lundi 14 février 2011

Pierre Assouline et les Vies de Job

Dans Vies de Job (Gallimard), Pierre Assouline part sur les traces de Job en essayant de saisir les raisons pour lesquelles cette figure biblique le hante depuis tant d’années.
IL PRESENTERA SON DERNIER LIVRE LE 17 FEVRIER A 20H30 AU CCLJ.

A force d’écrire de passionnantes biographies richement documentées, Pierre Assouline avait souhaité rechercher dans un livre précédent, Rosebud, éclats de biographies, le détail révélateur des failles et des secrets que chaque individu recèle. Ce détail, qu’il avait nommé Rosebud, en référence au mot énigmatique dont on ne comprend la signification qu’à la fin du film Citizen Kane d’Orson Welles, permet au biographe d’entrer dans le labyrinthe souterrain d’un individu.
Après avoir lu les premières pages ce son dernier livre, Vies de Job, on serait tenté de voir dans ce récit biblique le Rosebud de Pierre Assouline. Il avoue d’ailleurs avoir été fasciné depuis des années par l’histoire de Job. « J’ai toujours éprouvé un vif intérêt pour la tradition juive et les textes bibliques, même s’il s’agit d’une préoccupation intellectuelle autant que spirituelle », précise-t-il. Il ajoute : « En tant qu’écrivain, je suis toujours envahi par des personnages que je laisse dans un coin et au bout de quelques années, je m’attaque à eux sans trop me poser de questions. C’est seulement une fois que j’ai terminé d’écrire le livre que j’ai la réponse ».
A ceux qui s’empressent de rechercher dans la judéité de Pierre Assouline la raison exclusive qui l’a poussé à se pencher sur Job, il apporte une réponse nuancée en rappelant que le grand intérêt du Livre de Job réside dans sa valeur universelle : « Job n’est pas juif. Il n’est pas un Hébreu non plus. Une des raisons pour lesquelles Job a survécu et exerce une telle influence sur les hommes, c’est précisément parce qu’il n’appartient à aucune confession particulière. On le retrouve aussi bien dans le christianisme que dans l’islam. Et Job a également du sens pour les laïques absolus. Le trait de caractère de Job que je retiens le plus est sa capacité de résistance. Tout se ligue contre lui, même son Dieu qu’il respecte tant. Son corps est martyrisé, il est abandonné de tous, et même au plus profond de cette solitude absolue, il ne renonce pas. C’est une leçon extraordinaire ».

LA QUESTION DU MAL
En creusant le personnage de Job, Pierre Assouline s’est progressivement aperçu que son intérêt pour Job était dicté par le questionnement sur le mal. S’il admet volontiers que dans Job la question du mal se pose par rapport à la justice divine, il considère malgré tout qu’on peut aussi comprendre Job sans passer par Dieu. « Le meilleur exemple pour l’illustrer c’est Le Procès de Kafka », explique-t-il. « Le héros de ce livre, Joseph K, ne sait pas pourquoi on l’arrête. Il ne comprend rien du tout et plus le récit avance, moins il comprend ce qu’il subit. Et la question de Dieu est complètement évacuée. On voit bien que dans Le Procès, la question du mal est centrale. “Qu’ai-je fait de mal ?” est précisément la question que se pose l’homme à chaque fois que le malheur et la souffrance s’abattent sur lui. Et ce, même s’il n’est pas croyant ».
Pour convaincre les plus perplexes, Pierre Assouline n’hésite pas à donner d’autres exemples plus contemporains. « Dans une excellente pièce de Jean-Claude Grumberg, Vers toi, Terre promise, un couple de dentistes juifs à qui il arrive plein de problèmes après la Shoah ne cesse de se demander ce qu’il a pu commettre pour mériter ça : “Mais qu’est-ce qu’on a mal fait ?”. Grumberg n’est pourtant pas un Juif religieux », insiste Pierre Asssouline.
Si Vies de Job est une réflexion sur l’essence même d’une biographie, il nous permet de mieux connaître son auteur, même si ce dernier estime que l’écriture de ce livre n’est jamais apparue comme un prétexte pour parler de lui. « En écrivant le livre, je me suis aperçu que le biographe que je suis ne pouvait faire l’économie d’une explication autobiographique pour comprendre pourquoi j’étais à ce point hanté par Job. J’ai finalement consacré un chapitre à ce sujet. D’aucuns m’ont dit que j’aurais pu en faire un livre à part entière. Eh bien non, car je n’aurais pas pu l’isoler et surtout, j’aurais été incapable de le porter. Cela n’a du sens que par rapport à Job », réagit-il.
Nicolas Zomersztajn

