dimanche 27 février 2011

Hélé Béji : «Tunis s'est transformée en agora»

En dépit de certaines outrances, de surenchères et de colères rentrées qui ont besoin de s’exprimer, la Tunisie est sur les rails de la démocratisation, estime l’intellectuelle tunisienne Hélé Béji

ENTRETIEN
" LA CROIX " : COMMENT SE PASSENT LES DEBUTS DE LA TRANSITION DEMOCRATIQUE ?
Hélé Béji : L’histoire va plus vite que nos esprits. La révolution est dévoreuse d’énergie. Il y a des coups de théâtre, des commissions qui se montent, des élans de cœur magnifiques, des retours au religieux et quelques dérives aussi.

Tunis s’est transformée en agora. Il s’y tient une manifestation toutes les cinq minutes. Et la télévision est devenue un immense cahier de doléances. Moi-même, je suis à la recherche de toutes les formes d’innovations sociales et politiques.

Quand le vent de la liberté se met à souffler ainsi, personne ne peut résister. Tout le monde descend dans la rue et chacun veut apporter sa pierre à l’édifice. Des initiatives citoyennes surgissent de partout pour soutenir les victimes de la révolution et aider les régions du centre du pays.

La révolution tunisienne tient à la fois de la Révolution de 1789 dans sa dimension chute du monarque et de l’Ancien Régime, de l’effondrement du mur de Berlin en 1989 avec la dissolution de l’État-parti et de Mai 68 pour son ambiance de fête permanente de la liberté. Le pays est un peu ingouvernable, chacun de nous est ingouvernable !
C’EST-A-DIRE ?
Nous sommes par moments dans l’illusion de la toute-puissance, d’autant plus que les revendications ont jusqu’ici eu gain de cause. Pour un oui, pour un non, on descend dans la rue dès qu’on est mécontent. La rue fait un peu la loi. C’est naturel, après tant d’années d’absence de débat public. Il reste encore beaucoup de colère rentrée qui a besoin de s’exprimer.
ÊTES-VOUS INQUIETE ?
Il y a des outrances et des surenchères rhétoriques qui troublent l’entrée en démocratie. La Révolution française a produit aussi la Terreur et le despotisme, nous avons cela en tête. Mais, en dépit des symptômes d’anarchie, je reste profondément optimiste. La population a assuré l’ordre et protégé les quartiers avec un civisme exemplaire. Pas une personne n’a été lynchée ou violentée.

Nous avons un État qui fonctionne. Nous assistons à des signes forts de restauration de l’état de droit, annonciateurs d’un apprentissage de l’encadrement de la liberté et d’un retour à la normalité. Il va falloir pour cela sortir de l’ambiance de vacances révolutionnaires et se mettre à travailler. Aux contestataires d’apprendre à reconnaître l’autorité de l’État et au gouvernement d’accepter d’être critiqué.

Mais encore faudra-t-il aussi créer les conditions du développement économique et encourager le retour des touristes. Il faudra aussi mener un travail de réconciliation nationale. L’idée d’épuration serait tragique pour la Tunisie , beaucoup de monde a travaillé dans l’État sous la présidence de Ben Ali. L’État doit être différencié du pouvoir déchu en tant que tel. Voyez ce que Nelson Mandela a fait en Afrique du Sud.

UNE TUNISIE LAÏQUE EST-ELLE POSSIBLE ?
La révolution tunisienne est une révolution civile pour les droits humains, la justice, la dignité et le travail, sans signes religieux. Il s’agit d’une révolution à fondement humaniste, profondément moderne. Certes, les risques de dérive existent. L’assassinat du prêtre polonais – c’est la première fois qu’un tel crime est commis en Tunisie – a beaucoup choqué, même s’il s’agit finalement d’un crime crapuleux.

