samedi 22 janvier 2011

Philippe Van Parijs: "Le système électoral pousse à la surenchère"

Par Vincent Rocour

Le philosophe Philippe Van Parijs (UCL) prendra part à la manifestation “Shame”. Pour lui, on ne sortira de la crise que si on réapprend à se parler.

Entretien
Le philosophe Philippe Van Parijs anime la Chaire Hoover d’éthique économique et sociale à l’UCL. Il est aussi à l’initiative de plusieurs groupes de réflexion réunissant des intellectuels de chaque communauté linguistique. Il a notamment co-fondé le groupe Pavia, qui milite pour la circonscription fédérale. On le retrouve aussi à l’origine de Re-Bel, dont l’objectif est de repenser la Belgique. Il se rendra à la manifestation organisée ce dimanche par un collectif d’étudiants. Il explique à " La Libre " pourquoi.
UNE MANIFESTATION POUR RECLAMER UN GOUVERNEMENT, C’EST ETONNANT, NON ?
Il y a un précédent. En 2007, on a aussi eu une longue période sans gouvernement. Et il y a aussi eu une manifestation. Cette manifestation-là, je l’avais regardée avec bienveillance. C’était sympa de voir ces gens, majoritairement francophones, se balader dans les rues de Bruxelles avec des calicots du genre : "Ne nous quitte pas". C’est quand même plus sympa que les calicots "franse ratten, rol uw matten". Mais je n’y ai délibérément pas participé. Elle comportait trop de relents nostalgiques, comme un appel naïf à un retour vers une Belgique unitaire.
LA MANIFESTATION DE DIMANCHE SERA DIFFERENTE DE CELLE DE 2007 ?
Ce que je trouve bien dans cette initiative, c’est qu’il n’y a ni réflexes anti-politiques primaires, ni belgicismes nostalgiques. Ce sont des jeunes qui veulent aller de l’avant et qui se rendent compte que pour aller de l’avant, il faut s’écouter, mieux comprendre les irritations et les solutions qui existent de leur côté. Ce dialogue est massivement insuffisant entre hommes politiques durant la phase préélectorale. C’est d’ailleurs bien pour cela qu’ils sont pris de court après les élections. Créer de la confiance, cela exige un travail interminable. Mais nécessaire. Et pas seulement pour les hommes politiques.
Vouloir UN GOUVERNEMENT, C’EST SYMPA. MAIS TOUT LE MONDE EN VEUT UN RAPIDEMENT. LE MILITANT DE LA N-VA COMME LE PARTISAN DU RETOUR A UNE BELGIQUE UNITAIRE…
Inévitablement, il y aura une multiplicité de motivations, donc un peu d’ambiguïté. Si la demande, c’est : "Donnez-nous un gouvernement, vite, avec n’importe quel accord", cela ne tiendrait pas la route. La demande, cela doit être : "De grâce, donnez-vous un mode de fonctionnement récurrent qui nous permette d’avoir des gouvernements beaucoup plus rapidement." Et pour que cela soit possible, il faut que les désaccords soient déjà traités avant les élections.
L’INSTAURATION D’UNE CIRCONSCRIPTION FEDERALE Y CONTRIBUERAIT…
En partie. C’est vrai que notre système électoral pousse à la surenchère et n’incite pas les politiques à aller écouter ce qui se dit de l’autre côté de la frontière linguistique avant la formation d’un gouvernement. Mais il faut aussi que, plus largement, les artistes, les universitaires, les acteurs du monde associatif se parlent. On est condamné à vivre ensemble et à trouver, à cause des interactions intenses qui subsisteront via Bruxelles, une manière de fonctionner qui sera efficace et jugée équitable pour chacun.
DANS LES ANNEES 60, 70, 80, 90, LES HOMMES POLITIQUES NOUAIENT DES ACCORDS INSTITUTIONNELS. QU’EST-CE QUI A CHANGE ?
Ce qui a changé, ce sont les partis eux-mêmes. Jusqu’à l’affaire de Louvain, les partis étaient unitaires. Ils avaient des centres d’études communs, de nombreuses réunions communes. Des liens de confiance, parfois même d’amitié, se créaient entre personnes de langue différente. Mais les personnes qui ont connu cette période, les Martens, Dehaene ou même Van Rompuy, sont soit partis, soit en partance. La nouvelle génération n’a plus les mêmes réflexes. Avant d’être nommé formateur, le CD&V Yves Leterme n’avait jamais eu de discussions sérieuses avec la CDH Joëlle Milquet. Au lieu de prendre de temps en temps une bière avec Bart De Wever, il aurait dû aller boire le thé avec Joëlle Milquet.
LA COMPREHENSION MUTUELLE, C’EST ENCORE QUELQUE CHOSE DE POSSIBLE ?
Il n’est jamais trop tard. On n’a pas le choix. Si nous étions structurés comme la Tchécoslovaquie , il n’y aurait pas de problème. On pourrait se séparer sur du velours. Mais Bruxelles n’est ni Prague, ni Bratislava. C’est très différent.
CETTE VOLONTE DE PARLER PAR-DELA LA FRONTIERE LINGUISTIQUE , CE N’EST PAS UNE IDEE TRES BRUXELLOISE, BELGICAINE ?
C’est une idée bruxelloise si on voit dans Bruxelles un endroit hybride où différentes personnes se rencontrent. C’est aussi une idée européenne si on considère que la construction européenne est une tentative de faire coexister les Français et les Allemands qui, dans le passé, ne s’étaient pas suffisamment écoutés. C’est une idée belge dans la mesure où la Belgique est jusqu’à présent parvenue à faire coexister trois communautés linguistiques de manière pacifique. C’est simplement une idée de bon sens au moment de régler des problèmes ensemble.
NE TROUVEZ-VOUS PAS QUE LES REFORMES INSTITUTIONNELLES FICELEES EN BELGIQUE JUSQU’A PRESENT SONT DU BRICOLAGE ?
C’est du bricolage, et cela restera jusqu’à la fin des temps du bricolage. Mais il y a du bricolage habile. Et du bricolage désastreux, qui est fait à la va-vite, à 3 heures du matin.
LES COMPROMIS QUI CONCERNENT BRUXELLES ET SA PERIPHERIE NE SONT-ILS PAS DESASTREUX ? LES TENSIONS RESTENT PERMANENTES…
Je suis assez clair là-dessus. Une région bruxelloise qui inclurait son hinterland économique doit être exclue à jamais. Parce que vous ne pouvez pas arracher aux deux autres régions leur province la plus riche. Ce n’est politiquement pas faisable. Ni franchement équitable. Il est clair qu’à terme (la situation n’est pas mûre actuellement), les six communes à facilités seront rattachées à Bruxelles. Mais cela se fera dans le cadre d’un compromis plus large. Ce rattachement ne se fera pas à la partie francophone du pays. Mais à une région trilingue, Bruxelles-capitale. D’autre part, si la Flandre cède du territoire, il faudrait que la Wallonie en cède aussi. Elle devrait céder un nombre équivalent d’habitants des six communes à facilités et un territoire beaucoup plus vaste : la transformation en région de la Communauté germanophone.
DANS VOTRE MODELE, BRUXELLES POURRAIT GARDER SON STATUT DE MULTI-CAPITALE ?
Elle garderait sa fonction de capitale de la Fédération belge, avec les droits et les obligations que cela comporte et qui font qu’elle ne sera jamais une région comme les autres. Elle resterait aussi la capitale européenne, mais devrait être une bien meilleure capitale européenne. En revanche, si on va vers la constitution de paquets de compétences plus homogènes en rassemblant dans les mêmes gouvernements les matières communautaires et les matières régionales, il n’y a aucune raison pour que Bruxelles soit la capitale d’une communauté flamande ou française.

