dimanche 6 février 2011

Pour l'écrivain Edouard Glissant, la créolisation du monde est "irréversible"

Le grand écrivain antillais Edouard Glissant est mort le 3 février, à Paris, à l'âge de 82 ans. Poète, romancier, essayiste, auteur dramatique et penseur de la "créolisation", il était né à Sainte-Marie (Martinique) le 21 septembre 1928 et avait suivi des études de philosophie et d'ethnologie, à Paris.
Nous republions ici l'intégralité de l'entretien qu'il avait accordé au Monde 2, en 2005. Il venait alors d’achever son dernier ouvrage “ La Cohée du lamentin” (Gallimard).
QU'ENTENDEZ-VOUS PAR LA NECESSITE DE DEVELOPPER UNE "PENSEE DU TREMBLEMENT", A LAQUELLE VOUS CONSACREZ VOTRE PROCHAIN LIVRE ? SELON VOUS, SEULE UNE TELLE PENSEE PERMET DE COMPRENDRE ET DE VIVRE DANS NOTRE MONDE CHAOTIQUE ET COSMOPOLITE ?
EDOUARD GLISSANT : Nous vivons dans un bouleversement perpétuel où les civilisations s'entrecroisent, des pans entiers de culture basculent et s'entremêlent, où ceux qui s'effraient du métissage deviennent des extrémistes. C'est ce que j'appelle le "chaos-monde". On ne peut pas diriger le moment d'avant, pour atteindre le moment d'après. Les certitudes du rationalisme n'opèrent plus, la pensée dialectique a échoué, le pragmatisme ne suffit plus, les vieilles pensées de systèmes ne peuvent comprendre le chaos-monde.
Même la science classique a échoué à penser l'instabilité fondamentale des univers physiques et biologiques, encore moins du monde économique, comme l'a montré le prix Nobel de chimie Ilya Prigogine. Je crois que seules des pensées incertaines de leur puissance, des pensées du tremblement où jouent la peur, l'irrésolu, la crainte, le doute, l'ambiguïté saisissent mieux les bouleversements en cours. Des pensées métisses, des pensées ouvertes, des pensées créoles.
POURRIEZ-VOUS DONNER UNE DEFINITION DE LA "CREOLISATION" ?
L'apparition de langages de rue créolisés chez les gosses de Rio de Janeiro, de Mexico, ou dans la banlieue parisienne, ou chez les gangs de Los Angeles. C'est universel. Il faudrait recenser tous les créoles des banlieues métissées. C'est absolument extraordinaire d'inventivité et de rapidité. Ce ne sont pas tous des langages qui durent, mais ils laissent des traces dans la sensibilité des communautés.
Même histoire en musique. Si on va dans les Amériques, la musique de jazz est un inattendu créolisé. Il était totalement imprévisible qu'en 40 ou 50 ans, des populations réduites à l'état de bêtes, traquées jusqu'à la guerre de sécession, qu'on pendait et brûlait vives aient eu le talent de créer des musiques joyeuses, métaphysiques, nouvelles, universelles comme le blues, le jazz et tout ce qui a suivi. C'est un inattendu extraordinaire. Beaucoup de musiques caribéennes, ou antillaises comme le merengue, viennent d'un entremêlement de la musique de quadrille européenne et des fondamentaux africains, les percussions, les chants de transe. Quant aux langues créoles de la Caraïbe , elles sont nées de manière tout à fait inattendue, forgée entre maîtres et esclaves, au cœur des plantations.
La créolisation, c'est un métissage d'arts, ou de langages qui produit de l'inattendu. C'est une façon de se transformer de façon continue sans se perdre. C'est un espace où la dispersion permet de se rassembler, où les chocs de culture, la disharmonie, le désordre, l'interférence deviennent créateurs. C'est la création d'une culture ouverte et inextricable, qui bouscule l'uniformisation par les grandes centrales médiatiques et artistiques. Elle se fait dans tous les domaines, musiques, arts plastiques, littérature, cinéma, cuisine, à une allure vertigineuse…
SELON VOUS, L'EUROPE SE CREOLISE. VOUS N'ALLEZ PAS FAIRE PLAISIR AU COURANT SOUVERAINISTE FRANÇAIS…
Oui, l'Europe se créolise. Elle devient un archipel. Elle possède plusieurs langues et littératures très riches, qui s'influencent et s'interpénètrent, tous les étudiants les apprennent, en possèdent plusieurs, et pas seulement l'anglais. Et puis l'Europe abrite plusieurs sortes d'îles régionales, de plus en plus vivantes, de plus en plus présentes au monde, comme l'île catalane, ou basque, ou même bretonne. Sans compter la présence de populations venues d'Afrique, du Maghreb, des Caraïbes, chacune riche de cultures centenaires ou millénaires, certaines se refermant sur elles-mêmes, d'autre se créolisant à toute allure comme les jeunes Beurs des banlieues ou les Antillais. Cette présence d'espaces insulaires dans un archipel qui serait l'Europe rend les notions de frontières intra-européennes de plus en plus floues.
