vendredi 28 janvier 2011

Les écoles de devoirs, vecteur d’accrochage scolaire ?

Stéphanie Bocart

Selon une étude, les écoles de devoirs s’écartent de leur rôle de soutien scolaire.
Quinze heures quinze. Le calme règne dans la vaste salle de "Pass-Pass", l’école des devoirs de l’ASBL CEMôme à Saint-Gilles. A l’entrée de la pièce, de gros coussins moelleux sont installés dans un coin avec des livres et des jeux de société. A proximité, des panneaux colorés rappellent le déroulement des après-midi : "15h30-15h45, j’arrive à l’heure, je dis "Bonjour" à tout le monde " Des chaises rouges, oranges ou bleues sont rangées autour de tables en bois. 15h30. Les premiers enfants arrivent dans un gai brouhaha.
Depuis avril 2010, chaque après-midi, une vingtaine de petits Saint-Gillois sont aidés, de 16 à 17h, à préparer leurs devoirs avant de prendre part à des ateliers ludiques, de 17 à 18h. "Pass-Pass est né de constats effectués sur le terrain : les opérateurs locaux des écoles de devoirs sont saturés", raconte Merriem Safsaf, responsable du projet.
"Pass-Pass" est basé "sur un mode de fonctionnement particulier" : l’école des devoirs accueille deux fois par semaine deux groupes de 20 à 25 enfants de la 1ère à la 6e primaire. Raison ? "Notre fonction n’est pas de faire de la remédiation scolaire ou de prendre la place de l’école, mais bien d’offrir un soutien aux devoirs des enfants. C’est aussi une manière de remettre les parents à leur place de parents, même s’ils ont des difficultés", défend Mme Safsaf. Apporter un soutien scolaire. Telle est la mission historique des écoles des devoirs. La première d’entre elles fut érigée en 1973 sous l’impulsion du CASI-UO (Centre d’action sociale italien - Université ouverte) dans le quartier de Cureghem où habitaient des ouvriers italiens. "En ce temps, l’école était envisagée comme la porte d’entrée vers l’ascenseur social, elle était un barrage contre la transmission intergénérationnelle de la pauvreté" , rappelle Nicolas De Kuyssche, chargé de projet au sein du Forum bruxellois de lutte contre la pauvreté et auteur de la recherche "Le rôle des écoles des devoirs dans l’accrochage scolaire des enfants pauvres" (1). "Mais, à ce jour, l’école n’a plus ce rôle." Les chiffres parlent d’eux-mêmes : à Bruxelles, dans les familles où les parents sont sans diplôme, 50 % des enfants accusent un retard scolaire dès l’entrée du secondaire, contre 10 % pour les enfants dont l’un des parents a un diplôme universitaire.
Aujourd’hui, la Région bruxelloise compte environ 200 écoles des devoirs (EDD) (pour quelque 360 EDD reconnues en Communauté française), majoritairement implantées dans "le croissant pauvre", à l’ouest du Pentagone bruxellois. Un mécanisme unique et souvent indispensable "car les EDD constituent le seul dispositif qui propose un service d’accrochage scolaire aux enfants pauvres", insiste M. De Kuyssche. "Dans cette partie de Saint-Gilles, nous accueillons beaucoup d’enfants issus de familles précarisées ainsi que des primo-arrivants", confirme Merriem Safsaf.
