PAS SEULEMENT LE CONTINENT DES COUPS D’ÉTAT, DES CAUDILLOS D’OPERETTE, DES GUERILLEROS BARBUS ET DES MARACAS DU MAMBO OU DU CHA-CHA-CHA, MAIS AUSSI CELUI DES IDEES, DES FORMES ARTISTIQUES ET DES FANTAISIES LITTERAIRES QUI DEPASSAIENT LE PITTORESQUE POUR PARLER UN LANGAGE UNIVERSEL.
Depuis cette époque jusqu’à nos jours, non sans trébuchements et faux-pas, l’Amérique latine a progressé, mais, comme le disait César Vallejo dans ce vers : Il y a, frères, énormément à faire.
(…)
CITOYEN DU MONDE
Je ne me suis jamais senti un étranger en Europe ni, à vrai dire, nulle part ailleurs. Dans les endroits où j’ai vécu, à Paris, Londres, Barcelone et Madrid, Berlin, Washington et New York, au Brésil ou en République Dominicaine, je me suis senti chez moi. J’ai toujours trouvé un gîte où je pouvais vivre en paix et travailler, apprendre des choses, nourrir des illusions, rencontrer des amis, faire de bonnes lectures et trouver des sujets d’écriture. IL NE ME SEMBLE PAS QU’ETRE DEVENU, SANS ME LE PROPOSER, UN CITOYEN DU MONDE, AIT AFFAIBLI CE QU’ON APPELLE « LES RACINES », MES LIENS AVEC MON PROPRE PAYS – ce qui n’aurait pas non plus grande importance –, car s’il en avait été ainsi, les expériences péruviennes ne continueraient pas à alimenter mon écriture et n’apparaîtraient pas toujours dans mes histoires, même quand celles-ci semblent se passer très loin du Pérou. Je crois que de vivre tant de temps hors du pays où je suis né a plutôt renforcé ces liens, en leur adjoignant une perspective plus lucide, et la nostalgie, qui sait faire la différence entre le contingent et le substantiel et maintient dans tout leur éclat les souvenirs. L’amour de son pays natal n’est pas une obligation, mais, à l’instar de tout autre amour, c’est un mouvement spontané du cœur, comme celui qui unit les amants, les parents et leurs enfants, et les amis entre eux.
Le Pérou, je le porte dans mes entrailles parce que j’y suis né, que j’y ai grandi et m’y suis formé, et que j’ai vécu là ces expériences d’enfance et de jeunesse qui ont modelé ma personnalité, forgé ma vocation, et parce que c’est là que j’ai aimé, haï, joui, souffert et rêvé. Ce qui s’y passe m’affecte davantage, me touche et m’exaspère plus que ce qui se produit ailleurs. Je ne l’ai pas cherché ni ne me le suis imposé, il en est simplement ainsi. Certains compatriotes m’ont accusé de traîtrise et j’ai été sur le point de perdre ma citoyenneté quand, pendant la dernière dictature, j’ai demandé aux gouvernements démocratiques du monde de pénaliser le régime par des sanctions diplomatiques et économiques, comme je l’ai toujours fait avec toutes les dictatures, de quelque nature qu’elles aient été, celle de Pinochet et de Fidel Castro, celle des talibans en Afghanistan, celle des imams d’Iran, celle de l’apartheid de l’Afrique du Sud, celle des satrapes en uniforme de la Birmanie (aujourd’hui Myanmar). Et je le referais demain si – ne le veuille le destin et ne le permettent les Péruviens – le Pérou était victime une fois de plus d’un coup d’État qui réduirait à néant notre fragile démocratie. Ce n’était certes pas sous l’effet précipité et passionnel du ressentiment, comme l’ont écrit quelques gratte-papier habitués à juger les autres à partir de leur propre petitesse. Ce fut un acte conforme à ma conviction qu’une dictature représente le mal absolu pour un pays, une source de brutalité et de corruption, et de profondes blessures qui tardent longtemps à se refermer, qui empoisonnent son avenir et créent des habitudes et des pratiques malsaines qui se prolongent au long des générations en retardant la reconstruction démocratique. C’est pourquoi les dictatures doivent être combattues sans ménagement, par tous les moyens à notre portée, y compris par des sanctions économiques. Il est déplorable que les gouvernements démocratiques, au lieu de donner l’exemple en se solidarisant avec ceux qui, comme les Dames en Blanc de Cuba, les résistants du Venezuela, ou Aung San Suu Kyi et Liu Xiaobo, affrontent courageusement les dictatures dont ils pâtissent, se montrent souvent bienveillants, non envers eux mais envers leurs bourreaux. Ces personnes courageuses, en combattant pour leur liberté, luttent aussi pour la nôtre.