Le ministère de l’intérieur a fermement condamné cet assassinat, le chef du parti islamiste Ennahda aussi. Des manifestants ont défilé au cri de : « Musulmans, juifs, chrétiens, nous sommes tous tunisiens. » C’est réconfortant.
LA TUNISIE EST MONTREE EN EXEMPLE EN MATIERE D’EMANCIPATION DES FEMMES. CELLES-CI ONT-ELLES JOUE UN ROLE SPECIFIQUE ?
Il faut rendre hommage à la sœur de Mohamed Bouazizi – dont l’immolation a été interprétée comme un sacrifice pour le peuple tunisien. Elle a joué un rôle remarquable en appelant à l’union des Tunisiens. Les juristes, les avocates, mais aussi les femmes de toutes conditions ont été aux premières loges des manifestations. Ce n’est pas un hasard si la révolution a démarré en Tunisie, là où les femmes jouissent de la liberté et de l’égalité.

La domination a été extirpée des droits domestiques. Les femmes ne subissent pas l’arbitraire masculin, elles ont la liberté d’étudier et de travailler. Le paradoxe tunisien tient dans la capacité à offrir les libertés privées et à leur interdire de s’exprimer dans la sphère publique. Cela avait atteint une situation limite et a fini par éclater. L’on peut dire que les droits des femmes ont servi de fer de lance à la révolution. Les libertés privées ont préparé le terrain de la démocratie.
C’EST DANS CETTE TUNISIE LAÏQUE ET LIBEREE QUE SE DIFFUSE LE VOILE…
Le voile fait son retour en Tunisie comme en France. La France ne comprend pas le voile. J’ai dû moi-même faire un travail pour aller au-delà de mon refus du voile, afin de comprendre pourquoi des femmes font ce choix. Le voile est un symptôme multiple : défendre le monde musulman, se révolter contre un sentiment d’injustice, protéger les valeurs de la famille qui reste au cœur de la vie sociale musulmane, retrouver une éthique, etc.

Pour autant, il n’est pas un retour à la tradition. Les femmes voilées ne sont pas des attardées, elles vivent et travaillent comme les autres. Il faut comprendre le voile comme un symptôme culturel post-moderne, une expression visible, voyante de sa vie intime, dans la ligne des libertés individuelles modernes, bien plus qu’une atteinte à la laïcité.

Les excès de la démocratie mêlent désormais le public et l’intime, imposent à tous les goûts personnels de chacun. Pour autant, la démocratie n’a pas d’autre choix que d’accepter ces contre-conduites, cette dissidence intérieure. Autrement, elle se renierait.
(Propos recueilli par Marie Verdier)

(1) Auteur d’Islam Pride, derrière le voile, Gallimard, 146 p., 9,50 €.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
«QUAND LE VENT DE LA LIBERTE SE MET A SOUFFLER»
«En dépit des symptômes d’anarchie, je reste profondément optimiste. La population a assuré l’ordre et protégé les quartiers avec un civisme exemplaire. Pas une personne n’a été lynchée ou violentée. »
De toute évidence, explique le professeur Sami Zemni, (dans un article du Morgen non repris en ligne) ce ne sont pas les partis politiques, ni même l’armée, ni les militants islamistes qui jouent le rôle clef dans les soulèvements révolutionnaires qui agitent les pays arabes mais le peuple et sa jeunesse assoiffés de changement politique.
On n’oubliera pas les cybermilitants qui ont mis le feu aux poudres pour faire sauter des régimes honnis et indignes.
En Tunisie et en Egypte la classe ouvrière a embrayé et la classe moyenne a pris le relais en organisant la résistance.
Nulle part, l’armée n’a cherché à s’emparer du pouvoir chancelant.
On aurait tort de penser qu’il n’est pas d’alternative entre les régimes chancelants et l’islamisme, même si l’avenir demeure, partout très incertain. Tout se passe comme si de l’ Irak à l’Algérie, les peuples réclamaient enfin l’autodétermination pour pouvoir prendre en main leur destin. Les scénarios qui s’écrivent au jour le jour diffèrent de pays à pays. Les jeunes générations veulent rompre avec l’immobilisme et le statut quo et jouer un rôle dans l’arène politique.
« Quand enfin le peuple a décidé qu’il voulait vivre, force est pour le destin de répondre ; force est pur les ténèbres de se dissiper ; force est pour les chaînes de se rompre »
(Al Chebbi 1933)


En Tunisie plus qu’ailleurs, « nous assistons à des signes forts de restauration de l’état de droit, annonciateurs d’un apprentissage de l’encadrement de la liberté et d’un retour à la normalité. Il va falloir pour cela sortir de l’ambiance de vacances révolutionnaires et se mettre à travailler. Aux contestataires d’apprendre à reconnaître l’autorité de l’État et au gouvernement d’accepter d’être critiqué.