Mais les EDD jouent-elles encore réellement ce rôle d’accrochage scolaire des enfants défavorisés ? Pendant dix mois, le Forum bruxellois a rencontré et analysé plus d’une centaine d’entretiens réalisés avec divers acteurs du secteur. Principaux constats ? "Les acteurs des EDD que nous avons rencontrés ne connaissent plus la rhétorique ouvrière des années 70, contexte dans lequel sont nées les EDD à Bruxelles. Je ne retrouve plus en eux un discours de lutte contre la pauvreté, mais bien un vocabulaire psychopédagogisant", relate l’auteur de la recherche. Autrement dit : "Aujourd’hui, la plupart des EDD rechignent à faire du devoir, se résignent par rapport à la question scolaire et s’orientent vers le discours de l’extrascolaire (activités d’éveil, de découvertes, de loisirs ), très psychopédagogique."
En cause ? "Les orientations politiques prises via le décret de 2004 de la Communauté française (NdlR : qui fixe les missions des EDD, à savoir le développement intellectuel, l’émancipation sociale et la créativité de l’enfant) ainsi que l’ancrage des EDD dans le secteur de l’extrascolaire" , tacle Nicolas De Kuyssche. Or, si à Bruxelles, les EDD relèvent de la Cohésion sociale et de l’Action sociale - la Région vient d’initier son nouveau plan quinquennal 2011-2015 en Cohésion sociale dont l’une des trois priorités "est le soutien et l’accompagnement scolaires" -, la Communauté française planche, elle, sur "un nouveau décret EDD", qui devrait être finalisé d’ici fin 2011. Pour le Forum bruxellois : "Il manque une coordination du pilotage politique des EDD entre la Communauté française et la Région bruxelloise."
Nicolas De Kuyssche affirme : "Ce discours psychopédagogique n’est pas à bannir; il faut orienter les enfants vers des activités extrascolaires grâce à un réseau qui dépasse les EDD. Mais ce serait plus efficace en termes de lutte contre la pauvreté si les EDD se concentraient exclusivement sur leur mission historique de soutien scolaire par l’aide aux devoirs." Un tel revirement est-il possible ? "Je crains que non", confie-t-il à regret, espérant que la Communauté française prendra en compte les recommandations édictées dans sa recherche.
Pourtant, à l’instar de "Pass-Pass", il est des EDD qui offrent un vrai soutien scolaire aux enfants précarisés, tout en leur permettant un développement psychopédagogique. Face à une paupérisation croissante de la population bruxelloise et au boom démographique, "les demandes des parents pauvres pour un soutien scolaire vont encore s’accentuer", prévient Nicolas De Kuyssche. Si aux yeux de nombreux parents, "les EDD sont vues comme une solution magique dans l’aide scolaire de leurs enfants, sourit Merriem Safsaf , un enfant a aussi besoin d’être un enfant, d’avoir des moments à lui, plus ludiques" .
La recherche du Forum bruxellois de lutte contre la pauvreté est présentée ce vendredi 28 janvier de 8h30 à 13h30 à l’asbl CEMO (rue du Danemark, 15-17, à 1060 Saint-Gilles) dans le cadre du colloque "Les écoles des devoirs, un outil de lutte contre la pauvreté ?"