Un de mes compatriotes, José María Arguedas, a qualifié le Pérou de pays de «tous les sangs». Je ne crois pas qu’il y ait de meilleure formule pour le définir. C’est ce QUE NOUS SOMMES ET AVONS DANS NOS VEINES, TOUS LES PERUVIENS, QUE NOUS LE VOULIONS OU PAS : UNE SOMME DE TRADITIONS, DE RACES, DE CROYANCES ET DE CULTURES PROVENANT DES QUATRE POINTS CARDINAUX. Je suis fier de me sentir héritier des cultures précolombiennes qui fabriquèrent les tissus et les manteaux de plumes de Nazca et de Paracas, et les céramiques mochicas ou incas qui sont exhibées dans les meilleurs musées du monde, des bâtisseurs du Machu Picchu, du Grand Chimú, Chan Chan, Kuelap, Sipán, des huacas de la Sorcière , du Soleil et de la Lune ; fier aussi des Espagnols qui, dans leur bagage, avec leurs épées et leurs chevaux, apportèrent au Pérou la Grèce et Rome, la tradition judéo-chrétienne, la Renaissance , Cervantès, Quevedo et Góngora, ainsi que la rude langue de Castille adoucie par les Andes. Et qu’avec l’Espagne l’Afrique, avec sa robustesse, sa musique et son imagination effervescente, soit venue aussi enrichir l’hétérogénéité péruvienne. Si nous grattons un peu nous découvrons que le Pérou, comme l’Aleph de Borges, est en petit format le monde entier. QUEL PRIVILEGE EXTRAORDINAIRE QUE CELUI D’UN PAYS QUI N’A PAS UNE IDENTITE PARCE QU’IL LES A TOUTES !

La conquête de l’Amérique fut cruelle et violente, comme toutes les conquêtes, certes, et nous devons la critiquer, mais sans oublier, ce faisant, que ceux qui commirent ces saccages et ces crimes furent, en grand nombre, nos arrière-grands-parents et nos trisaïeuls, les Espagnols qui allèrent aux Amériques et s’y métissèrent, non ceux qui restèrent sur leurs terres. Cette critique, pour être juste, doit être une autocritique. Parce qu’en devenant indépendants de l’Espagne, voici deux cents ans, ceux qui assumèrent le pouvoir dans les anciennes colonies, au lieu de racheter l’Indien et de lui rendre justice pour les dommages anciens, ont continué à l’exploiter avec autant de cupidité et de férocité que les conquistadores, voire, dans quelques pays, en le décimant et l’exterminant. Disons-le clairement : depuis deux siècles, l’émancipation des indigènes est de notre responsabilité exclusive et nous l’avons manquée. Elle demeure toujours en suspens dans toute l’Amérique latine. Il n’y a pas une seule exception à cet opprobre et à cette honte.

