vendredi 25 février 2011

Bruxellois, tous ensemble ?

Jan Goossens Directeur du KVS

Même si on a battu le record irakien et malgré le fait que rien ne bouge dans les négocia-
tions gouverne-
mentales, il semble qu’au sujet de Bruxelles, on ait récemment vu quelques échanges intéressants. Dans sa note, la direction que voulait prendre Johan Vande Lanotte pour notre capitale apparaissait déjà clairement : celle d’une troisième Région à part entière. Vande Lanotte voulait renforcer Bruxelles de plusieurs manières : par un refinancement partiel, un certain nombre de réformes internes nécessaires et l’introduction de listes électorales bilingues.

Maintenant que Didier Reynders est à l’œuvre, certains signes montrent que même la N-VA voudrait mettre de l’eau dans son vin et serait d’accord avec un renforcement partiel de Bruxelles. Le parti séparatiste va-t-il dans ce sens parce qu’il réalise que Maingain demandera certainement la monnaie bruxelloise pour la scission de BHV, ou simplement parce que Bruxelles ne l’intéresse plus ? C’est difficile à dire.

Mais le fait que nous, Bruxellois, pourrons dans une plus large mesure prendre notre propre destin en main, ne sera plus longtemps une perspective d’avenir illusoire. Souhaitons que cela ait lieu dans le cadre d’une structure d’Etat fédéral renforcée avec trois Régions. Mais même, ou surtout, si la Flandre devait abandonner Bruxelles, il est grand temps qu’en tant que Bruxellois, nous réfléchissions ensemble à la manière dont nous allons remplir cet avenir plus autonome. Bruxelles restera-t-elle une ville où les tensions contre-productives entre Flamands et francophones continueront d’opérer ? Ou réussirons-nous à les surmonter et à prendre notre destin en main ?

En tout cas, nous avons tous du pain sur la planche. On le dit souvent : ce qui est sûr, c’est que nous n’avons pas de passé commun dans cette ville, mais que nous devons construire un avenir ensemble. Pour donner une chance à cet avenir, nous devrons tous nous dégager de notre provenance et de notre origine. Nous devrons en partie reconstruire notre identité.

Dans la société civile, cela s’est déjà clairement produit dans de nombreux domaines ces dix dernières années. Qu’il s’agisse du monde culturel, sportif, de certaines initiatives dans les médias, l’enseignement ou le secteur social, les Bruxellois d’horizons divers ont donné l’exemple sur tous les terrains.

Le KustenFestivaldesArts, la Zinneke Parade et la collaboration entre le Théâtre National et le KVS, le noyau des joueurs du Sporting d’Anderlecht qui constitue un amalgame de Zinnekes bruxellois, l’ouverture aux voix flamandes et aux initiatives culturelles dans Le Soir et La Libre Belgique , ou inversement pour les francophones dans le Standaard et le Morgen, les nombreuses écoles bruxelloises, les hôpitaux et les organisations sociales où l’on tente d’avancer de manière constructive et créative en tenant compte de la diversité et de la multiculturalité, bien que ce soit souvent complexe : la réalité du Bruxelles de demain mérite en tout cas d’être lue.

Néanmoins, cela ne veut certainement pas dire que nous sommes déjà prêts pour cela. Le monde politique est à coup sûr en retard et se retranche derrière des logiques communautaires avec lesquelles nous n’avançons pas d’un mètre. On a besoin d’urgence de leaders politiques dans les deux communautés de cette ville qui aient le courage de choisir une ligne de conduite bruxelloise qui s’écarte souvent fortement de celle de leur parti.

Du côté flamand, certains donnent le bon exemple. Est-ce dû à la modestie de la minorité bien protégée, qui est bien obligée d’être active dans la recherche de nouvelles formes d’harmonie et d’équilibre ? Du côté francophone, il y a aussi quelques bons exemples, mais on trouve malheureusement encore trop de leaders politiques qui se sont trop longtemps cantonnés dans la supériorité de la communauté majoritaire, leur culture et leur langue dominantes.

