mercredi 8 juin 2011

mment les artistes voient le monde

Cette année, la Biennale de Venise valait surtout par les pavillons nationaux. C’est l’Allemagne, avec Christof Schlingensief, qui a gagné le Lion d’or.

Si chaque Biennale d’art à Venise est une occasion de faire le point sur le monde de l’art, la proposition inverse vaut tout autant. On peut y découvrir comment les artistes d’aujourd’hui voient le monde, avec le regard singulier qu’ils jettent sur une société mondialisée et déboussolée par les crises financières et écologiques. Avec cette grille de lecture, on peut faire un tour de la Biennale.
1. Le monde est oppressant. En témoigne le pavillon britannique de Mike Nelson. Il y a reconstruit tout un immeuble turc abandonné avec ses couloirs claustrophobes, sa cour intérieure, ses greniers, on s’y croirait jusqu’à l’étouffement. Le pavillon allemand est de la même eau, en plus émouvant. C’est à juste titre qu’il a obtenu le Lion d’or du meilleur pavillon. Il est consacré à l’artiste multidisciplinaire (metteur en scène, cinéaste, plasticien, etc.) Christof Schlingensief, le plus grand provocateur du théâtre germanophone contemporain, décédé en août dernier à l’âge de 49 ans d’un cancer du poumon. L’Allemagne avait néanmoins décidé de maintenir sa participation à la Biennale sous forme d’une cathédrale reconstituée au cœur du pavillon, avec vitraux, autel, bancs, musiques de Bach et requiem de Fauré. Partout, des petits films, des objets, des ex-voto curieux. Il y est question de marginalité, de souffrances, d’étrangeté, avec des petits films à la Méliès ou à la Buñuel , mais aussi d’une extraordinaire humanité qui met parfois les larmes aux yeux quand on assiste à la naissance d’un enfant dans ce capharnaüm du monde. Le pavillon présente aussi son ultime rêve : comme Fitzcarraldo à Manaus, en Amazonie, dans le film d’Herzog, il avait commencé à bâtir au Burkina Faso, à Gando, le "premier village-opéra du monde", "Remdogoo", avec salle de spectacle, école et dispensaire. Le Lion d’or est un hommage à cet artiste qui met en avant la fragilité si humaine de l’homme et un hommage au courage de l’avoir programmé malgré sa mort.
2. Le monde est chaotique. Les deux grandes expositions de groupe - dirigées par la commissaire suisse, Bice Curiger, aux Giardini (dans le "Padiglione Centrale") et à l’Arsenale - déçoivent. Elles sont sans fil conducteur, sans propos, à l’image, sans doute, d’un monde déboussolé qui ne sait s’il doit revenir au passé (trois tableaux du Tintoret y sont, magnifiques au demeurant) ou chercher un avenir dans le noir.
3. Le monde est menacé par le populisme. En témoigne, le scandaleux pavillon de l’Italie dans l’Arsenale, imaginé par le provocateur en chef, Vittorio Sgarbi, ancien secrétaire de la Culture de Berlusconi. Tout est déjà dans le titre, "L’Arte non è Cosa Nostra", un jeu de mots qui signifie que l’art ne peut être une "Cosa Nostra", une mafia. Autrement dit, il faudrait sortir l’art de la "mafia du commerce" qui pousse l’art contemporain. Et pour cela, il a invité 200 artistes, tout et n’importe qui, à exposer leurs œuvres de manière indécente, bord à bord, dans un fouillis inextricable. Sa provocation démontre, a contrario, que ceux qui promeuvent l’art contemporain valent mieux que les poujadistes qui veulent opposer le "peuple" aux soi-disant "élites".
