lundi 17 janvier 2011

Quand les populismes d’Europe se mettent au thé

Par Nicolas Baygert, Doctorant en communication à l'UCL

Après les Etats-Unis, les mouvements du “tea party”, plus proches d’un lobby que d’un parti classique, martèlent leurs thèmes de prédilection au sein du débat démocratique en Italie, au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, sans se soucier du politiquement correct.
Le Tea Party, évoquant l’un des premiers épisodes de la guerre d’indépendance américaine (1), représente à l’origine une "coalition de citoyens et d’organismes préoccupés par la tendance récente d’insouciance fiscale du gouvernement" (2) opposés à Washington et à la machine d’Etat.
Agitateur de la vie politique américaine depuis les élections "mid-terms", le Tea Party est donc tragiquement revenu à la Une de l’actualité, compte tenu du rôle prégnant joué dans la fusillade meurtrière du 8 janvier à Tucson dans l’Arizona. A la suite de cette tuerie, les critiques ciblèrent essentiellement Sarah Palin, figure de proue du mouvement ultra-conservateur, qui crut récemment bon de désigner, carte à l’appui, les adversaires à "abattre" sur sa page Facebook - adversaires dont faisait aussi partie l’élue démocrate Gabrielle Giffords, touchée lors de la fusillade. Ces campagnes de diffamation sont un signe distinctif du Tea Party ; des "Smear campaigns" dont le président Obama fait régulièrement les frais, qui cherchent à décrédibiliser les opposants politiques en allant jusqu’à crayonner une cible sur leurs photos.
Ce dernier scandale ne réduit cependant pas l’importance du Tea Party comme véritable phénomène populaire et dont l’engouement est également à mettre au crédit des médias sociaux tels Facebook ou Twitter. Il serait dès lors bon de ne pas uniquement se limiter à la rhétorique poujadiste du mouvement. Le phénomène a en effet déjà fait des émules en Europe avec le lancement de Tea Parties en Italie, au Royaume-Uni et aux Pays-Bas. De fait, cette prolifération s’inscrit dans l’évolution générale des populismes et représente un nouvel horizon dans le processus de "mise à jour" de forces politiques existantes où dans l’émergence de nouvelles formations - des formations ayant aujourd’hui pris conscience des vertus aphrodisiaques du thé en politique.
L’élément caractéristique du mouvement outre-Atlantique est sans aucun doute sa dynamique "bottom-up" constitutive. Aux Etats-Unis, comme mouvement "grassroots" littéralement acéphale et dépourvu de véritable hiérarchie, il regroupe quantité de groupuscules franchisés sous une même bannière - la marque Tea Party - cherchant ainsi à se fédérer virtuellement et trouver meilleur écho auprès des médias.
Le Tea Party américain est emmené par une Sarah Palin va-t-en-guerre - l’ancienne vice-Miss Alaska 1984 gardant volontiers le doigt sur la gâchette. Depuis, certaines formations en Europe sont elles aussi à la recherche de leur jeune mère courage ou "Mama Grizzly" (3). On se souvient d’Anke Van Dermeersch, Miss Belgique en 1991, secouant jadis la Belgique entière en rejoignant les rangs du Vlaams Belang. Silvio Berlusconi cherchant lui aussi à s’inspirer du modèle américain a d’ores et déjà songé à l’actuelle secrétaire d’Etat Daniela Santanchè, comme muse ultraconservatrice d’un Tea Party à l’italienne qui bénéficierait du soutien de Mediaset, le groupe privé du "Cavaliere", reprenant ici le rôle de Fox News.
En France, l’extrême-droite s’apprête aussi à changer de style avec une Marine Le Pen devant, selon toute logique, reprendre le flambeau au Front national à l’occasion du congrès du parti à Tours ces 15 et 16 janvier. Comme Sarah Palin, Marine, déjà adoubée par les médias français, devrait davantage être portée par une vague partisane que tenir fermement les rênes de la maison FN. Plus à l’aise dans un rapport horizontal avec les militants, elle a déjà déclaré vouloir faire du FN un parti populaire. Une évolution notable donc, puisqu’elle illustre l’émergence de nouvelles figures charismatiques, détachées du carcan partisan traditionnel et répondant à une nouvelle forme d’autorité ; un leadership de type participatif, fidèle à la philosophie "bottom up" précitée.