A tous égards, c’est un signe de faiblesse. D’abord, on ne prend pas au sérieux toute une série d’électeurs potentiels : ces Flamands qui votent en premier lieu pour un Bruxellois et ne veulent pas à tout prix voter pour un Flamand ; ces nouveaux Belges que l’on considère d’office comme francophones mais qui n’en sont pas et qui choisissent tout aussi bien leur candidat sur des listes flamandes ; et enfin, les Bruxellois européens anglophones qui méritent d’urgence un droit de vote régional. Ensuite, on n’offre que trop peu d’apaisement à ces Flamands qui sortent du bois et prennent partiellement distance avec leur propre communauté flamande parfois trop nationaliste. Dans quelle Bruxelles allons-nous vivre le jour où la Flandre nous laisserait tomber ? Dans celle de politiciens francophones à peine bilingues qui nous voient comme une minorité qu’il faut subir, plus ou moins sympathique et folklorique, qui mérite de temps en temps des cacahuètes, mais qui ne vaut pas la peine d’être prise au sérieux ?

Les artistes flamands qui ont mis sur pied l’action « Niet in onze naam » ont reçu un bon accueil de la part de la Belgique francophone. Bien qu’un certain nombre d’artistes et d’intellectuels francophones aient apporté leur soutien explicite à l’initiative, on a loupé l’occasion de mettre une soirée similaire sur pied de l’autre côté de la frontière linguistique. Si pour le moment, il n’y a pas de N-VA en Wallonie, il est illusoire de croire qu’en Communauté française, il n’y aurait pas de pensée communautariste néfaste, ou un front francophone borné, qui refuse vraiment d’embrasser le pluralisme et la multiculturalité.

En ce qui concerne l’avenir de Bruxelles, il faut en finir avec cet état d’esprit et chacun doit balayer devant sa propre porte. Pour reprendre les paroles du philosophe slovène Slavoj Zizek : Optons-nous pour un projet bruxellois émancipant ou pour un projet populiste ? Le second a toujours besoin d’un ennemi extérieur et il se trouve encore dans presque tous les partis francophones de trop nombreux politiciens dont j’ai le sentiment qu’ils ne sont pas disposés à nous considérer au premier chef comme des alliés bruxellois plutôt que comme des Flamands toujours un peu suspects.
(Traduit du néerlandais par Fabienne Trefois.)

ERFGENAMEN VAN UILENSPIEGEL
'Die op-de-spits-drijvers willen ons kooien in een nuffig, koud en bekrompen Vlaams Lilliputlandje. We zijn vrijdenkers zonder gêne, zoals Tijl Uilenspiegel', zo orakelde Marijke Pinoy donderdag als presentatrice van de voor het overige gezapige frietrevolutie op de Gentse Kouter. De arme Tijl bereikte daarmee een nieuwe halte in zijn eindeloze tocht door het Vlaamse socio-politieke landschap. Een wonderlijke reis, beschreven door Marnix Beyen in Held voor alle Werk. De Vele Gedaanten van Tijl Uilenspiegel, waarin Tijl zich zowel voor de Vlaams-nationalistische, katholieke, liberale, socialistische, communistische en zelfs anarchistische kar liet spannen.
De oorspronkelijk Duitse schelm begon aan die reis dankzij La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d'Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs door Charles De Coster. De auteur bleef dankzij dat boek gespaard van de jammerlijke vergetelheid die andere Franstalige Vlaamse auteurs - zoals Emile Verhaeren, Georges Rodenbach of de enige Vlaamse Nobelprijswinnaar voor literatuur Maurice Maeterlinck - te beurt viel en die Tom Lanoye terecht aanklaagt als een lacune in onze culturele beleving. Toen zij hun woorden aan het papier toevertrouwden, maakte het Frans nog onlosmakelijk deel uit van de Vlaamse identiteit.

Maar ZOALS MARC REYNEBEAU in zijn jongste column voor de 1.000ste keer UITLEGT - misschien in de hoop dat ik hem ooit eens zou tegenspreken - IS IDENTITEIT GEEN VASTSTAAND GEGEVEN. IDENTITEIT IS EEN SOCIAAL GECONSTRUEERDE REALITEIT DIE IN EEN VERANDERENDE CONTEXT VOORTDUREND WORDT HERUITGEVONDEN VIA EEN IMPLICIETE DIALOOG TUSSEN DE LEDEN VAN DE VERBEELDE GEMEENSCHAP. De democratisering, de sociale mobiliteit en de evolutie van de Vlaamse ontvoogdingsstrijd maakten dat dit proces de volkstaal in Vlaanderen opwaardeerde tot de drager van de Vlaamse identiteitsbeleving en dat het Frans daar geleidelijk buiten ging vallen. Franstalige Vlamingen werden daardoor gedegradeerd tot franskiljons en deemsterden langzaam weg tot een kleine subcultuur die tot verdwijnen gedoemd lijkt.