4. Le monde est "la promesse d’un printemps". Un des facteurs marquants de cette Biennale est l’impact des révolutions arabes. L’art du Proche-Orient et des pays arabes sort grandi de cette Biennale. L’Irak a son pavillon près des Giardini, avec sept artistes remarquables sur le thème de l’eau. Ils ont tous quitté Bagdad à un certain moment, mais restent imprégnés par leur pays. Azad Nanakeli, à la manière de Bill Viola, filme un homme prenant sa douche et, à ses côtés, le même dans une douche de sang. Adel Adibin imagine une guerre emblématique de deux cadres dynamiques pour l’eau. On y retrouve aussi le peintre Ahmed Alsoumadi, déjà vu à l’expo Pinault au Palazzo Grassi, qui peint les désastres de la guerre. Cet art arabe contemporain est remarquablement montré à l’expo "The Future of a promise", installée dans un bel ancien entrepôt de sel près de la Punta della dogana, sur les Zattere. Des artistes palestiniens, libanais, marocains, tunisiens, égyptiens, etc., ont un propos qui, soit préfigure, soit suit les révolutions du printemps arabe. Une artiste d’Arabie saoudite a réalisé des dizaines de mouettes figées dans leur vol avec, sur le dos, les certificats obligatoires rédigés par leur mari ou père, pour qu’une femme saoudienne puisse voyager. Emily Jacir montre un tapis à bagages d’aéroport, mais qui, ici, tourne en rond en un cercle absurde. Et Mounir Fatmi a imaginé les drapeaux des pays arabes accrochés au mur, mais dont deux, tunisien et égyptien, sont déjà fixés aux balais chassant les dictateurs. Le pavillon égyptien rend hommage à un artiste décédé sur la place Tahrir pendant la révolution et qui, l’année précédente, avait fait une performance marathonienne.
5. Le monde reste utopique. Nous avons déjà évoqué le magnifique travail de Sigalit Landau au pavillon israélien. Il faut ajouter celui, très fort, de Yael Bartana, une Israélienne choisie pour représenter la Pologne (Sigalit Landau et Yael Bartana font partie de nos coups de cœur dans la Biennale officielle, avec les pavillons allemand et suisse, et avec Hans Op de Beek). Si Sigalit Landau œuvre à rapprocher Arabes et Israéliens, Yael Bartana travaille l’histoire douloureuse entre une Pologne souvent antisémite et les juifs. Dans trois fictions filmées, elle imagine qu’un jeune activiste juif plaide le retour en Pologne des 3,3 millions de juifs exilés en Israël. Une sorte de "droit au retour". Le jeune homme harangue les pionniers juifs des kibboutz, au cœur de Varsovie, y construit une implantation barricadée sur l’ancien ghetto et y vit selon les utopies des années 50. Et, finalement, il se fait assassiner. Ses films traitent, selon un angle original, des rêves sionistes, de l’antisémitisme polonais et de l’Holocauste. Coup de chapeau à la Pologne de l’avoir programmée.
6. Le monde veut se divertir. Heureusement pour le visiteur, certains ont pensé à lui changer les idées. La Chine offre aux visiteurs fatigués, au bout de l’Arsenale, un grand nuage de gouttes d’eau sentant le thé. Dans le parc à côté, un groupe d’activistes viennois (GELITIN) donne des concerts de rock "vintage". Loris Gréaud a déposé une vraie fausse baleine et on peut y entrer voir "la maison de Gepetto". Le Japon propose d’entrer dans un monde de mangas en 3D, un déferlement d’images.
7. Le monde est mystérieux. Allez voir le pavillon autrichien et Markus Schinwald dans des étranges peintures et films, absurdes, inquiétants, doux et psychotiques. Et dans le pavillon argentin, dans l’Arsenale, Adrian Villar Rojas a construit d’immenses "sculptures" de béton, comme des ruines du XXIe siècle, à moins qu’elles ne soient la renaissance de quelque chose
Biennale de Venise, fermée le lundi, jusqu’au 27 novembre