Destinés à l’origine à aiguillonner les partis traditionnels et à soutenir des candidats "au parler vrai", les Tea Parties et apparentés sont également capables de se lancer de manière autonome dans la course aux urnes. En Italie, Le MoVimento 5 Stelle d’un Beppe Grillo, sorte de Coluche transalpin en croisade contre "la caste" politique et contre le "nain" Berlusconi, est lui bel et bien entré dans l’arène politique, en allant jouer les trouble-fêtes lors des élections régionales de mars 2010. En septembre 2007, son "Vaffanculo Day", avait déjà réuni plusieurs dizaines de milliers de personnes. L’humoriste avait alors dénoncé les partis traditionnels comme "cancer de la démocratie". Un activisme antisystème qui, bien que "de gauche", s’inscrit également dans la mouvance du Tea Party et consorts.
L’attrait médiatique propre à la "marque" Tea Party retient donc l’attention de bon nombre de formations politiques en Europe. En Belgique, ce fut au tour du Vlaams Belang de récemment envisager sa mue en Tea Party, Filip De Winter suggérant des actions de la base contre "l’invasion des demandeurs d’asile" ou la "pression de l’islamisation" ("De Standaard", 28 novembre 2010). Et, suite aux tourments connus par ce jeune Parti Populaire, on pourrait très bien, là aussi, imaginer le PP se dissoudre en nébuleuse contestataire à la Tea Party , dont le porte-voix serait un Mischaël Modrikamen tirant ponctuellement des Scuds issus de son programme de droite décomplexée dans les médias et forçant ainsi les autres partis à réagir.
Un fonctionnement redoutable , plus proche d’un lobby que d’un parti classique, la résonance offerte par les médias sociaux, via le relais d’une base politiquement engagée, permet à ces mouvements de marteler leurs thèmes de prédilection au sein du débat démocratique, sans se soucier du politiquement correct. Le positionnement "moitié dedans - moitié dehors" du système permettant également de cautionner tout excès par la notion de "légitimité populaire".
Comme mouvements-défouloirs, les partis anciens ou nouveaux franchisés Tea Party insufflent manifestement un souffle nouveau dans nos démocraties - souffle qui, à terme, pourrait laisser place à un vent piquant et fort désagréable pour nos partis traditionnels.
(1) Son nom s’inspire du "Boston Tea Party", symbolisant la révolte contre le colonisateur anglais au XVIIIe siècle.
(2) "A coalition of citizens and organizations concerned about the recent trend of fiscal recklessness in government."
K. Parker, "Sarah Palin, from pitbull to mama grizzly", "Washington Post", 14 juillet 2010.
COMMENTAIRE DE DIVERCITY
UNE MENACE POUR LA DEMOCRATIE ?
« Comme mouvements-défouloirs, les partis anciens ou nouveaux franchisés Tea Party insufflent manifestement un courant nouveau dans nos démocraties - souffle qui, à terme, pourrait laisser place à un vent piquant et fort désagréable pour nos partis traditionnels. »
Une excellente analyse à laquelle nous adhérons depuis plusieurs semaines comme en témoigneront nos lecteurs les plus fidèles. Nous sommes persuadés également que les Tea Parties sont dans l’air du temps ; un temps maussade qui annonce des orages nombreux à venir. Et, ce n’est pas du tout exclu, une vraie menace pour la démocratie.
Nos sociétés se polarisent de plus en plus. D’un côté les exclus, les pauvres et les nouveaux pauvres qui vivent de subventions diverses grâce à l’Etat providence, lequel se lézarde d’année en année. De l’autre une classe moyenne qui voit son pouvoir d’achat et son influence fondre comme neige au soleil. Au dessus de la mêlée, les très riches, les sans scrupules qui espèrent savourer leur luxe le plus longtemps possible.
Affirmer comme le fait un lecteur que « le populisme n'est ni de droite ni de gauche mais caractérise surtout ceux qui ont de la haine pour ceux qui pensent » n’est que partiellement exact, le populisme prospère à la droite de la droite. Et la droite de la droite se sent pousser des ailes. Ce n’est pas Marine Le Pen qui démentira.
Décidément, tout ça n’est vraiment pas notre tasse de thé.
MG