Het doorsnijden van de culturele band tussen Vlaanderen en de francofonie, veroorzaakte bij de verfranste elite fantoompijn. Een mooi voorbeeld daarvan is Jacques Brel, die als telg uit een rijk West-Vlaams bourgeoisgeslacht in zijn identiteitsbeleving botste met de leden van de hem zo dierbare gemeenschap omdat die hem niet meer ten volle (h)erkenden als medelid. Het leidde tot een passionele haat-liefdeverhouding met Vlaanderen die op een bittere, maar artistiek briljante wijze tot uiting kwam. De haat vertaalde zich in de striemende karikatuur van het bekrompen, onverdraagzame, provincialistische Vlaanderen dat het daglicht schuwt onder de schaduw van de kerktoren. Dat beeld wordt nog steeds gekoesterd in de Brusselse salons en is door een groot deel van de Vlaamse culturele en intellectuele elite grondig geïnternaliseerd. De mantra van de Vlaamse geborneerdheid wordt in die middens steevast afgespeeld tegenover iedere uiting van Vlaams zelfbewustzijn. Toen het Vlaams-nationalisme politiek gedomineerd werd door radicaal rechts kon dat probleemloos volstaan. De holle frasen over wereldburgerschap, multiculturele verrijking en solidariteit klinken echter minder overtuigend tegenover een pleidooi voor een inclusieve Vlaamse identiteitsbeleving die complexloos naar de wereld kijkt en die ideologisch gegrondvest is op het streven naar democratisch en doeltreffend bestuur.

De sterk verminderde greep van radicaal rechts op het proces van Vlaamse natievorming leidt bij veel Vlaamse kunstenaars dan ook niet tot enthousiasme maar precies tot grote onrust. Daarom wordt ondergetekende door de ongemanierde schilder Luc Tuymans 'veel gevaarlijker' geacht dan Vlaams Belang en trekt Tom Lanoye alle registers open tegen wat hij smalend de 'Nieuw-Vlaamse Elite' noemt. Met hun klaagzang tonen ze ironisch genoeg aan hoezeer ze het gevecht tegen hun eigen kleinburgerlijkheid hebben verloren.

Inzake Vlaamse navelstaarderij en zelfgenoegzaamheid kan niemand op tegen een avondje ideologische zelfbevrediging met onze zogeheten cultuurdragers in de Brusselse KVS en qua politieke verzuring vinden columnisten als Paul Goossens in Vlaanderen hun gelijke niet meer. Het is een raadsel hoe zogeheten cultuurdragers hun creatieve zelf kunnen zijn in zo'n verstikkend eenheidsdenken. Als Vlaanderen een product is van onze verbeelding, waarom is het dan ondenkbaar dat we er iets goeds van kunnen maken?

Bart De Wever is voorzitter van de N-VA. Zijn column verschijnt tweewekelijks op dinsdag.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LA REPONSE DE LAMME GOEDZAK A TYL ULENSPIEGEL
L’avant garde culturelle et intellectuelle flamande est ici symbolisée par l’esprit frondeur et anti N-VA de tous les Ulenspiegel réunis au KVS au cours de l’inoubliable soirée « Niet in onze naam, pas en notre nom ». Nous y étions et nous en étions. Nous l’avons écrit, ce fut un grand moment, comme une nouvelle Muette de Portici annonçant une révolution dans les esprits. Dans sa colonne bimensuelle adressée au Standaard et intitulée, non sans humour, « les héritiers de Tyl Ulenspiegel, » Bart de Wever prend résolument la posture de Lamme Goedzak pour dénoncer, de Charles Decoster à Michel De Ghelderode, en passant par Verhaeren, Georges Rodenbach et l’inoubliable Maeterlinck, le lien culturel qui trop longtemps et jusqu’à Brel a uni, selon lui, la Flandre à la langue française. Et d’exorciser le cliché d’un pays plat constellé de cathédrales, battu par les vents mauvais et hanté par un éternel moyen âge, fantasme qui est celui que continue à hanter, toujours selon BDW, l’inconscient des bourgeois francophones de Bruxelles quand ceux-ci pensent à la Flandre. ” Maar identiteit is geen vaststaand gegeven. Identiteit is een sociaal geconstrueerde realiteit die in een veranderende context voortdurend wordt heruitgevonden via een impliciete dialoog tussen de leden van de verbeelde gemeenschap.”
Et Bart Goedzak d’évoquer la Flandre réelle, actuelle et décomplexée qu’il incarne et qui aspire, via une nouvelle élite, à une gouvernance aussi pragmatique que démocratique et une ouverture sur le monde. (“inclusieve Vlaamse identiteitsbeleving die complexloos naar de wereld kijkt en die ideologisch gegrondvest is op het streven naar democratisch en doeltreffend bestuur”.)
Et de dénoncer au passage, les concepts creux que sont, à ses yeux, le cosmopolitisme, l’enrichissement par le biais de la diversité multiculturelle et la solidarité interculturelle (De holle frasen over wereldburgerschap, multiculturele verrijking en solidariteit ).
En écrivant cela, il s’en prend aux combat de DiverCity et nommément à Jan Goossens, directeur du KVS, qui riposte âprement dans l’article que vous avez sous les yeux. Nous sommes d’accord avec Jan quand il suggère que le salut viendra non pas du monde politique mais du monde culturel. « Le monde politique est à coup sûr en retard et se retranche derrière des logiques communautaires avec lesquelles nous n’avançons pas d’un pas. On a besoin d’urgence de leaders politiques dans les deux communautés de cette ville qui aient le courage de choisir une ligne de conduite bruxelloise qui s’écarte fortement de celle de leur parti. »

