samedi 8 janvier 2011

D'étranges bibliothèques

Par François Leclerc

Signe de leur prochaine disparition annoncée, ou au contraire de leur valeur renouvelée, les livres connaissent ces temps-ci d’étranges aventures. A Varsovie, un bouquiniste a créé un « Cimetière des livres oubliés », tandis qu’à Vienne, en Autriche, un artiste vient d’implanter en pleine ville des « armoires à livres ».
Le premier, Waldemar Szatanek, a puisé son inspiration – en l’adaptant – dans un époustouflant roman de Carlos Ruiz, « L’ombre du vent ». Dans sa boutique, on peut contre un droit d’entrée de 30 zlotys (environ 7 euros) venir choisir et emporter autant de livres que l’on peut en emporter. Les étudiants et les retraités ont un tarif réduit. Un grand et solide sac est remis à l’entrée à cet effet, mais il n’est pas interdit d’apporter ses cartons.
L’idée est de sauver les livres jetés ou laissés pour compte d’une fin atroce à la décharge publique. A Varsovie, plus de 100.000 livres par an sont recyclés en papier ou envoyés à la décharge. Plus de 2.000 livres , tous genres confondus, trouveraient ainsi quotidiennement de nouveaux lecteurs, on n’ose pas dire propriétaires.
Cette initiative a fait suite au lancement il y a un an d’une association ayant pour but de lutter contre le gaspillage des livres, intitulée « Mouvement des amis des livres lus ». Une vente organisée selon le même principe avait alors permis de sauver 36.000 livres en six semaines. Une incitation à ensuite les échanger et les faire circuler au lieu de les garder.
Un Viennois au statut d’artiste, Frank Gassler a procédé autrement. En pleine ville, il a implanté deux « armoires à livres » qui chacune ont une contenance de 250 livres , où tout le monde peut venir déposer ou prendre des livres sans engagement d’aucune sorte. L’installation d’une troisième est en cours. la première est dans un quartier « bobo » (bourgeois-bohème), l’autre dans une zone populaire et cosmopolite. L’artiste a revendiqué le droit de créer dans l’espace public quelque chose de gratuit – devenu une rareté – et destiné sans distinction à tous.
Ayant ignoré les circuits de subventions pour financer lui-même son projet, il a non seulement constaté le succès de ses « armoires de livre », qui se remplissent et se vident en permanence, mais également qu’aucun acte de vandalisme n’est intervenu depuis qu’elles sont implantées. Certains de leurs habitués prenant l’initiative de trier et ranger les ouvrages.
Voilà qui aurait pu passionner Georges Perec, qui aurait pu décider d’écrire une nouvelle version de « Penser, classer » et de « Tentative d’épuisement d’un lieu parisien », en quittant la place St Sulpice pour provisoirement s’installer à une terrasse du Brunnenmarkt de Vienne.
Dans un but plus mercantile, soumis à une forte concurrence et désireux de promotionner son « Kindle » (sa « liseuse », doit-on dire), Amazon a annoncé lancer une timide opération aux Etats-Unis. Certains livres achetés en ligne pourront ensuite être prêtés une fois pendant quatorze jours à un ou une amie. Le livre numérique – qui a aussi ses avantages – a encore quelques handicaps à surmonter.
Les décharges publiques ne valent pas mieux que les bûchers de Farenheit 451. Tout ce qui est gratuit, aussi modeste soit-il, va-t-il finir par devenir subversif ?

COMMENTAIRE DE DIBERCITY
LE CIMETIERE DES LIVRES OUBLIES
L’inquisition brûlait les hérétiques, le troisième Reich brûlait les livres de ses ennemis sur la voie publique et les cadavres de ses adversaires dans les fours crématoires.
L’Europe décadente se débarrasse de ses livres dans les incinérateurs.
« The times are achanging ».
Cependant, on n’a jamais autant publié que dans les cinq dernières années.
Mais plus personne ne lit et les livres échouent comme une marée noire aux puces, dans brocantes ou aux petits riens où on peut les racheter pour moins d’euros qu’il n’en faut pour se payer un quotidien. Désormais ils soldent leur stock pour 50 cent le roman, les « gros comme les plat » comme hurlait un bouquiniste du jeu de balle.
Un autre pêcheur de livres qui se déplace en bus avec son grand filet m’avoua qu’il y a longtemps qu’il n’achète plus le moindre roman. Plus personne n’achète.
L’homme libre lit, clame le slogan des bibliothèques publiques qui sont aussi vides que les églises quoique merveilleusement achalandées.
Après le cimetière des automobiles, voici celui des livres.
Les bouquinistes croulent sous les invendus. Le livre cherche en vain des deuxièmes mains.
L’ère du livre, dite ère Gutenberg, serait-elle à jamais révolue ?
La mort du livre c’est un la mort de notre civilisation.
« Tant qu’il y aura des cafés cosmopolites et des libraires dignes de ce nom, l’esprit d’Europe vivra », selon lGeorges Steiner.
M.G.

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