COLMANT : SORTIR DU DÉCLINISME
«Le choc, c’est quand on revient de Chine ou des Etats-Unis. On réalise alors avec effarement que la Belgique , c’est Clochemerle, du titre d’un roman satirique français des années trente, et qui caractérise un village déchiré par des querelles burlesques. Nous devenons un tout petit Royaume, presque incapable d’assumer le rôle de capitale de l’Europe qui lui a été attribué. Le caractère introverti de nos gouvernants n’a d’égal que la dégringolade dans les indices de compétitivité, qu’ils soient académiques ou économiques.
Que s’est-il passé ? C’est simple : l’Etat n’a pas été à la hauteur. Il n’a plus donné confiance. Nous n’avons plus de gouvernement de combat depuis trois ans. Il a démissionné de son rôle de vigie. Le pouvoir politique s’est rétréci par morcellement. Devant ces multiples signaux, de nombreux entrepreneurs ont quitté le pays sur la pointe des pieds. Les entreprises belges, autrefois reconnues, sont désormais de simples filiales de groupes étrangers.

Mais il y a pire. La Belgique est devenue toute petite parce que le pouvoir politique écarte ses élites académiques des débats citoyens. L’entreprenariat est suspect, la réussite professionnelle à peine tolérée, les centres universitaires sont désargentés et les reconnaissances nationales sont devenues le résultat d’équilibres politiques et linguistiques. Même la jeunesse, à qui on lègue une dette insupportable, est escamotée du débat politique.

Certains sont résignés devant cette banalisation de l’accablement. Ce n’est pas notre cas. Nous voulions une Belgique qui reconquiert ses disciplines internes.

QUE FAIRE ?
Certainement ne pas attendre des hommes providentiels. Ils ne viendront pas. Il faut sortir du déclinisme et des modèles d’Etat-providence.

A un niveau individuel, il s’impose diffuser les valeurs qui forgent la prospérité et la solidarité. Ces valeurs s’appellent le courage, l’envie du travail et la confiance dans la jeunesse et un avenir bâti. Il convient aussi d’accepter la récompense de l’effort engagé, s’extraire du collectivisme suffocant et promouvoir l’ambition de l’entreprenariat. Notre pays a besoin de nouvelles valeurs.

Georges Clemenceau (1841-1929) disait qu’ « Il faut savoir ce que l'on veut. Quand on le sait, il faut avoir le courage de le dire. Quand on le dit, il faut avoir le courage de le faire».

Il faudra aussi que des hommes de caractère émergent. Ils devront se mettre à risque personnel. Car, dans les crises et les moments de perdition, les hommes dont les schémas de pensée sont répétitifs et obéissants seront écartés par l’Histoire. La crise a rappelé que les hommes qui se laissent porter par les consensus flous et dominés par les peurs collectives ne sont ni acteurs des ruptures, ni des facteurs de progrès.

Dans le « Fil de l’épée », Charles de Gaulle écrivait en 1932 que le « caractère est une vertu des temps difficiles ». Il disait aussi que « les passionnés vivent, les résignés durent ».

NDLR : Pas tout à fait mais le sens y est. La citation exacte est de Chamfort : "Les raisonnables ont duré, les passionnés ont vécu." [Chamfort]

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