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
TANT QU’IL Y AURA DES ECOLES
Tant qu’il y aura des écoles, il y aura des devoirs et forcément des devoirs d’école et des écoles de devoirs.
Celle logique est infernale et quand on y regarde de plus près, assez absurde.
C’est quoi des devoirs ? Littéralement des obligations : «les droits et les devoirs du citoyen», de l’écolier.
Plus exactement il s’agit des tâches imposées par l’enseignant et que l’élève est en devoir d’accomplir.
Ces devoirs d’école nous laissent à tous d’assez mauvais souvenirs.
Beaucoup de parents sont rassurés quand on donne beaucoup de devoirs à leurs enfants. On en donne donc volontiers en quantité sans beaucoup se soucier de leur utilité pédagogique. ( exercices de fractions répétitifs, de conjugaison avec textes lacunaires, recherche de documentation imagée, thèmes ou versions diverses, etc…)
Les parents attentifs, ceux qui ont autrefois bien réussi à l’école (parce que leurs parents étaient attentifs…) « vérifient » les devoirs de leurs rejetons. Ce sont ceux, de plus en plus rares, qui les « suivent ». Certains, particulièrement acharnés à faire réussir leurs rejetons les « précèdent » en prenant de l’avance sur les programmes, les accompagnent en les conduisant à des activités complémentaires (violon, natation, avirons, cercle d’impro, ateliers d’écriture, de bricolage, d’informatique…). Au Japon, qui organise le plus compétitif des enseignements, les mamans parcourent des km avec leurs enfants pour les conduire, après l’école, à des cours soit de rattrapage pour les plus faibles, soit de renforcement pour les surdoués. On ne s’étonnera pas que, soumis à une telle pression, certains ados se suicident.
C’est dire que dans tous les cas de figure, il y a une école à côté de l’école : « l’école dite des devoirs ».
Est-ce bien raisonnable ?
A l’université, de plus en plus d’étudiants passent leurs blocus en bibliothèque. Pourquoi ? Pour utiliser les ouvrages de référence ? Pas du tout, pour être au calme, au silence et dans le coude à coude qui mutuellement stimule.
Les établissements secondaires possèdent tous des salles d’étude. Curieusement, on y fait tout sauf étudier ! On y parque les punis, les renvoyés et les élèves dont les professeurs sont absents, sous la surveillance d’un pion qui lit sa gazette, parfois en y faisant un trou pour traquer les bavards. On y baille, on y braille, on y chique, on y taillade les tablettes à la pointe du compas, on y somnole, on y papote doucement, on y sms en silence, surtout on y tue le temps.
Beaucoup d’écoles secondaires ont des bibliothèques, généralement pourvues de stocks déclassés et rarement d’ouvrages de référence. Peu d’élèves s’y rendent spontanément.
Où étudient les élèves du secondaire, où font-ils leurs devoirs ?
En principe dans leur chambre. On se souvient de la scène de « Mon Oncle » de Tatti (1956) où le gamin s’amuse avec une grenouille en caoutchouc dissimulée derrière ses livres de classes. Sa maman n’y voit que du feu. Elle est persuadée qu’il étudie avec acharnement. Beaucoup n’ont pas de chambre ; d’autres s’y réfugient pour se plonger dans Facebook, on a déjà évoqué ce problème ici.
D’autres fréquentent des écoles de devoir animées par des « grands frères » et des « grandes sœurs » plus ou moins aptes à jouer le rôle de répétiteurs, de coachs et/ou de copains sympas à l’écoute. Ils dépendent d’asbl subsidiées par la Communauté française qui se soucie peu de leur degré de compétence réelle et de la qualité du travail fourni. Le meilleur y côtoie le pire. Personne ne se donne la peine de vérifier.
"Aujourd’hui, la plupart des EDD rechignent à faire du devoir, se résignent par rapport à la question scolaire et s’orientent vers le discours de l’extrascolaire (activités d’éveil, de découvertes, de loisirs ), très psychopédagogique." Dont acte !
Alors que faire pour donner à tout cela un peu de cohérence.
D’abord repenser de fond en comble la notion de devoirs.
Préciser, en toute transparence, pourquoi on impose ce devoir et pas un autre, cette leçon et pas une autre.
Quelques exemples :
(1) Trouvez-moi pour demain les capitales des 27 Etats européens. Attention, cet exercice est de nature à entraîner une compétence essentielle : la recherche de renseignements. Autre exemple : trouvez moi le magasin de votre commune où je trouverai le lave-vaisselle le plus écologique. Trouvez-moi la meilleure traduction de Don Quichotte, du coran, de l’odyssée, des mille et une nuits, de Das Kapital… Trouvez-moi un bon résumé de la note de Vande Lanotte…
(2) Préparez un exposé devant vos camardes sur : les droits de l’homme, la communauté européenne, l’égalité homme femme, la voiture électrique, les centrales nucléaires, les drogues douces, l’interculturel, le siècle de Louis XIV, la marine à voile…. Attention cet exercice va vous obliger à faire des recherches, ensuite à faire un inventaire, une synthèse de celles-ci, enfin à communiquer le résultat de vos recherches en y rendant vos camarades attentifs, en les incitant à vous poser ensuite des questions. Ce sont des compétences importantes à acquérir ; elles vous serviront tout au long de la vie : les compétences certes, pas forcément les références.
