mercredi 15 juin 2011

Le cercle vicieux du débat sur l’amnistie

Dave Sinardet Professeur de sciences politiques à la VUB et à l’Université d’Anvers. Il enseigne également en néerlandais à Saint-Louis

Récemment, notre pays était à nouveau sous l’emprise du « débat sur l’amnistie ». Ou mieux : du dialogue de sourds que certains osent appeler un débat. Collaboration, répression : un passé qui résiste, un livre datant de 2002, propose un aperçu intéressant des racines historiques des images qui circulent toujours sur cette question aujourd’hui.

Ainsi, l’historien anversois Marnix Beyen décrit comment la répression d’après-guerre fut dans une partie de la Flandre rapidement considérée comme infondée et anti-flamande, et comment la collaboration nationaliste-flaande fut souvent minimisée et excusée en tant qu’idéalisme naïf. Une représentation qui a cours dans les milieux nationalistes flamands mais aussi dans des milieux catholiques plus larges et même au-delà. En témoigne le poème Aan Borms, adressé au collaborateur exécuté August Borms, de Willem Elsschot, écrivain laïque de gauche.

L’exigence politique d’une amnistie découle logiquement de cette représentation. Bien sûr, cette exigence et la représentation sous-jacente étaient très controversées dans les milieux libéraux et socialistes flamands. Mais dans ce que Beyen appelle la « Flandre bien-pensante », l’approche est donc différente. A partir des années 1980, le climat commence à changer, entre autres sous l’impulsion de recherches historiques de personnes comme Luc Huyse et Bruno De Wever, qui réfutent beaucoup de ces mythes flamingants sur la guerre. Peu à peu, un débat plus nuancé devient possible. En 2002, une grande partie du parlement flamand adopte une résolution, qui condamne les erreurs liées à la répression, mais qui souligne aussi clairement que répression et collaboration ne pourront jamais être assimilées.

Dans ce même livre, les historiens francophones Alain Colignon et Chantal Kesteloot esquissent aussi la façon dont le mouvement wallon a rapidement utilisé la collaboration d’une partie importante des nationalistes flamands, pour accuser l’ensemble du mouvement flamand de trahison et de fascisme, et discréditer ainsi ses exigences. Par après, le FDF reprend cette représentation, avec, entre autres, des slogans comme « Brussels Vlaams ? Ça jamais ! », rédigé en lettres gothiques. Cette image est régulièrement projetée sur la Flandre dans son ensemble, ce qui sert aussi la construction d’une identité wallonne, fondée autour de valeurs démocratiques, en réaction à cette image de la Flandre. Le fait qu’au Sud du pays, l’on ait aussi collaboré, même si c’était moins pour des motifs idéologiques, est souvent relégué loin à l’arrière-plan, la collaboration en devenant surtout « flamande » et la résistance « wallonne ». Ces mythes francophones ont eux aussi été réfutés par la recherche historique ces dernières années.

C’est ainsi que le passé de guerre fut politiquement exploité des deux côtés : le mouvement wallon l’utilisait pour stigmatiser le mouvement flamand, lequel, à son tour, l’utilisait pour attaquer la Belgique. Un contexte qui n’a pas toujours aidé ceux qui adoptaient une vision plus nuancée.

A juger notre actuel « débat sur l’amnistie », le passé résiste toujours fortement. A contre-courant de la recherche historique qui a été effectuée depuis lors, la proposition d’amnistie du Vlaams Belang est toujours basée sur la représentation nationaliste flamande très partiale d’après-guerre. Mais dans leur réaction à la décision du parlement de prendre en considération cette proposition (un acte purement formel, vu que toutes les propositions de lois sont prises en considération, également celles du Vlaams Belang et également par les partis francophones), certains politiciens francophones sont retombés dans l’ancien amalgame entre l’extrême-droite et toute la Flandre. Que Stefaan De Clerck commette la bévue surprenante de plaider sur les ondes de la RTBF pour « l’oubli » de toute l’affaire (ce qu’il rectifia ensuite) amena même Jacky Morael (Ecolo) à faire des déclarations sur le climat antidémocratique qui régnerait en Flandre. Qu’à l’exception d’Alexander De Croo, les politiques flamands n’aient pas réagi au dérapage de De Clerck, n’a probablement que renforcé Morael dans ses convictions. Même après les rectifications de De Clerck au parlement où il disait clairement qu’on ne peut jamais oublier, Julie Fernandez Fernandez (PS) voyait toujours « le fascisme à nos portes ».