COMMENTAIRE DE DIVERCITY:
LES ARTISTES SONT LES PROPHETES DES TEMPS MODERNES
“Découvrir comment les artistes d’aujourd’hui voient le monde!” Guy Duplat pose là une question fondamentale et il ajoute: quel regard singulier jettent-ils sur une société mondialisée et déboussolée par les crises financières et écologiques? Cette question fait sens et nous aimerions la poser bien au-delà de la Biennale de Venise.
“L’artiste est à la fois crise et sismographe de la crise” a dit un jour un critique à propos du géant Hugo Claus. L’artiste, son oeuvre surtout, est la meilleure grille de lecture de notre société qui se délite et de notre monde qui je le répète se démonde à vue d’oeil. De retour de Venise, Guy Duplat fait sept observations intéressantes, revenons-y: Le monde est oppressant, chaotique,menacé par le populisme; le monde est "la promesse d’un printemps" ("The Future of a promise"), “Mounir Fatmi a imaginé les drapeaux des pays arabes accrochés au mur, mais dont deux, tunisien et égyptien, sont déjà fixés aux balais chassant les dictateurs. Le pavillon égyptien rend hommage à un artiste décédé sur la place Tahrir pendant la révolution et qui, l’année précédente, avait fait une performance marathonienne”. Le monde reste utopique: “Sigalit Landau œuvre à rapprocher Arabes et Israéliens, Yael Bartana travaille l’histoire douloureuse entre une Pologne souvent antisémite et les juifs : ses films traitent, selon un angle original, des rêves sionistes, de l’antisémitisme polonais et de l’Holocauste. Coup de chapeau à la Pologne de l’avoir programmée.” Le monde veut se divertir; le monde est mystérieux. Voilà comment les artistes voient le monde...
“Beauty is in the beholder’s eye” disait Shakespeare. La beauté est dans le regard, dans l’oeil de celui qui contemple. Les artistes en cela sont les prophètes, les pythies des temps modernes, ceux qui voient mieux que que nous que nous (immergés dans le temps réel), mieux que les politiques (englués dans le court terme) les cygnes noirs qui volent à l’horizon. Scotchés à nos écrans divers, nous sommes coupés de l’horizon; pas les artistes. Les plus doués d’entre eux voient tellement loin qu’ils sont capables de futurer notre présent. Future is in the artists’ eyes. Observons donc leurs indignations qui répercutent celle de la jeunesse d’orient et d’occident et annoncent un autre chose, un autrement. Ce sont les derniers utopistes qui voient avant tout le monde les lieux de “nulle part” ou de “pas encore”. Constatons que si on compte des scientifiques et des universitaires parmi les kamikazes intégristes, en revanche, on ne dénombre parmi eux aucun artiste digne de ce nom. N’est pas artiste qui veut ou qui s’auto proclame tel comme Néron qui se voulut poète et mit le feu à Rome, comme Hitler qui se rêva peintre et s’en prit aux vrais artistes en brulant leurs livres, en détruisant leurs toiles: “entartete Kunst” disait-il, art dénaturé et dénaturant.
On s’étonnera que Guy Duplat ne dise rien du pavillon belge. Nous constatons pour notre part, qu’il n’y a pas d’artistes dans la mouvance de la N-VA, hormis quelques intellectuels tels que le journaliste Siegfried Bracke et le philosophe Rondas. La N-VA, on ne l’a pas assez dit, est un parti de boutiquiers, de petits et grands entrepreneurs, fonctionnaires, artisans et de membres innombrables de la classe moyenne, la N-VA c’est l’avatar déchristianisé de l’ancien CVP ; “een volkspartij”, le parti du peuple.
Les artistes sont ailleurs. Les artistes flamands se sont réunis à quelques centaines au KVS pour dire “NON/NEEN, niet in onze naam! “Les artistes ne sont jamais du côté du populisme car ils sont dans le camp de la liberté de parole et de la libre expression. Les artistes sont toujours dans le camp de l’interculturel, du cosmopolitisme, du dialogue des formes, des styles, des langages qui régénèrent les civilisations.
On ne le dit pas assez, si quelques traitres ont fait le lit des tyrans, beaucoup d’artistes ont souffert ou péri dans les camps nazis et soviétiques comme dans le geôles des dictateurs aujourd’hui en fuite ou aux arrêts.
Si quelques-uns ont opté pour la collaboration, beaucoup ont rejoint la résistance et pas qu’en France. Deux d’entre eux furent président de la république: le compositeur polonais Penderecki et l’écrivain tchèque Vaclav Havel; le florentin Mitterrand était à sa manière, comme De Gaulle artiste de la plume et du verbe.
On sait que Sarko est plus friand des chansons de Johnny que de la prose de la princesse de Clèves; que Dehaene et Leterme préfèrent le foot à la littérature. Les artistes et les politiques vivent désormais dans des mondes différents. Il semble bien que les premiers entrent en résistance contre les seconds. Si cela devait se confirmer, ce serait une excellente nouvelle.
MG

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