DANS VOTRE DERNIER ROMAN, ORMEROD, VOUS ECRIVEZ : "QU'Y A-T-IL DE COMMUN ENTRE LE SOUFFLE DU CONTEUR, ET LES BETES ET LE VENT, UN VONVON, UN MANICOU, UN COLIBRI, ET FLORE GAILLARD A SAINTE LUCIE EN 1793, ET LA TRAGEDIE DE GRENADE EN L'AN 1983, ET UN TAUREAU EXASPERE ? C'EST L'ARCHIPEL DES CARAÏBES." VOTRE "ARCHIPEL EUROPEEN" SEMBLE INFLUENCE PAR L'ARCHIPEL CARAÏBE ?
L'archipel caraïbe s'étend jusqu'à la côte colombienne de l'Amérique du Sud et la grande ville de Cartagena, atteint la Floride et la Caroline , et regroupe une quantité d'îles de toute taille. Tout au long de cet archipel, on a assisté à une intense diffusion de la colonisation européenne, puis la colonisation de tous par tous, ce qui a nourrit la créolisation et ses surprises à répétition. En 1902, pendant l'éruption de la Montagne Pelée à Saint-Pierre, sur les 98 bateaux qui étaient dans la rade, 64 venaient de Caroline ou des Etats américains.
Les Américains du sud des Etats-Unis ont vécu là-bas, ils ont adopté le style de vie des îles, ils se sont installés à Porto Rico, aux Bahamas, à Grenade. Ils ont été confrontés à des Noirs, des Espagnols, des Français, des métis, ils se sont créolisés. Ce ne fut pas une américanisation pour autant. Voyez l'incroyable richesse des musiques caraïbes depuis le jazz latino, en passant par le zouk, le reggae, le steel band, la salsa et le "son" cubain, etc, sans compter les nouveaux mélanges salsa-reggae, merengue-jazz.
Voyez la littérature et la poésie caraïbe depuis Aimée Césaire, sans oublier le prix Goncourt de Chamoiseau, ou l'extraordinaire littérature haïtienne, avec par exemple Jacques Stephen Alexis ou Franketienne. L'archipel offre un modèle de diffusion chaotique de l'art et de la pensée du tremblement, sans uniformisation, au contraire à travers la créativité poétique. L'Europe devrait y réfléchir, elle qui offre une telle mosaïque de langues et ne cherche pas à s'uniformiser culturellement…
LA NOTION D'IDENTITE NATIONALE, OU ETHNIQUE, OU TRIBALE DEVIENT BEAUCOUP PLUS DIFFICILE DANS UN MONDE-ARCHIPEL. IL FAUDRAIT MIEUX, SELON VOUS, S'OUVRIR ET SE FORGER CE QUE VOUS APPELEZ DANS VOTRE ESSAI POETIQUE DE LA RELATION : UNE IDENTITE-RELATION ?
Les identités fixes deviennent préjudiciables à la sensibilité de l'homme contemporain engagé dans un monde-chaos et vivant dans des sociétés créolisées. L'Identité-relation, ou l'"identité-rhizome" comme l'appelait Gilles Deleuze, semble plus adaptée à la situation. C'est difficile à admettre, cela nous remplit de craintes de remettre en cause l'unité de notre identité, le noyau dur et sans faille de notre personne, une identité refermée sur elle-même, craignant l'étrangeté, associée à une langue, une nation, une religion, parfois une ethnie, une race, une tribu, un clan, une entité bien définie à laquelle on s'identifie. Mais nous devons changer notre point de vue sur les identités, comme sur notre relation à l'autre.
Nous devons construire une personnalité instable, mouvante, créatrice, fragile, au carrefour de soi et des autres. Une Identité-relation. C'est une expérience très intéressante, car on se croit généralement autorisé à parler à l'autre du point de vue d'une identité fixe. Bien définie. Pure. Atavique. Maintenant, c'est impossible, même pour les anciens colonisés qui tentent de se raccrocher à leur passé ou leur ethnie. Et cela nous remplit de craintes et de tremblements de parler sans certitude, mais nous enrichit considérablement.
VOUS DITES REGRETTER QUE LA LITTERATURE FRANÇAISE NE SOIT PAS DU TOUT "OUVERTE AU MOUVEMENT DU MONDE" ET ENCORE MOINS CREOLISEE?
C'est la même chose à chaque rentrée littéraire. En France, on pratique une espèce de refus fondamental à s'enrichir de la diversité. La littérature française a oublié le mouvement du monde. Elle ne traite plus que des para-problèmes de psychologie, elle est retournée sur elle-même, elle ne nous apprend presque rien de ce qui se passe dans cette société métissée, elle est frileuse de tout, surtout du plaisir et des autres, elle est monotone et monocorde. La littérature française a un gros problème avec le baroque que n'a pas la littérature latino-américaine ou caraïbe. Les Français se sont beaucoup renfermés sur eux-mêmes après la guerre, rejetant les étrangers et la vie qui les bousculait, appelant à l' "intégration " et l'"assimilation " des immigrés, c'est-à-dire à l'érasement de leurs cultures.