Il serait temps en effet qu’un quarteron d’hommes et de femmes d’Etat bruxellois, francophones, flamands et allochtones sortent du rang des partis (c’est la particratie qui bloque le système) et proposent une plateforme de combat pour défendre résolument les intérêts de cette fabuleuse capitale européenne qui n’a que faire d’une tutelle provincialiste et bornée exercée par le parti des Lamme Goedzak. « Bruxelles restera-t-elle une ville où les tensions contre-productives entre Flamands et francophones continueront d’opérer ? Ou réussirons-nous à les surmonter et à prendre notre destin en main ? »

La question est magnifiquement posée. Reste à voir comment les Bruxellois, tous les Bruxellois, vous, moi vos proches y répondront.
MG

BART DE WEVER : UNE MANIERE DE PARLER QUI DETONNE
Au-delà de sa stratégie politique, c'est son type de discours très persuasif, en apparence irréfutable, qui le différencie de tous ses adversaires.Une opinion de Olivier LARUELLE, Faculté de Philosophie & Lettres.
La personnalité de Bart De Wever a fait l’objet d’analyses médiatiques qui mettent en lumière une grande habileté dans sa communication, ses propos polémiques bien connus (les "pas de nain de jardin", le "junkie wallon" ), agrémentés de citations latines. Et si l’essentiel était ailleurs, au-delà du prétendu populisme, dans un discours persuasif très particulier ?
A travers l’analyse d’interviews dans " La Libre Belgique "(1), son discours opère par "déplacement" vers un autre objet, pour éviter celui de l’indépendance de laFlandre, dont il parle peu afin de ne pas s’aliéner une partie de l’opinion publique. Le point de départ de son argumentation est donc la Belgique et non la Flandre. Pour lui, tout ce qui concerne la Belgique est source de blocages :"C’est le niveau où il n’y a que des problèmes ; la Belgique est une conférence diplomatique permanente entre deux pays." Ce discours persuasif, fait d’amplification et de répétition, provoque un effet anxiogène : l’Etat belge est en permanence l’objet de critiques virulentes, alors que l’opinion publique francophone est précisément attachée à la survie de cet Etat. Elle finit, à force de l’écouter, par se convaincre elle-même que notre pays n’a plus aucun avenir. Ce discours est devenu à ce point récurrent qu’il devient rare de questionner Bart De Wever sur la plus-value et le scénario concret d’une indépendance de la Flandre.
Pour appuyer ce discours, Bart De Wever a essentiellement recours à un type d’argument : l’évidence. Sa théorie du blocage permanent entre "deux pays" ne comporte pas de réelle construction argumentative. Tout est de l’ordre du persuasif : il décrit une situation qu’il présente de façon irréfutable. Les faits sont là, ils s’imposent d’eux-mêmes : "les trois années passées ont clairement démontré que" ; "c’est l’évidence même" ; "c’est simplement quelque chose qu’on doit constater" ; "il faut être aveugle pour ne pas voir qu’il y a deux sociétés". La référence à la cécité est un argument de "disqualification" de l’adversaire : il serait donc impossible de défendre un autre point de vue.