Mais encore faudra-t-il aussi créer les conditions du développement économique et encourager le retour des touristes. Il faudra aussi mener un travail de réconciliation nationale. »


« La révolution tunisienne est une révolution civile pour les droits humains, la justice, la dignité et le travail, sans signes religieux. Il s’agit d’une révolution à fondement humaniste, profondément moderne. Certes, les risques de dérive existent »
« Les libertés privées ont préparé le terrain de la démocratie. »
MG

PROFESSEUR SAMI ZEMNI : « LA RELIGION JOUE DE MOINS EN MOINS UN ROLE POLITIQUE »
En 1979, l’Iran chassait le chah. Aujourd’hui, le pouvoir iranien est aux ayatollahs. L’histoire va-t-elle d’ici peu se répéter en Égypte et en Tunisie ? Nous avons posé la question à Sami Zemni, professeur de sciences politiques et écrivain.

Thomas Blommaert
Une image du Qasr el-Nilbrug, où musulmans et chrétiens ont manifesté ensemble. « Le fait qu’en Égypte, on a vu aussi bien des chrétiens coptes que des musulmans sur la place Tahrir est à mes yeux une marque de laïcisation, d’individualisation et de pluralisation », déclare Sami Zemni. (Photo 3arabawy)

Sami Zemni. Dans ces pays, les rapports de force sont différents. Il n’y a pas de scénario unique pour la région. On peut difficilement dire que la révolte de Téhéran en 1979 et celle de Tunis en 2011 sont similaires. Comme si, en trente ans, le monde n’avait pas connu de changements.
L’Iran est un État persique, avec une forme d’islam spécifique : le chiisme. La Tunisie et l’Égypte sont sunnites. En Iran, il existe un clergé organisé avec ses intérêts propres : c’est presque une classe. Dans le monde arabe, on ne voit presque pas cela et les imams, cheiks et muftis sont des fonctionnaires payés par l’État. De même, l’histoire politique, économique et culturelle de ces pays est absolument, mais alors, là, absolument différente.
En fait, je ne vois que deux similitudes superficielles entre ce qui se passe aujourd’hui et ce qui s’est passé en Iran voici 30 ans. Un : sur papier, il s’agit ou s’agissait de musulmans. Deux : le peuple a chassé des dictateurs soutenus durant des lustres par l’Occident – Moubarak et Ben Ali en Égypte et en Tunisie, et le chah en Iran. Aujourd’hui, les groupes qui s’appuient sur l’islam font partie de la réalité et constitueront aussi un facteur politique à l’avenir. Mais cela dépend du pays où l’on se trouve. On ne peut prédire aujourd’hui la direction que ça va prendre.

Y A-T-IL DES GENS QUI ONT INTERET A METTRE EN AVANT L’IMAGE NEGATIVE DE CE SCENARIO IRANIEN ?
Sami Zemni. Je ne sais pas s’il y a toujours là-derrière un intérêt direct. Mais il est vrai que les islamophobes, qui se servent en permanence de stéréotypes et de clichés sur le Moyen-Orient, ont un agenda politique néoconservateur. Eux l’ont, en tout cas. Le fait qu’ils présentent les Arabes comme des robots qui reproduiront à l’infini les préceptes de l’islam n’est pas un hasard. Et encore moins qu’ils partent du principe que les Arabes ne sont pas mûrs pour la démocratie. Dans leur pensée, les musulmans sont arriérés et antidémocratiques, et ainsi de suite.