Aux Etats-Unis, ils n'ont pas peur des leurs étrangers, ni de ce qu'ils apportent à leur pays. Prenez des Algériens français comme les Harkis, on a essayé de les cacher, de les isoler. La France les a rejetés. La population ne les a pas accueillis, on a vu très peu d'interactions entre la population harki et française. Pourtant, en même temps, la relation se passait dans l'inconscient, les Français savaient qu'il se passait quelque chose de très grave entre eux et les Algériens. L'inconscient de la guerre d'Algérie, le déni, la culpabilité, ont toujours été très puissants, mais très peu d'écrivains en ont parlé. La richesse de la société française, de son histoire, n'a pas la littérature qu'elle mérite. Mais ce sera éphémère, tout cela va changer bientôt…
Propos recueillis par Frédéric Joignot

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
L’EUROPE SE CRÉOLISE
L’Europe se créolise et Bruxelles, sa capitale, est un microcosme-monde où la diversité explose bien plus qu’à Paris, Berlin ou Amsterdam. On sait que ceci n’est pas du goût des nationalistes de toutes farines et en particulier de ceux qui s’expriment en flamand. Ceux-là refusent obstinément de comprendre que seule une "pensée du tremblement" permet de comprendre et de vivre dans notre monde chaotique et cosmopolite. Hitler pensait comme ceux-là. Dans son troisième Reich, les cosmopolites étaient condamnés aux camps, chez Staline ils étaient expédiés au goulag.
Nous vivons dans un bouleversement perpétuel où les civilisations s'entrecroisent, des pans entiers de culture basculent et s'entremêlent. « Ceux qui s'effraient du métissage deviennent des extrémistes. » C'est ce que Puissant appelle le "chaos-monde".
SE TRANSFORMER SANS SE PERDRE
On parle chez nous de zinnekes, de batards. La pensée de Gandhi est née du croisement inattendu de la démocratie à l’anglaise et de la spiritualité indienne, sans doute elle est promise, pour cette raison, à une renaissance prochaine. Celle de Marx, Freud et Einstein ont surgi du croisement imprévisible entre l’esprit de l’université allemande et celui de la thora. Que sortira-t-il du croisement entre l’islam archaïsant et la modernité ? « La musique de jazz est un inattendu créolisé. Il était totalement imprévisible qu'en 40 ou 50 ans, des populations réduites à l'état de bêtes, traquées jusqu'à la guerre de sécession, qu'on pendait et brûlait vives aient eu le talent de créer des musiques joyeuses, métaphysiques, nouvelles, universelles comme le blues, le jazz et tout ce qui a suivi. C'est un inattendu extraordinaire. »
« La créolisation, c'est un métissage d'arts, ou de langages qui produit de l'inattendu. C'est une manière de se transformer de façon continue sans se perdre. C'est un espace où la dispersion permet de se rassembler, où les chocs de culture, la disharmonie, le désordre, l'interférence deviennent créateurs. C'est la création d'une culture ouverte et inextricable, qui bouscule l'uniformisation par les grandes centrales médiatiques et artistiques. Elle se fait dans tous les domaines, musiques, arts plastiques, littérature, cinéma, cuisine, à une allure vertigineuse… »
Oui, l'Europe se créolise. Elle devient un archipel de langues de cultures, d’expressions artistiques qui s'influencent et s'interpénètrent et rendent les notions de frontières intra-européennes de plus en plus floues.
Il n’y a pas plus créole qu’un zinneke bruxellois créolisé
IDENTITÉS-RELATION ?
Les identités fixes deviennent préjudiciables ou carrément meurtrières comme l’a si bien montré Maalouf.
Nous devons changer notre point de vue sur les identités, comme sur notre relation à l'autre.
« Nous devons nous construire une personnalité instable, mouvante, créatrice, fragile, au carrefour de soi et des autres. En France (chez nous c’est pareil) , on pratique une espèce de refus fondamental à s'enrichir de la diversité. La littérature française a oublié le mouvement du monde. Elle ne traite plus que des para-problèmes de psychologie, elle est retournée sur elle-même, elle ne nous apprend presque rien de ce qui se passe dans cette société métissée, elle est frileuse de tout, surtout du plaisir et des autres, elle est monotone et monocorde.
Les Français se sont beaucoup renfermés sur eux-mêmes après la guerre, rejetant les étrangers et la vie qui les bousculait, appelant à l' "intégration " et l'"assimilation " des immigrés, c'est-à-dire à l'érasement de leurs cultures. »
Mais attention, pour qu’il y ait créolisation il faut qu’il y ait réciprocité et fécondation de l’un par l’autre autrement dit, métissage. Pas de créolisation sans copulation jubilatoire.
La Belgique qui feint de s’évaporer n’est surréaliste que parce que la réalité flamande s’associant à la réalité wallonne a su générer une surréalité belge appelée d’ailleurs surréalisme.
MG

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