J’AIME L’ESPAGNE AUTANT QUE LE PEROU ET MA DETTE ENVERS ELLE EST AUSSI GRANDE QUE L’EST MA GRATITUDE. Sans l’Espagne je ne me trouverais pas aujourd’hui à cette tribune, ni ne serais un écrivain connu ; comme tant d’autres collègues infortunés, je serais sans doute dans les limbes des scribouillards malchanceux, sans éditeurs, sans récompenses, sans lecteurs, dont le talent peut-être – triste consolation – serait découvert par la postérité. C’est en Espagne que furent publiés tous mes livres et que j’ai obtenu une reconnaissance excessive ; et que des amis comme Carlos Barral et Carmen Balcells, ainsi que tant d’autres, se sont évertués à trouver des lecteurs à mes histoires. Et l’Espagne m’a accordé une seconde nationalité quand j’allais perdre la mienne. Je n’ai jamais senti la moindre incompatibilité entre être péruvien et avoir un passeport espagnol parce que j’ai toujours pensé que l’Espagne et le Pérou sont l’avers et le revers d’une même chose, et pas seulement dans ma petite personne, mais également dans des réalités essentielles comme l’histoire, la langue et la culture.
De toutes les années que j’ai vécues sur le sol espagnol, je me rappelle dans leur fulgurance les cinq ans passés dans ma chère Barcelone au début des années soixante-dix. La dictature de Franco était toujours debout et fusillait encore, mais c’était déjà un fossile effiloché, et, surtout dans le domaine de la culture, incapable de conserver les contrôles de naguère. Des failles s’ouvraient que la censure ne parvenait pas à colmater et c’est par ces entrebâillements que la société espagnole absorbait de nouvelles idées, des livres, des courants de pensée, des valeurs et des formes artistiques jusque là interdits pour cause de subversion. AUCUNE VILLE NE PROFITA AUTANT ET MIEUX QUE BARCELONE DE CE DEBUT D’OUVERTURE NI NE VECUT UN BOUILLONNEMENT SEMBLABLE DANS LE DOMAINE DES IDEES ET DE LA CREATION. ELLE DEVINT LA CAPITALE CULTURELLE DE L’ESPAGNE, LE LIEU OU IL FALLAIT ETRE POUR RESPIRER CET AVANT-GOUT DE LA LIBERTE QUI ALLAIT VENIR. ET, D’UNE CERTAINE FAÇON, ELLE FUT AUSSI LA CAPITALE CULTURELLE DE L’AMERIQUE LATINE par la quantité de peintres, d’écrivains, d’éditeurs et d’artistes en provenance des pays latino-américains qui s’y installèrent, ou allaient et venaient à Barcelone, parce que c’est là qu’il fallait se trouver si l’on voulait être un poète, un romancier, un peintre ou un compositeur de notre temps. Ce furent pour moi des années inoubliables de compagnonnage, d’amitié, de complicité et de fécond travail intellectuel. Tout comme Paris auparavant, BARCELONE FUT UNE TOUR DE BABEL, UNE VILLE COSMOPOLITE ET UNIVERSELLE, OU IL ETAIT STIMULANT DE VIVRE ET DE TRAVAILLER, ET OU, POUR LA PREMIERE FOIS DEPUIS L’EPOQUE DE LA GUERRE CIVILE , DES ECRIVAINS ESPAGNOLS ET LATINO-AMERICAINS SE MELERENT ET FRATERNISERENT, en se reconnaissant maîtres d’une même tradition et alliés dans une entreprise commune ; et la certitude que la fin de la dictature était imminente et que dans l’Espagne démocratique la culture serait le protagoniste principal.

Bien qu’il n’en allât pas exactement ainsi, la transition espagnole de la dictature à la démocratie a été une des meilleures histoires des temps modernes, car elle a montré comment, lorsque la sagesse et la raison prévalent et les adversaires politiques rangent au vestiaire le sectarisme en faveur du bien commun, des faits prodigieux peuvent se produire comme ceux des romans du réalisme magique. La transition espagnole de l’autoritarisme à la liberté, du sous-développement à la prospérité, d’une société de contrastes économiques et d’inégalités tiers-mondistes à un pays de classes moyennes, son intégration à l’Europe et son adoption en quelques années d’une culture démocratique, a fait l’admiration du monde entier et enclenché la modernisation de l’Espagne. Cela a été pour moi une expérience émouvante et enrichissante que de la vivre de très près et, par moments, de l’intérieur. Puissent les nationalismes, fléau incurable du monde moderne et aussi de l’Espagne, ne pas gâcher cette histoire heureuse.

JE DETESTE TOUTE FORME DE NATIONALISME, D’IDEOLOGIE – OU PLUTOT DE RELIGION – PROVINCIALE, AUX IDEES COURTES ET EXCLUSIVES, QUI ROGNE L’HORIZON INTELLECTUEL ET DISSIMULE EN SON SEIN DES PREJUGES ETHNIQUES ET RACISTES, car elle transforme en valeur suprême, en privilège moral et ontologique, la circonstance fortuite du lieu de naissance. En même temps que la religion, le nationalisme a été la cause des pires boucheries de l’histoire, comme celle des deux guerres mondiales et de la saignée actuelle au Moyen-Orient. Rien n’a contribué autant que le nationalisme à la balkanisation de l’Amérique latine, ensanglantée par des combats et des litiges insensés, et gaspillant des ressources astronomiques en achat d’armes au lieu de construire écoles, bibliothèques et hôpitaux.

Il ne faut pas confondre le nationalisme avec ses œillères et son refus de « l’autre », toujours source de violence, avec le patriotisme, sentiment sain et généreux, d’amour de la terre où l’on a vu le jour, où ont vécu ses ancêtres et se sont forgés les premiers rêves, paysage familier de géographies, d’êtres chers et d’événements qui deviennent des moments-clés de la mémoire et des boucliers contre la solitude. La patrie ce ne sont ni les drapeaux ni les hymnes, ni les discours apodictiques sur des héros emblématiques, mais une poignée de lieux et de personnes qui peuplent nos souvenirs et les teintent de mélancolie, la sensation chaude que, où que nous soyons, il existe un foyer auquel nous pourrons retourner.

