lundi 13 juin 2011

La morale du réconfort


Philosophe malgré lui, Günther Anders s’est nourri de littérature. Il joue Beckett contre Kafka.

Même adoubé penseur, Anders ne se considère pas comme un philosophe mais plutôt comme un anthropologue. Installé à Vienne, il refuse un poste d’enseignant à l’université de la Halle , puis un autre à l’Université libre de Berlin. Il préfère gagner sa vie comme journaliste et producteur d’émissions culturelles radiophoniques ou grâce à ses essais critiques (tel le Monde comme fantôme et comme matrice). Ce non-chercheur tente, fidèle à ce qu’il appelle sa «philosophie de l’occasion» et de la «trouvaille», de s’adresser «en priorité aux consommateurs» plutôt qu’aux savants.
«GIGOTEMENTS». De même, ce sont deux essais majeurs de critique littéraire qui recèlent la morale pratique de ce philosophe malgré lui. Kafka, pour et contre (1951, traduit chez Circé en 1990) a été mûri au moment de l’exil parisien. On est en 1933, Anders est déchu de sa nationalité allemande et en butte aux tracasseries de l’administration française, laquelle n’aime déjà pas les sans-papiers, fussent-ils des Juifs fuyant le nazisme. Le critique et philosophe Gabriel Marcel lui obtient malgré tout un poste à l’Institut d’études germaniques.

C’est dans cette situation kafkaïenne qu’il se voit chargé de cours sur Kafka, non par goût, mais parce que le directeur de l’Institut a entendu dire que cet inconnu était the next big thing. L’antipathie d’Anders pour l’auteur de la Métamorphose est hélas immédiate. Au plus fort, comme il le dit, de sa «passion antifasciste», les «gigotements épuisants de K.» pour être inclus dans le Château lui semblent indignes : «Toute tendance à la servilité et à l’assimilation me répugnait et me rappelait, en effet, aussi bien la "mise au pas" hâtive d’anciens amis dans le Troisième Reich que les efforts convulsifs des émigrés échoués sur les rivages étrangers pour devenir le plus vite possible des immigrés.» Quand il lit ses romans plus à fond dans les années 40, son sentiment empire, confirmé par les notations du Journal. Les personnages de Kafka sont pour lui de frauduleux équilibristes qui refusent l’engagement en prétextant une «arrivée perpétuelle» au monde : «Son message, en morale, c’est le sacrificium intellectus, et en politique : s’écraser.» Pire (les titres des chapitres d’Anders sont tellement violents qu’on finit presque par en rire), «la liberté, c’est le cauchemar de Kafka», puisque la seule liberté dont rêvent ses personnages, c’est d’être admis, donc non-libres. Kafka est pour lui un moraliste de la conformité, un religieux qui «croit, non à la non-existence de Dieu, mais à un Dieu mauvais. Il transmue l’immoral en super-moral». Verdict final sur ce mauvais coucheur : il est «semblable à un homme qui, assis devant une assiette vide, s’obstine à y plonger sa cuiller, pour montrer à ceux qui l’ont remplie pour lui qu’elle est réellement vide».

CLOWNESQUE. Le bon larron, à l’inverse, est Beckett. Dans «Etre sans temps» (1954), étude qui forme le chapitre médian d’Obsolescence de l’homme I, Anders analyse le tout récent En attendant Godot. Il s’y énerve contre ceux qui veulent faire une lecture nihiliste de la pièce en remarquant que Vladimir et Estragon, comme le reste de l’humanité qu’ils représentent, «restent les gardiens du concept de sens dans une situation manifestement absurde».
Certes, écrit Anders, le constat n’est pas joyeux, mais il est mieux : clownesque, «plein d’une tristesse qui, en reflétant le triste sort des hommes, rapproche leurs cœurs et, ce faisant, les allège». Le dernier paragraphe de l’étude délivre alors de façon lumineuse l’éthique andersienne : «Le réconfort des hommes est plus important que la signification de leurs actes, et […] ce n’est pas le métaphysicien qui peut avoir le dernier mot, mais seulement l’ami de l’homme.» Soit le philanthrope contre le philosophe.(Libération)
"L'OBSOLESCENCE DE L'HOMME. TOME II. SUR LA DESTRUCTION DE LA VIE A L'EPOQUE DE LA TROISIEME REVOLUTION INDUSTRIELLE", DE GÜNTHER ANDERS : LES EXAGERATIONS PROPHETIQUES DE "MONSIEUR AUTREMENT"
LE MONDE DES LIVRES
L'humanité est périmée. Date de péremption : 1945, quand se conjuguent la découverte d'Auschwitz et les bombes d'Hiroshima et de Nagasaki. Sont alors devenus désuets, pêle-mêle : l'avenir, l'histoire, les valeurs, l'espérance et l'idée même de ce qu'on appelait, auparavant, "homme".

