samedi 22 janvier 2011

L’art politique

Par Yvon Toussaint

Heureux Charles de Gaulle qui pouvait se permettre de voler vers l’Orient compliqué avec des idées simples. Nous n’en sommes plus là depuis longtemps. Tout au contraire, c’est avec des idées de moins en moins simples que notre personnel politique manipule des dossiers de plus en plus compliqués.

Tout récemment encore, Vincent de Coorebyter rappelait opportunément dans ces pages que l’imbroglio institutionnel devait impérativement s’agrémenter de divergences économico-sociales. La tension Nord-Sud croisée avec l’antagonisme gauche-droite ! Nous sommes décidément gâtés.

Non seulement cette complexité croissante saoule une opinion publique qui commence à montrer les dents et à serrer les poings – on verra ce week-end de quel bois elle se chauffe – mais encore, elle tétanise des protagonistes qui restent capables de paralyser l’adversaire sans pour autant le déséquilibrer.

Revoici donc nos lutteurs de sumo lorsqu’ils halètent pathétiquement, agrippés l’un à l’autre, faute d’être capables de projeter leur adversaire hors du rond de sciure.

Il n’est pas surprenant que, les contemplant lorsqu’ils brassent leurs notes et leurs contre-notes, ce soit un extrait de l’Art poétique de Boileau qui nous vient à l’esprit :

Hâtez-vous lentement et sans perdre courage/

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage/

Polissez-le sans cesse et le repolissez/

Ajoutez quelquefois et souvent effacez !

Sauf que cet art politique, son billard à trois bandes, ses faux-fuyants et ses non-dits, commencent sérieusement à lasser une opinion publique qui se prépare donc à gratifier le Landerneau d’une forte décharge émotionnelle.

Le fâcheux est que si les foules en marche expriment assez précisément leurs répulsions et leurs satiétés, en revanche c’est bien plus malaisément qu’elles proposent des solutions aux problèmes posés.

Certes, on peut objecter que ce n’est pas de sa compétence de se substituer aux professionnels de la profession (politique).Il n’en reste pas moins que, invités à énoncer leurs y a qu’à, les marcheurs-politologues sont souvent moins diserts que lorsqu’ils s’en tiennent aux imprécations. Pour paraphraser Beaumarchais, on peut prétendre qu’aux vertus qu’on exige d’un élu, connaît-on beaucoup d’électeurs qui mériteraient de l’être ?

Mais revenons aux idées simples, voire simplistes, dont la force de persuasion n’est jamais négligeable. Surtout quand la complexité menace de nous étouffer.

Le plus évident de ces postulats reste que M. Bart De Wever ne s’est jamais caché de souhaiter – d’exiger ! – une Flandre autonome, c’est-à-dire débarrassée du morceau francophone de la Belgique , fardeau décidément inacceptable pour des épaules flamandes pourtant robustes. Ce M. De Wever que Jacques Prévert semblait croquer par anticipation : « Il suivait son idée. C’était une idée fixe et il se plaignait de ne pas avancer ! »

Cette obsession séparatiste n’est évidemment pas de bon augure pour la suite des événements. Elle réduit l’alternative offerte aux francophones à un choix qui ne leur convient guère. Ou bien M. De Wever décide finalement d’aller au clash et, à force de multiplier des exigences successives, il condamne le monde politique belge tout entier à une fracture ouverte, opérée dans les pires conditions.

Ou alors il opte pour la procédure dite du mangeur d’œuf à la coque. Après un éventuel accord transitoire, il lui suffira – dans un mois, dans un an – de provoquer de nouveaux affrontements au hasard des conjonctures. Le but, on l’aura compris, étant de vider l’œuf Belgique, cuillerée par cuillerée, jusqu’à ce qu’il ne reste que la coquille à écraser. Entre pouce et index.

Une deuxième idée simple est d’oser affirmer que ce n’est pas parce que la N-VA a gagné les élections, qu’il est impératif qu’elle gouverne et que, dans cette perspective, on lui donne les clefs ad vitam aeternam.

Etrange précepte, en vérité. Car autant il paraît légitime de solliciter en priorité le parti qui a remporté la compétition électorale pour lui permettre d’essayer toutes les formules qui lui conviennent, autant, si cette priorité ne débouche que sur des blocages ou des avortements, il serait normal qu’on lui suggère de se récuser. La formation de M. De Wever a certes conquis 28 sièges sur 150 à la Chambre , ce qui n’est pas négligeable. Ça ne fait pas de lui pour autant l’inévitable patron de toutes les coalitions imaginables. Surtout si, en cours de route, sous la menaçante férule de son maître, ce parti a réussi à disqualifier, humilier et surtout décourager un par un ses éventuels partenaires. Cela fait 222 jours d’agitation post-électorale et c’est toujours le même « Monsieur 28 sièges sur 150 » qui claque les portes ! Sans que quelqu’un ose lui dire qu’il serait peut-être opportun d’essayer quelque chose sans lui, qui obstrue littéralement le paysage.