IL Y A AUSSI DES ANALYSTES QUI CROIENT QUE LES ORGANISATIONS RELIGIEUSES – L’ENNAHDA EN TUNISIE ET LES FRERES MUSULMANS EN ÉGYPTE – VONT EVOLUER DANS LA DIRECTION DE L’AKP TURC, LE PARTI GOUVERNEMENTAL ISLAMISTE DU PREMIER MINISTRE ERDOGAN. ONT-ILS DE BONNES RAISONS DE LE CROIRE ?
Sami Zemni. En partie. L’Ennahda tunisienne a toujours été la plus progressiste de tout le monde arabe. En 1991, son chef spirituel, Rached Ghannouchi (à ne pas confondre avec Mohamed Ghannouchi, actuel dirigeant tunisien, NdlR), a dû prendre le chemin de l’exil. Ses écrits traitaient presque toujours de l’islam et la démocratie, de l’islam et les droits de l’homme, etc. En fait, cet homme a été la grande source d’inspiration d’Erdogan et de son AKP. On pourrait même dire qu’indirectement, l’Ennahda a été elle aussi à la base du modèle turc. Mais cela ne veut pas dire que la Tunisie va reprendre ce modèle. Il s’appuie sur une armée forte défendant le nationalisme d’Atatürk et le laïcisme, mais tolérant aussi au pouvoir la présence d’un parti islamiste. En Tunisie, l’armée joue un tout autre rôle, moins politique. Ce n’est donc pas demain que l’armée et l’Ennahda parviendront à s’entendre.
La possibilité de voir cela en Égypte est plus grande. Mais, là, les Frères musulmans ont un plus grand chemin encore à parcourir. L’organisation est bien davantage empêtrée dans sa vieille vision de l’homme et de la société : une vision qui tourne autour de l’harmonie. Cette harmonie doit prétendument s’en prendre à l’inégalité dans la société. Les Frères musulmans reconnaissent l’existence de cette inégalité. Même s’ils ne parlent pas de classes, mais de couches qui doivent collaborer. Un peu comme les partis chrétiens d’ici, à la fin du 19e et au début du 20e siècle. Maintenant, pour en revenir à votre question : les Frères musulmans vont donc bel et bien devoir sceller un tel accord avec l’armée. Mais, pour cela, l’organisation doit avant tout réaliser une sérieuse modernisation.
SELON VOUS, L’AKP PEUT-IL ETRE UN MODELE POUR CES ORGANISATIONS ?
SAMI ZEMNI. C’est possible, mais il ne faut pas jubiler trop vite. Il est certain que les gens de gauche ne doivent pas agiter de grands drapeaux en faveur de ce modèle. Ce serait de toute façon un progrès pour le monde arabe et les intérêts du peuple seraient mieux servis qu’avec les actuels dictateurs. Les intérêts occidentaux un peu moins. En soi, c’est une bonne affaire. Mais l’AKP reste un parti conservateur modéré, il ne faut pas s’attendre à ce qu’il se montre très progressiste.

VOUS PARLEZ PARFOIS DE LA LAÏCISATION DU MOYEN-ORIENT. QU’EN EST-IL ?
SAMI ZEMNI. Il faut d’abord préciser clairement ce qu’on entend par laïcisation. Le fait qu’en Égypte, on a vu aussi bien des chrétiens coptes que des musulmans sur la place Tahrir est à mes yeux une marque de laïcisation, d’individualisation et de pluralisation. Ils n’ont pas attendu l’appel d’un cheik, d’une institution ou d’une organisation. Le fait que des gens s’immolant par le feu se disent « martyrs », alors que le suicide est un grand tabou dans le monde islamique, est aussi significatif.
Une grande laïcisation est en cours, mais c’est encore tout autre chose qu’une déconfessionnalisation. Les jeunes générations restent en général croyantes – on parle de 5 à 10 % d’agnostiques et d’athées en Égypte et de 15 à 20 % en Tunisie : tout cela, ce sont des approximations. Mais la foi est devenue une affaire plus personnelle et elle joue aussi un rôle de moins en moins politique. Cela vaut aussi pour les chrétiens coptes, d’ailleurs. L’Église copte avait interdit à ses fidèles de participer aux manifestations, car la hiérarchie ecclésiastique est indissociablement liée au régime de Moubarak. Nous avons entendu ce que disaient les jeunes coptes : qu’ils aillent promener ! Ce n’est pas non plus en coptes qu’ils sont descendus dans la rue, mais en citoyens. L’un des groupes Facebook à la progression la plus rapide exige d’ailleurs que la religion des Égyptiens ne soit plus mentionnée sur leur passeport.

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