Cette "obsolescence de l'homme" - titre de deux recueils d'études de Günther Anders constituant son oeuvre majeure - est au coeur d'une pensée dont l'actualité est surprenante, en dépit d'un demi-siècle passé. C'est en effet dans les années 1950-1970 que cet auteur atypique explique, thème par thème, comment et pourquoi tout, à présent, se trouve frappé d'une caducité essentielle. Vraiment tout : le travail comme les produits, les machines comme les idéologies, la sphère privée comme le sérieux, la méchanceté comme...
En lisant ces études rédigées au fil du temps, on est frappé d'abord par leur cohérence. Bien qu'Anders se refuse à construire un véritable système, la radicalité de sa critique tous azimuts de l'actuelle modernité soude cette collection de points de vue pour élaborer une véritable philosophie de la technique. Car son leitmotiv est que nous ne maîtrisons plus rien : le monde autosuffisant de la technique décide dorénavant de toutes les facettes de ce qui nous reste d'existence. Bien avant Guy Debord, Enzo Traverso et quelques autres, Günther Anders avait mis en lumière la déréalisation du monde, la déshumanisation du quotidien, la marchandisation générale. Le principal étonnement du lecteur, c'est finalement de constater combien, sur quantité de points, Anders a vu juste avant tout le monde.

Drôle de type, ce Günther Anders. De son vrai nom Günther Stern, il est né en 1902 à Breslau, dans une famille de psychologues. Elève de Heidegger, il fut le premier mari de la philosophe Hannah Arendt - ils se marient en 1929, divorcent en 1937 -, l'ami de Bertolt Brecht, de Walter Benjamin, de Theodor Adorno. Il a choisi pour pseudonyme Anders ("autrement", en allemand) par provocation autant que par hasard. Il gagnait sa vie comme journaliste, mais signait trop d'articles dans le même journal. Son rédacteur en chef lui suggéra : "Appelez-vous autrement"... et c'est ce qu'il fit. Mais ce choix fortuit finit par en dire long.

Edmund Husserl
Autrement, c'est sa façon d'agir : ce philosophe n'a jamais voulu être reconnu pour tel, il a refusé systématiquement les chaires d'université qu'on lui a plusieurs fois proposées, persistant à gagner sa vie, aux Etats-Unis, puis en Autriche, comme écrivain et journaliste. Cet inclassable a déserté longuement sa propre oeuvre pour militer activement contre l'industrie nucléaire, la guerre du Vietnam (il fut notamment membre du tribunal Russell). Il meurt à Vienne en 1992, à 90 ans.
Anders veut dire autrement. « Autrement », c'est évidemment sa façon de penser. A partir de choses vues, de gens croisés, d'une kyrielle de faits en apparence microscopiques, Anders établit son diagnostic implacable. Sa méthode : l'exagération. A ses yeux, c'est une qualité. Cette exagération se révèle indispensable, selon lui, pour faire voir ce qui n'existe éventuellement qu'à l'état d'ébauche ou de trace, ou bien ce qui est dénié, négligé, voilé. Ou pour faire entendre ce qui semble d'abord inaudible. Car bien des thèses d'Anders semblent sidérantes : l'humanité est dénaturée, l'essence de l'homme a perdu tout contenu et toute signification, l'histoire est devenue sans lendemain... A première vue, tant de certitude semble dépourvue de réel fondement.
Par exemple : "La tâche de la science actuelle ne consiste (...) plus à découvrir l'essence secrète et donc cachée du monde ou des choses, ou encore les lois auxquelles elles obéissent, mais à découvrir le possible usage qu'ils dissimulent. L'hypothèse métaphysique (elle-même habituellement tenue secrète) des recherches actuelles est donc qu'il n'y a rien qui ne soit exploitable." Le fond du débat, évidemment, porte moins sur la justesse de tels constats que sur ce qu'on en fait. Anders les voit sous une lumière noire, comme autant de catastrophes sans issue. Personne n'est obligé d'en faire autant.
Mais l'ignorer est impossible. C'est vrai qu'il aura fallu du temps. Le premier tome de L'Obsolescence de l'homme, paru en 1956, ne fut traduit en français qu'en 2002 (aux éditions de l'Encyclopédie des nuisances). Ce second tome, qui regroupe des textes rédigés entre 1955 et 1979, est paru en 1980. Le lire aujourd'hui en français, à l'initiative d'un petit éditeur, est vraiment une expérience à ne pas manquer. Car dans ce regard d'un pessimisme extraordinaire, habité par le désespoir et le combat, la flamme qui résiste est d'une rare puissance. Anders agace, amuse, intéresse, il ne lasse pas. Penser autrement que lui, c'est encore en être proche.
L'obsolescence de l'homme (die Antiquiertheit des Menschen). Tome II. Sur la destruction de la vie à l'époque de la troisième révolution industrielle de Günther Anders. Traduit de l'allemand par Christophe David. Ed. Fario, 430 p., 30 €.
Roger-Pol Droit