A propos, ça signifie quoi exactement ces dérobades presque automatiques au moment où l’esquisse d’une solution se dessine? Pusillanimité ou crainte d’une incompétence soudain révélée alors qu’elle restait dissimulée derrière une épaisse couche de culot et d’effronterie ?

Troisième idée simple : une élection n’est jamais ni gagnée, ni perdue et si nous devions, à notre corps défendant, retourner aux urnes, sachons qu’il n’est écrit nulle part que la N-VA remporterait obligatoirement une nouvelle victoire, peut-être même plus plantureuse que la dernière.

Puisqu’en matière de pronostics électoraux, tout un chacun se trompe en moyenne une fois sur deux, osons une prévision hardie : si toutes les issues se bloquaient une fois encore, cela ne suffirait-il pas pour qu’un certain pourcentage de Flamands – issus de cette Flandre dont on nous répète que, dans sa majorité, elle n’est pas séparatiste – se détourne de ces ultras dont le radicalisme aventurier finira par nous emporter tous on ne sait où ?

Un tel mouvement ne suffirait-il pas, notamment, pour redonner un peu de tonus à un CD&V tremblotant ces jours-ci, sous le regard accablé de MM. Martens, Eyskens et consorts.

Et à faire réfléchir ces innombrables Flamands modérés, raisonnables, ouverts qui, à l’occasion, disent tout bas ce qu’ils commencent à ne plus oser dire tout haut. C’est-à-dire à les conforter, ces Flamands-là, dans l’idée que, s’ils répugnent à une Belgique déchirée, ils doivent descendre dans la rue pour préconiser des structures qui allient l’équitable au solidaire. Et même la générosité au maintien de leurs intérêts légitimes.

Mais, objectera-t-on, si en lieu et place de cette vision idyllique, de nouvelles élections se soldaient derechef par une victoire spectaculaire de M. De Wever ?

Eh bien une telle hypothèse aurait eu pour effet de dissiper une fois pour toutes certaines illusions. De nous rendre lucides sur l’inéluctable qui nous attend. Et de nous imposer ce plan B, éternelle Arlésienne de notre crise d’identité.

Enfin, quatrième idée simple, sans préjuger d’une évolution qui reste aléatoire, ne faudrait-il pas, du côté francophone, imiter l’attitude impavide des négociateurs flamands qui ne cessent d’énumérer sans complexe ce qui – qu’on se le dise ! – n’est à leurs yeux pas négociable ?

Que la Flandre comprenne, en particulier, que le sort des Bruxellois, quels que soient les avatars qui s’annoncent, ne sera fixé que par eux-mêmes en tant que citoyens responsables, et non par d’autres comme, par exemple, un comité de cogestion flamando-wallon. Et que ce que les Bruxellois exigent est un statut clair de région à part entière.

De même que le vieux Caton terminait tous ses discours, sur quelque sujet que ce fut, par un tonitruant Delenda Carthago ! (Il faut détruire Carthage !), de même il appartient à tout protagoniste francophone de défendre avec acharnement un tel statut équivalent à celui de la Flandre et de la Wallonie , sous peine d’être taxé de forfaiture. Les bras ouverts vers chaque partenaire, mais les yeux aussi. Face à face et sans plus le moindre complexe.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
DELENDA BRUXELLA
De Wever veut détruire Bruxelles, c’est sûr et c’est en cela peut être que la marche de dimanche fait sens. C’est la raison pour laquelle, nous sommes déterminé à y assister malgré notre réticence à y rejoindre le ban et l’arrière ban des belgicains et des représentants de la Belgique de grand-papa.
On le sait, le projet de la N-VA c’est carrément Belgica delenda. Mais qu’ils sachent une chose : ce n’est pas fait ! Loin s’en faut. En attendant savourons une nouvelle chronique exquise e Yvon Toussaint.
Un autre membre de son fan club écrit :
«Cornegidouillerie, aaaah... j'émerge d'un délire de quelques secondes... Je rêvais d'un quotidien écrit par une équipe de Toussaint, tous clones d'Yvon. Ohé les gens, ce gusse nous tire vers le haut ! Cette chronique devrait être lue par "les jeunes" et autres "apolitiques" qui manifesteront dimanche, non pour les dissuader mais dans le but de marcher sans oublier sa tête. Cela dit, le parti de M. De Wever m'apparaît de plus en plus comme une formation d'extrème-droite. Peut-être est-ce le cheminement naturel d'un groupe déterminé à défendre son territoire contre des "invasions" supposées. Il n'est pas anodin de constater que les Vlaams Belang et LDD sont relativement cois ces temps-ci. La raison en est peut-être simple : admiratifs, ces partis prennent des leçons, attendant qu'on les appelle à la rescousse.»

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