(…)Le Pérou c’est Patricia, ma cousine, nez retroussé et caractère indomptable, avec qui j’ai eu la chance de me marier voici quarante-cinq ans et qui supporte encore mes manies, mes névroses et ces crises de rage qui m’aident à écrire. Sans elle ma vie aurait été emportée depuis longtemps dans un tourbillon chaotique, sans connaître la naissance d’Álvaro, de Gonzalo et de Morgana, ni des six petits-enfants qui nous prolongent et réjouissent notre existence. C’est elle qui fait tout et fait tout bien. Elle résout les problèmes, gère les finances, met en ordre le chaos, maintient à distance les journalistes et les intrus, défend mon temps, décide des rendez-vous et des déplacements, fait et défait les valises, et elle est si généreuse que, même lorsqu’elle croit me gronder, elle me fait le meilleur des éloges : « MARIO, TU NE SERS QU’A UNE CHOSE, A ECRIRE ».

Revenons à la littérature. Le paradis de l’enfance n’est pas pour moi un mythe littéraire, mais une réalité que j’ai vécue et dont j’ai joui dans la grande maison familiale aux trois patios, à Cochabamba, où, avec mes cousines et mes camarades de classe, l’on pouvait mimer les histoires de Tarzan et de Salgari, et à la préfecture de Piura, sous les poutres de laquelle nichaient les chauves-souris, ombres silencieuses qui peuplaient de mystère les nuits étoilées de cette terre chaude. Ces années-là, écrire était un jeu auquel ma famille applaudissait, une grâce pour laquelle on m’acclamait, moi, le petit-fils, le neveu, le fils sans père, parce que mon père était mort et se trouvait au ciel. C’était un monsieur de haute taille et joli garçon, en uniforme de marin, dont la photo trônait sur ma table de chevet et qu’après avoir fait mes prières j’embrassais avant de m’endormir. Un matin à Piura, dont je crois ne m’être jamais remis, ma mère me révéla que ce monsieur, en vérité, était vivant. Et que ce même jour nous irions vivre avec lui à Lima. J’avais onze ans et, dès lors, tout changea. Je perdis mon innocence et découvris la solitude, l’autorité, la vie adulte et la peur. MON SALUT FUT DE LIRE, LIRE LES BONS LIVRES, ME REFUGIER DANS CES MONDES OU VIVRE ETAIT EXALTANT, INTENSE, une aventure après l’autre, où je pouvais me sentir libre et être à nouveau heureux. Et d’écrire, en cachette, comme quelqu’un qui se livre à un vice inavouable, à une passion interdite. La littérature cessa d’être un jeu, pour devenir une façon de résister à l’adversité, de protester, de me révolter, d’échapper à l’intolérable : ma raison de vivre.
(…)« Écrire est une manière de vivre », a dit Flaubert.
(…)La fiction est plus qu’un divertissement, plus qu’un exercice intellectuel qui aiguise la sensibilité et éveille l’esprit critique. C’est une nécessité indispensable pour que la civilisation continue d’exister, en se renouvelant et en conservant en nous le meilleur de l’humain. Pour que nous ne revenions pas à la barbarie de la non-communication et que la vie ne se réduise pas au pragmatisme des spécialistes qui voient les choses en profondeur mais ignorent ce qui les entoure, précède et prolonge. Pour qu’après avoir inventé les machines qui nous servent nous ne devenions pas leurs esclaves et serviteurs. Et parce qu’un monde sans littérature serait un monde sans désirs, sans idéal, sans insolence, un monde d’automates privés de ce qui fait que l’être humain le soit vraiment : la capacité de sortir de soi-même pour devenir un autre et des autres, modelés dans l’argile de nos rêves.
La littérature introduit dans nos esprits la non-conformité et la rébellion, qui sont derrière toutes les prouesses ayant contribué à diminuer la violence dans les rapports humains. À diminuer la violence, non à en finir avec elle. Parce que la nôtre sera toujours, heureusement, une histoire inachevée. C’est pourquoi nous devons continuer à rêver, à lire et à écrire, ce qui est la façon la plus efficace que nous ayons trouvée de soulager notre condition périssable, de triompher de l’usure du temps et de rendre possible l’impossible.
Stockholm, 7 décembre 2010

Traduction par Albert Bensoussan
© LA FONDATION NOBEL 2010

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