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
L’EXAGÉRATEUR
« toute force créative est menacée par ce qui l’apaise »
Günther Anders, vous connaissez ?
On réédite cet illustrissime inconnu qui vient d’être enfin traduit en français: “Libération” est élogieux et “le Monde” dithyrambique. A raison!

La pensée de ce Günther Anders attire comme par un aimant.
Il s’appelle en réalité Günther Stern mais son rédac chef berlinois l’invita à s’appeler autrement. Autrement se dit « anders » en allemand ; ça commençait très fort. En effet, ce monsieur Autrement était trop prolixe que pour écrire sous une seule signature. Anders est « crise et sismographe de la crise » de même qu’un concentré de Zeitgeist. Cosmopolite, apatride, polyglotte, largement autodidacte bien qu’universitaire il est à tous les carrefours au bon moment.
Il est une dynamique interculturelle à lui tout seul.

ssu d’une famille de psy, GüntherAnders-Stern épouse Hannah Arendt, la femme la plus intéressante de son siècle (elle sera l’égérie de Heidegger) et fréquente Brecht, Benjamin, Adorno, Thomas Mann et sa clique dans leur exil californien, écrit sa thèse de doctorat sous la direction d'Edmond Husserl, participe aux séminaires de Heidegger avec Hans Jonas et effectue des recherches à l'Université de Francfort sous la direction de Theodor Adorno sur la sociologie de la musique.

Theodor Adorno
A Berlin, il fait la connaissance de son neveu Walter Benjamin, de Stefan Zweig et d'Alfred Döblin (Berlin Alexanderplatz) et réside pendant quelque temps dans la maison de Herbert Marcuse (l’homme unidimensionnel).

Herbert Marcuse
Il refusera le poste de professeur à l'université de Halle (en ex-RDA), proposé par Ernst Bloch, auteur de Das Prinzip Hoffnung.

Ernst Bloch
Anders décline ensuite le poste de professeur à l'Université libre de Berlin.(ouest). Il meurt en 1992 à Vienne. Rien que du beau monde. Anders, témoin à charge du xxème siècle ne se frotte et ne se lime qu’à des esprits de toute première force, il se déplace comme personne dans l’olympe de la modernité.
Il adopte en toute circonstance le point de vue de l’exagérateur. L’exagération est sa méthode philosophique. L’exagération chez Anders procède, selon R.P. Droit d’une intention politique.
Selon lui, les faits ne paraissent pas tels qu’ils sont, ils sont minimisés, notamment par les medias (la bombe de Hiroshima, les catastrophes écologiques, l’immigration de masse…). L’exagération se révèle indispensable «pour faire voir ce qui n'existe éventuellement qu'à l'état d'ébauche ou de trace, ou bien ce qui est dénié, négligé, voilé. Ou pour faire entendre ce qui semble d'abord inaudible »
« La chose, le monde auxquels s’intéresse Anders », explique Roger Pol Droit dans Le Monde, « n’est pas la théorie de la connaissance traditionnelle, n’est pas le monde de la nature, ou celui des outils artisanaux. Le monde de Anders est celui de l'« immense accumulation de marchandises » (Marx).
Comme Marx, il pense comme un philosophe et se lit comme un journaliste : c’est vraiment le pied.
En longeant le Paquebot INR à Flagey j’ai craqué devant un graffiti du tagueur philosophe : « toute force créative est menacée parce qui l’apaise ». Günther Anders que rien ne saurait apaiser fut comme Pessoa un homme de l’intranquillité permanente
MG

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