Encore une fois, l’utilisation politique du passé fut palpable : du côté francophone, on faisait le lien avec les négociations en cours, de même que du côté de la N-VA et du Vlaams Belang, où l’on y voyait la preuve qu’il n’est pas possible de discuter avec les francophones, et donc par extension, de discuter en Belgique.

Et pourtant, sur le fond, les points de vue sont plus nuancés que la rhétorique enflée qui est utilisée. Il n’existe pas un autre parti flamand – sans doute même pas la N-VA – qui soutiendrait la proposition extrêmement partiale du Vlaams Belang. A l’inverse, y a-t-il un parti francophone qui refuserait tout débat nuancé à propos de notre passé de guerre ?

En tout cas, de nombreux politiciens ne semblent pas encore être réconciliés avec le débat sur l’amnistie. Le courroux intense de certains politiques francophones donne parfois l’impression que c’est surtout eux qui tiennent absolument à parler d’amnistie, même si c’est pour crier leur indignation à ce sujet. Et ce qui est tout aussi étrange, c’est que la N-VA, le CD&V et le SP.A soutenaient la prise en considération, avec comme argument que dans une démocratie l’on doit débattre de tout, mais qu’ensuite, ils refusaient de participer à des débats télé sur le sujet.

Pour la plupart des gens de ma génération, et certainement de la suivante, le débat sur le passé de guerre n’est pas une priorité. Le cercle vicieux d’incompréhension mutuelle auquel de nombreux politiciens ont réduit ce débat, ces dernières semaines, ne fera que renforcer ce sentiment. C’est dommage, parce que négliger le passé n’est jamais une bonne manière de comprendre le présent. Dans ce domaine, les politiciens feraient mieux de laisser leur place aux historiens.

Traduit du néerlandais par Fabienne Trefois

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
DE LA DIFFICULTE DU VIVRE ENSEMBLE.
DiverCity a pour raison d'être de réfléchir sur les difficultés du vivre ensemble. Entre un homme et une femme, entre amis, entre générations et voisins, entre communautés, entre Flamands, Wallons et Bruxellois, entre communautés immigrées entre-elles et face aux autochtones, il y a des sujets qui fâchent et pourrissent la vie.

On les connaît pour avoir buté sur eux dans notre vie amoureuse, sociale et politique (inter)culturelle. Une vraie boîte de Pandore qu'il faut bien se garder d'ouvrir ou c'est la catastrophe. Un âne, dit-on, ne bute pas deux fois sur la même pierre; les humains, oui. Une des pierres d'achoppement et sans doute la plus sensible entre Flamands et Wallons est la question de l'amnistie. Elle est inscrite dans l'inconscient collectif de ces deux peuples et a atteint un premier paroxysme au moment de la « question royale » qui faillit tourner à la guerre civile belgo-belge. C'était comme les tensions entre les petainistes et les gaullistes, sauf que chez nous, les deux camps ne parlaient et ne parlent pas la même langue. Nous vivons actuellement un remake de ces tensions extrêmes. Vous avez dit deux peuples, deux inconscients? Comment le nier? Pour les Wallons qui tous ont le mot « résistance » chevillé à l'âme, tout Flamand est un collabo qui s'ignore. Pour les Flamands en revanche, tout Wallon est un profiteur, un assisté qui vit à ses dépens. De la même manière, pour tout musulman, le non musulman est est un dénégateur, (un « kafr »), quand pour beaucoup de non musulmans tout mahométan est un terroriste en puissance. Ces clichés sont puissants. Si vous en doutez, plongez-vous dans les forums des sites internet de nos meilleurs quotidiens francophones et flamands, vous serez rapidement édifiés: c'est carrément consternant et c'est quotidien. Dans le royaume des clichés, l'autre n'est bon qu'à être vilipendé ou lapidé en place publique virtuelle. Qu'il y eut des résistants flamands et des collabos wallons n'intéresse personne hormis les historiens y compris Bruno De Wever, frère de Bart, historien lui aussi au demeurant. A en juger par l'actuel « débat sur l’amnistie », ce passé ne passe toujours pas.