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LES HEROS ETHIQUES DE LA BIBLE ET DU CORAN
Cette analyse pénétrante de Nicolas Zomersztajn incite, sinon à lire ce livre dense, à tout le moins à assister à la conférence qu’en donnera Pierre Assouline jeudi prochain à Bruxelles.
Son intérêt pour Job participerait, selon lui, d’une « préoccupation intellectuelle autant que spirituelle. » On peut imaginer qu’il en alla de même de Thomas Mann lorsqu’il consacra de longues années à la rédaction de son Joseph, cet autre personnage biblique présent, lui aussi, et dans la bible et dans le coran où il est l’incarnation, ou plus exactement l’allégorie du « Bel Agir » et de la « voie de rectitude », ces deux concepts éthiques si bien rendus par le bel essai de traduction de Jacques Berque. Il en va de même de Abraham qui symbolise la fidélité et la confiance, un peu comme Job, au demeurant.
Job est avant tout une métaphore de la patience, une vertu cardinale commune aux musulmans et aux bouddhistes. Comme Job, Abraham non plus n’est pas juif aux yeux du coran, pas plus qu’Adam ou Noé, moins que Jésus qui pour beaucoup serait comme Job un personnage imaginaire c'est-à-dire imaginé. « Une des raisons pour lesquelles Job a survécu et exerce une telle influence sur les hommes, c’est précisément parce qu’il n’appartient à aucune confession particulière »
« Job a également du sens pour les laïques absolus. »
C’est que tous ces personnages ontologiques, qu’ils soient bibliques, coraniques ou évangéliques sont fondamentalement des modèles éthiques. S’il existe, à l’évidence une éthique juive, coranique ou chrétienne ; fondamentalement, l’éthique « transcendantale », au sens kantien, est universelle et par conséquent au dessus des religions. Même si, les religions participent d’elle.
Les plus grands personnages éthiques de notre époque sont incontestablement Gandhi, Mandela et Martin Luther King ; on oubliera Mère Thérésa à cause de ses excès fondamentalistes, et aussi l’abbé Pierre, malgré ses belles qualités.
Pour un croyant le livre de Job pose rien moins que la question de la coexistence du mal et de Dieu.
Et quid de l’agnostique, de l’athée ? « Il pourra voir en Job une figure de la résistance à toutes les forces de domination », avance son biographe qui précise :
« Le trait de caractère de Job que je retiens le plus est sa capacité de résistance. Tout se ligue contre lui, même son Dieu qu’il respecte tant. Son corps est martyrisé, il est abandonné de tous, et même au plus profond de cette solitude absolue, il ne renonce pas. C’est une leçon extraordinaire ».

« En écrivant le livre, je me suis aperçu que le biographe que je suis ne pouvait faire l’économie d’une explication autobiographique pour comprendre pourquoi j’étais à ce point hanté par Job ».
« Mon Dieu », écrit-il, « mais dans quoi me suis-je lancé ! La biographie d’une idée. La biographie d’un principe. La biographie d’une absence. »
Job a également inspiré un nombre incalculable de commentaires juifs, chrétiens ou musulmans ; stimulé la réflexion des philosophes, inspiré les artistes, les peintres comme les écrivains. « Après ça, étonnez-vous que le litre de ce « roman » soit au pluriel... »

Non, il n'est point nécessaire d'être croyant pour appréhender les textes fondateurs, pas plus qu'il ne faut être marxien pour savourer Marx ou freudien ou lacanien pour se colleter avec Freud.

Simplement, il convient d'être libre de coeur et d'esprit.
MG

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Pierre Assouline aurait-il lu le livre d'Annick de Souzenelle :
JOB SUR LE CHEMIN DE LA LUMIÈRE ?...
Albin Michel, sept 1999.