"Quand on juxtapose tout cela, on voit bien qu’on a un grand problème. Deux démocraties dans un pays, c’est unique au monde." Unique au monde, vraiment ? Une manière de contrer ce discours est de nier qu’il s’agit d’évidences. Par exemple, la Suisse romande est plus européiste que les cantons de Suisse centrale. Mieux encore, l’opinion publique se construit à travers les résultats très contrastés de nombreuses votations (référendums). Or les cantons lémaniques votent très souvent à l’opposé des cantons de Suisse centrale. Y voit-on pour autant "deux démocraties", un motif de "blocage" et d’implosion "nécessaire" de la Suisse ?
Lorsqu’il affirme que la Belgique est "l’Etat malade de l’Europe", comme l’était l’Allemagne en 2003, il utilise uniquement cet argument de comparaison pour stigmatiser les différences entre francophones et Flamands quant aux remèdes à trouver : "l’éléphant est dans la pièce" et "on fait tout pour ne pas le voir". L’évidence mise en avant est que toute réforme économique est impossible ici. Point. Il s’agit d’une logique circulaire : même les comparaisons entre pays ont pour but de stigmatiser la paralysie d’un pays "bloqué".Les contradicteurs de Bart De Wever réagissent peu à ces arguments d’évidence. Ils se concentrent sur son discours polémique, en dénonçant "les insultes et provocations", "une irresponsabilité affligeante", "le recours aux caricatures". Est-ce pour autant efficace ? Il n’est pas brutal comme le Vlaams Belang, se dit opposé à toute révolution et à "l’hystérie politique". S’indigner contre un discours davantage caustique que brutal est peu opportun. C’est sur le terrain de l’argumentation que ses adversaires sont attendus.
Ces arguments d’évidence sont renforcés par l’utilisation, dans ses interviews, du pronom indéfini "on", utilisé pour désigner de multiples partenaires : le pays ("on ne peut vivre dans un pays qui est bloqué" ; "c’est simplement quelque chose qu’on doit constater"), les partenaires politiques ("on ne va pas commencer la négociation ici" ; "on doit faire un accord") et surtout son propre parti qu’il identifie à l’ensemble des partis flamands ("on l’a dit cent fois : les transferts d’argent dans ce pays ne sont pas bien réglés" ; "dans ma famille, on est six, donc on donne 6000 euros par an à la Wallonie " ; "on n’est pas isolé dans la société flamande").

Au fil des interviews, le "on" se veut de plus en plus englobant, jusqu’à se confondre avec le syntagme "tout le monde" : "tout le monde peut constater qu’après six mois, c’est très difficile de trouver un terrain d’entente" ; "tout le monde soupçonne toujours l’autre d’avoir un agenda secret" ; "je dis aussi qu’entrer dans un gouvernement et boucler un accord parce que tout le monde en a marre n’est pas une option". En quelque sorte, il veut accréditer dans l’opinion que son constat bien connu du pays bloqué est maintenant partagé par tout le monde, alors même qu’aucun parti n’affirme cela ! Mais, à force de répétitions, l’idée finit par s’imposer dans l’opinion. Si la logique discursive est implacable, la scénographie l’est aussi : le "on" devient "tout le monde", la boucle est bouclée.

Cette logique est encore manifeste pour expliquer l’échec des négociations, le 6 janvier 2011 à la RTBF. Il se fait l’analyste qui décrit un blocage plutôt que celui qui est censé trouver une solution : "Le PS dit "il nous faut des changements", le CDH dit "on a beaucoup d’amendements". En fait, ils disent la même chose. Ce qu’on constate, c’est qu’on a des remarques fondamentales et que les francophones ont des remarques fondamentales et ça m’étonnerait énormément que les remarques soient les mêmes." Dans son usage linguistique, le "on" de Bart De Wever comporte cet effet de généralisation présent dans les maximes, les dictons, les proverbes, qui ont valeur de vérité générale : à force de l’écouter, "on doit constater que la Belgique disparaît" comme "on doit respecter ses parents".

Ce "on" renvoie à une neutralité insaisissable, à l’inverse du "je" utilisé par ses adversaires. L’effet du "on" consiste à effacer les traces de tous les partenaires : plus de "je", plus de "tu", plus de répondant en fait plus de dialogue. Il provoque un effet de groupe et est associé à une image de pouvoir, le pouvoir du groupe : c’est cela même que révèle sa manière de parler.N’oublions pas que l’homme plaît en Flandre. Il conjugue une grande intelligence politique et une forte émotivité qui, a contrario, transparaît peu pour les francophones. Certains d’entre eux devraient vraiment s’interroger sur la pertinence d’une "diabolisation" centrée sur ses propos polémiques et sa personnalité, afin de ne pas éluder la vraie question : Bart De Wever va-t-il un jour réussir à travers son discours répétitif, par asphyxie et sans réelle argumentation, à persuader "tout le monde" que ce pays est fini ?

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