(3) Débrouiller des problèmes d’intérêt, de robinets, partage. But : entraîner votre capacité à résoudre des problèmes, à comprendre ce que vous faites et surtout comment vous le faites. (qu’est ce que vous savez, quelles sont les méthodes de résolution qu’on vous a apprises, comment les appliquer ici.)
(4) Apprendre un poème de Apollinaire ou René Char, une chanson de Brel, de Brassens, de Morane, des Beatles, une liste de temps primitifs, de vocabulaire, d’abréviations, de définitions ; les vins du Bordelais, les fleuves d’Europe, les équipes de première division de foot, le nom des partis politiques belges, des rois des Belges., des informateurs, négociateurs, médiateurs, conciliateurs… But : entraîner votre mémoire, apprendre à restituer correctement ce que vous avez mémorisé. C’est plus qu’utile, c’est indispensable.
Ensuite repenser en fonction de cela les finalités et les buts des écoles de devoirs : entraîner les aptitudes des élèves : lesquelles ? La mémorisation, (sais tu comment tu mémorises ? Il y a différentes types de mémoires, sais ton comment la tienne fonctionne), la recherche d’informations (notamment et surtout désormais sur internet ou en bibliothèque). Les technique de résolution de problème (qu’est ce qu’on me donne comme info, comme données, qu’est ce qu’on m’a enseigné comme technique de résolution, suis-je en mesure de les appliquer, à livre ouvert ou fermé). Les techniques de communication orales et écrites (cela demande un solide entraînement, de préférence par très petits groupes avec des formateurs chevronnés) c’est ici que se situent les ateliers d’écriture et les ligues d’impro, les cours de théâtre et de diction. C’est ici qu’on apprendra à faire des résumés des synthèses et aussi à analyser les données d’un problème, une phrase latine, un précipité chimique, un poème de Mallarmé, un paysage alpestre, une page du guide Michelin, une notice pharmaceutique…
Je ne connais aucune école des devoirs dont tout ceci serait le cahier de charge et pourtant c’est bien en tout cela que consiste cette fameuse méthode de travail qui fait réussir les uns et échouer tant d’élèves. On y ajoutera la problématique délicate de la gestion de temps.
En revanche il existe désormais des boîtes privées qui se chargent efficacement de cette formation contre monnaie sonnante et trébuchante. C’est devenu un nouveau métier, un activité complémentaire pour enseignants dépensiers.
Si un lecteur, un seul m’invitait à aller visiter une école des devoirs qui fait effectivement cela, je changerai volontiers d’avis mais j’ose faire le pari qu’une telle école n’existe pas encore. Et pourtant, je demeure persuadé que c’est exactement cela qui serait utile pour combattre l’échec scolaire et, partant, les redoublements et les décrochages.
Le préfet de l’athénée Charles Janssens, Francis Bonnet, ancien de Charles Buls, (comme le professeur Louis Vande Velde son presque contemporain et ami), et pédagogue inspiré fut un des premiers à créer dans son établissement une salle de ressources où consulter une masse de documents, dossiers et ouvrages de référence. C’était une véritable ruche animée par un(e) ou deux formateurs (seul un formateur correctement formé est un bon formateur). Chaque école devrait disposer d’un ou idéalement de plusieurs locaux de ce genre. On en est loin, vraiment très loin.
A défaut et en attendant mieux, chaque bibliothèque communale devrait avoir pour mission d’accueillir les élèves pour leur dispenser ce type de service hautement nécessaire. Mais m’objectera-t-on cela va entraîner des dépenses complémentaires.
Pas du tout ! Il suffit de supprimer le saupoudrage de subsides à des asbl inféodées à des partis politiques tentaculaires et de consacrer ces sommes immenses à organiser de vrais ateliers de devoirs dans les établissements scolaires (en discrimination dite positive), en toute rigueur et sous la haute autorité de la Communauté française, pouvoir subventionnant. Les écoles de devoirs, vecteur d’accrochage scolaire ?
De cette manière là oui, sans aucun doute.
On me dira que je débarque en plein pays d’utopie et on aura raison. Sauf que l’utopie n’est pas forcément le pays de nulle part. Elle est quelquefois celui de pas encore. Il suffit, comme le suggérait Shopenhauer de donner du temps au temps.
Marc Guiot

1 commentaire:

Nicolas Van der Linden a dit…

bonjour,

ne sachant comment vous contacter autrement, je rédige ce commentaire pour vous demander si la photo qui accompagne l'article est libre de droit, si je peux l'utiliser à des fins non commerciales, c'est-à-dire dans une brochure présentant notre faculté aux étudiants?

d'avance, merci de votre réponse,

nicolas van der linden