Débat? Un vrai dialogue de sourds. « Collaboration, répression : un passé qui résiste », c'est le titre de l'ouvrage de l’historien anversois Marnix Beyen . La répression d’après-guerre semble avoir été ressentie comme anti-flamande par beaucoup de Flamands minimisant volontiers la collaboration nationaliste-flamande et l'excusant en tant qu’idéalisme naïf » commente Sidarnet et il précise:

« L’exigence politique d’une amnistie découle logiquement de cette représentation » Tout le mal-entendu découle de la manière dont on se « représente » l'autre, volontairement ou inconsciemment. Tout malentendu renvoie au minimum à un malentendant. Et comme dit le proverbe, il n'est de pire sourd que celui qui ne veut rien entendre.

Alain Colignon et Chantal Kesteloot, deux jeunes historiens solides et magnifiquement documentés montrent comment « le mouvement wallon a utilisé la collaboration d’une partie importante des nationalistes flamands, pour accuser l’ensemble du mouvement flamand de trahison et de fascisme, et discréditer ainsi ses exigences. »

Et Sidarnet de conclure: « Que dans le Sud du pays, l’on ait aussi collaboré, même si c’était moins pour des motifs idéologiques, est passé sous silence: la collaboration est regardée comme une tare « flamande » et la résistance comme une vertu « wallonne ».

« Ce passé de guerre fut politiquement exploité des deux côtés : le mouvement wallon l’utilisait pour stigmatiser le mouvement flamand, lequel, à son tour, l’utilisait pour attaquer la Belgique. Un contexte qui a rendu la vie dure à ceux qui adoptaient une vision plus nuancée. »

« Négliger le passé n’est jamais une bonne manière de comprendre le présent. Dans ce domaine, les politiciens feraient mieux de laisser leur place aux historiens. »

C'est vrai et faux en même temps. Les clichés ont la vie longue et nous mènent la vie dure. Ils nous explosent à la figure depuis quelques mois dans le dessein de pourrir le climat. Résultat, les sondages s'emballent et les partis les plus manichéens, la N-VA flamande et le Ps wallon, gagnent encore des voix aux sondages.

L'équation est pourtant assez simple: les Flamands ne voulant plus subsidier les énormes déficits Wallons, les diabolisent en les traitant de profiteurs et d'exploiteurs (Van Aelst se surpassant dans son rôle d'avocat du diable flamingant). Indignés, les Wallons sortent de la naphtaline l'arsenal des clichés d'une Flandre peuplée de descendants de collabos. Le non-débat sur l'amnistie est à la fois baromètre des incompréhensions , révélateur de haine et catalyseur de tensions susceptibles de déboucher sur le divorce tant désiré par quelques-uns.

On se demande comment, dans un tel contexte, une majorité de Flamands continuent à défendre la survie d'une Belgique «une» .

Une « mèèèèère chérie toujours grande et belle » certes, mais consciente de devoir revoir sa « devise immortelle » clamant « son invincibl'unité ».

« Nous le jurons tous, tu vivras. » Tous? Flamands, Wallons , Bruxellois et aussi les centaines de milliers de Belges à double nationalité?

Non , il n'est pas aisé de plaider le respect mutuel et le dialogue interculturel à ces nouveaux « enfants de la patrie » quand papa Wallonie et mère Flandre s'insultent et se jettent la vaisselle à la tête.
MG

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