mardi 18 janvier 2011

Tom Lanoye enfin traduit en français!

Par Guy Duplat

A l’échelle belge, c’est l’événement: Tom Lanoye, un des plus grands auteurs flamands, est enfin traduit! “La Langue de ma mère” est un magnifique et bouleversant chant d’amour à une mère frappée d’aphasie.
Les francophones pleurent volontiers la Belgique en voie de disparition, mais il leur a fallu 30 ans (!) pour qu’un livre de Tom Lanoye soit traduit en français. Pourtant, l’auteur né à Sint Niklaas en 1958 est une star des lettres néerlandophones depuis le début des années 80, le successeur d’Hugo Claus. Ses premiers romans ont vite connu un large succès international mais ne furent jamais traduits en français, même si Jacques De Decker, dans "Le Soir", les avait chaleureusement salués. Egalement dramaturge, il a écrit des textes marquants comme "Ten Oorlog" pour Luk Perceval, un spectacle de douze heures autour des pièces de Shakespeare, mais jamais joué au sud du pays. Les choses ont changé avec Guy Cassiers puisque les textes de ses grands spectacles ("Atropa", "Mefisto for ever", etc.) ont été écrits par Tom Lanoye et présentés à Avignon et à Bruxelles avec surtitres francophones. Il écrit pour l’instant le texte de "Gilles et Jeanne", la création de Cassiers qui sera présentée cet été à Avignon (peut-être dans la Cour d’honneur).
La traduction de "La Langue de ma mère" (aux Editions de la Différence, "Sprakeloos" en néerlandais), le dernier livre de Tom Lanoye, sera fêtée ce mardi, à Flagey, par une soirée spéciale avec l’auteur, son traducteur (Alain van Crugten), les écrivains Jacques De Decker et Jean-Luc Outers, et l’acteur Sam Touzani.
C’est d’abord un évenement car le livre est magnifique et a connu un grand succès en Flandre et aux Pays-Bas (80000 exemplaires vendus). Certes, le long début (une centaine de pages) est - volontairement - lent et hésitant, car Tom Lanoye a voulu exprimer par des mots, beaucoup de mots, ses pudeurs à parler de sa mère et du terrible accident cérébral qui l’a rendue aphasique et fait glisser vers la démence, elle qui ne vivait que par les mots. Mais que le lecteur patiente, il sera ensuite pleinement récompensé par un chant d’amour à une mère.
Elle n’était à première vue que l’épouse d’un boucher de Sint-Niklaas, mais, par les yeux de son fils, elle devient un personnage vif, ironique, mère toute-puissante, actrice de théâtre (elle a joué au KVS). Elle ne mâchait pas ses mots (il faut lire ses incroyables commentaires au vitriol quand Tom lui annonce qu’il est homosexuel). Mais c’est la vie et l’amour de la vie qui la submerge. Autour d’elle gravite tout un monde grotesque, émouvant, très belge et flamand, formidablement décrit par Lanoye : un père d’une générosité absolue et des personnages comme les aimait Hugo Claus.
Le livre bouleverse quand l’auteur parle de l’attaque qui a rendu sa mère aphasique. Elle, qui ne vivait que par les mots, enrage de ne plus pouvoir parler et, lui, s’en veut d’avoir d’abord cru à une simple crise d’hystérie. La souffrance de la mère et de son entourage, sa mort, sont racontés avec une vérité crue mais, en même temps, beaucoup de pudeur amoureuse.
Nous avons interrogé jeudi Tom Lanoye à son retour d’un long séjour d’écriture en Argentine : "Cette traduction me touche beaucoup, car l’histoire d’une mère aphasique est certes une histoire universelle qui peut émouvoir chacun, mais c’est aussi un livre sur une Belgique disparue qui concerne alors autant les lecteurs belges francophones que les Flamands. Il aurait été dommage qu’ils ne puissent pas le lire. Mais vous savez, on a organisé la scission des auteurs avant de parler de la scission du pays. Cela fait vingt ans que je m’étonne que la Flandre signe des accords culturels avec la Moldavie mais pas avec la Communauté française. Je m’en étais inquiété dans les années 80 auprès de Luc Van den Brande qui m’a répondu que c’était parce que les francophones n’admettaient pas la frontière linguistique. Alors, je n’ai rencontré Pierre Mertens que parce que nous étions, tous deux, placés sur des timbres ! Et c’est à Paris, dernièrement, que j’ai pu rencontrer des auteurs belges francophones."
"On ne se connaît pas au-delà de la frontière linguistique. Quand le KVS ou Josse De Pauw tentent de la franchir, ils le font seuls, sans appui politique. J’espère que mes autres romans pourront maintenant être traduits à leur tour. Mas ce qui m’arrive est comme gagner au Lotto, un heureux hasard, car sur le fond, les choses ne bougent pas et je ne vois pas poindre cet accord culturel. Je demande aux Flamands, par exemple, de tenir compte de leurs grands écrivains même s’ils ont écrit en français, comme Maeterlinck, Rodenbach et Verhaeren et de cesser de pleurnicher sur le statut de leur langue alors qu’on joue aujourd’hui en néerlandais à Avignon et avec un grand succès ! Et je demande aux francophones de casser leur idée d’une Flandre monolithique. Il y existe, certes, une aile revancharde qui veut s’isoler du monde entier et nous menace d’une catastrophe culturelle. Des mouvements comme ça existent dans d’autres pays, en réaction à la globalisation. Mais il y a une autre aile, ouverte au monde, qui ne veut pas perdre la Belgique, car cela signifierait automatiquement la perte de Bruxelles."
Tom Lanoye admire Hugo Claus, "immense poète avant tout, aussi parce qu’il n’avait peur de rien. Il a écrit des textes terribles contre l’extrême droite". Mais revenons à sa mère : "On a fait des études sur l’ADN de mes parents. Mon père est issu du pays basque et ma mère du Proche-Orient et il est vrai qu’elle était un mélange de mère napolitaine et de mère juive." Tom Lanoye justifie le long début de son livre et la profusion de mots : "C’est une fête de la beauté de la langue. Je voulais répondre à la langue morte de ma mère par des mots qui donnent une musique inattendue."
"La Langue de ma mère", par Tom Lanoye, traduit du néerlandais par Alain van Crugtem, Editions La Différence, 395 pp., env. : 23 euros
Mardi 18 janvier, à 20h15, le livre sera présenté à Flagey avec l’auteur, son traducteur, Jacques De Decker, Jean-Luc Outers, et Sam Touzani. Les 50 premières personnes, s’inscrivant sur le site www.deburen.eu et venant accompagnées de leur mère, recevront un exemplaire du livre ! Entrée libre : info 02/2121930, www.deburen.eu

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