COMMENTAIRE DE DIVERCCITY
OUI J’IRAI MANIFESTER DIMANCHE
Non je n’hésite plus ! L’article de Van Parijs a mis fin à mes hésitations. D’accord sur tout sauf sur un point : son refus de l’annexion des deux Brabant à Bruxelles que vient de proposer Didier Reynders. C’est une utopie totale mais une utopie réaliste qui, si elle se concrétise, débloque tout.
J’ai été bouleversé hier par l’inoubliable soirée «niet in mijn naam ; pas en mon nom » organisée par le KVS où 40 artistes et non des moindres ont dit leur amour du dialogue et du vivre ensemble. Surtout, Arno en tête, ils ont « conchié » le national populisme de la N-VA . L ’intervention de Pierre Mertens, grand old man des lettres belges d’expression française fut un moment de grâce.
Oui ce sont les artistes qui nous sortiront de cette impasse.
Un jeune Flamand s’accompagnant à la guitare a chanté avec un fort accent et une émotion profonde le « Plat Pays de Brel ». Standing ovation.
L’esprit de Brel et celui de Claus flottait sur cette soirée qui a électrisé le public comme autrefois la Muette de Portici à la Monnaie : c’était en 1830.
Nous vivrons demain, dans les rues de Bruxelles un grand moment citoyen.
Un jour avec fierté nous dirons : et nous y étions !
MG

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