lundi 8 août 2011

François Perin : «Finissons-en !»

Grand témoin et ancien acteur majeur de la scène politique belge, François Perin souhaite que la Flandre proclame son indépendance, que Bruxelles s’organise en ville internationale et que la Wallonie rejoigne la France. Pour lui, il faut en finir. Par David Coppi

Jeudi après-midi, café de l’Europe, la digue, Saint-Idesbald : « Je n’ai pas choisi mais ça tombe bien : c’est une station balnéaire essentiellement pour enfants, donc les mères sont jeunes… » Grisaille, pluie fine : mer, plage et ciel ne font qu’un paysage. À la table, François Perin n’enlève ni blouson ni chapeau, il attaque…

LES NEGOCIATIONS DOIVENT REPRENDRE LE 16 AOUT. CELA VOUS INSPIRE ? LA BELGIQUE CONTINUE ? OU S’ACHEVE-T-ELLE ?

Sur les négociations, je n’ai pas grand-chose à dire. Demandez à Di Rupo. Interrogé à propos de la possibilité de former un gouvernement, le formateur a répondu : « Je n’en sais rien »… En ça, il était parfaitement sincère, et bien informé.

DE WEVER A REAFFIRME, LORS DE LA FETE FLAMANDE , QUE LA FLANDRE ETAIT UNE NATION.

Et Kris Peeters, président du gouvernement flamand, demande, lui, à être reçu à l’étranger comme un chef d’Etat. Il prend de l’avance si vous voulez. Et il n’est pas N-VA, mais CVP, CD&V si vous voulez, héritier du grand et influent parti catholique flamand. Chef d’Etat…

LE PROBLEME, CE N’EST DONC PAS TANT LES NEGOCIATIONS DU 16 AOUT.

Le problème n’est pas celui, classique dans les régimes parlementaires, de la formation d’une coalition, mais de l’existence de la Belgique. On a évoqué la « nation » flamande. En face, les bons Belges, eux, qui sont surtout la masse de l’opinion publique francophone, et les hommes politiques élus par les francophones, sont accrochés à l’idée de Belgique. Le comble, c’est Francis Delpérée, qui envisage, si les Flamands devaient partir, une « Belgique résiduaire », avec tout : la Constitution , les institutions, la famille royale, le Roi… De la folie !

« FOLIE » ? MEME LA BELGIQUE RESIDUAIRE , AMPUTEE DE LA FLANDRE , NE TROUVE PAS GRACE A VOS YEUX ?

Non. Il y a quelque chose que la presse et les médias ne rappellent jamais, c’est l’histoire, et c’est fondamental : en 1830, à cause de la défaite de Napoléon à Waterloo, les neuf départements du nord – par sanction – sont enlevés à l’Empire, et là, ce que l’on appellera le « congrès national belge », élu après la révolution de novembre, est le fruit du vote d’à peine 2 % de la population ! 2 % émanant de la grande bourgeoisie. C’est tout. Le suffrage universel viendra plus tard.

VOUS VOULEZ DIRE : IL Y A UN VICE ORIGINEL.

Oui. Les gens – en particulier les bons Belges, je l’ai dit – ne se rendent pas compte. Ce n’est pas tout. La fameuse « révolution » de 1830, qu’en est-il ? Elle éclate sur une scène d’opéra, où l’on jouait La Muette de Portici. Avez-vous déjà vu la masse populaire se presser à l’opéra ? À cette époque en tout cas, seuls les bourgeois pouvaient aller à l’opéra. Ce sont eux qui se sont enflammés. La révolte, ensuite, sera celle d’une masse populaire de Bruxelles – d’une seule commune –, ce qui, d’ailleurs, fera peur à ladite bourgeoisie, qui créera alors un pouvoir qui perdurera, notamment une garde civique pour maintenir l’ordre. La voilà, notre Belgique.

Et j’ajoute : qui intervient à l’époque pour consolider tout cela ? L’Angleterre, vainqueur, avec Wellington, de Bonaparte. En effet, que se passe-t-il ? Le congrès national désigne un roi : un collatéral des Bourbons, un prince français. Les Anglais disent « non ». Ils récusent notre candidat. En désarroi, notre ministre des Affaires étrangères se rend à Londres : « Que faire ? ». Les Anglais lui disent : « Ah !, mais c’est simple… Nous avons un prince disponible… Un certain Léopold de Saxe-Cobourg ». Un personnage que personne ne connaissait chez nous. Qui avait refusé, avant cela, d’être propulsé roi des Grecs. Le congrès national obtempère.

POURQUOI RAPPELEZ-VOUS TOUT CELA ?

Parce que notre opinion publique ne sait pas que la Belgique est un artifice, à l’origine une sorte de protectorat anglais. La voilà, notre histoire ; les voilà, nos origines. On connaît la suite : avec le suffrage universel, à partir de 1919, on assistera à l’affirmation du mouvement flamand. Qui, d’étape en étape, a gagné sur toute la ligne.

« GAGNE » QUOI ?

Il a gagné de devenir une « nation », avec un esprit collectif qui, de fil en aiguille, deviendra une « conscience nationale ». Bart De Wever est dans la ligne, et logiquement, il dit : « Nous voulons un Etat flamand indépendant ». Et vous aurez noté que pour expliquer ça, il va d’abord à Londres. Chez Cameron, il y a quelques mois. Il connaît l’histoire, De Wever. L’Angleterre – la France n’y verra pas d’inconvénient – sera le premier Etat à reconnaître l’indépendance de la Flandre quand celle-ci sera proclamée.

CAR ON EN EST LA, SELON VOUS ? C’EST LA PROCHAINE ETAPE POUR LE MOUVEMENT FLAMAND ? UNE DECLARATION UNILATERALE D’INDEPENDANCE EN FLANDRE ?

C’est, en tout cas, ce que souhaitent les principaux leaders flamands, à commencer par ceux de la N-VA , qui ont une grande influence sur les autres. Et moi, personnellement, je le souhaite aussi !

VOUS SOUHAITEZ QUE LA FLANDRE PROCLAME SON INDEPENDANCE… ET NOUS, DANS TOUT CELA ? LA « NATION » WALLONNE N’EXISTE PAS, LA BRUXELLOISE MOINS ENCORE…

La notion de Wallonie n’a été inventée qu’au milieu du XIXe siècle ; même si le mot « Wallon » remonte à la nuit des temps, de la racine « Wahl », germanique, qui veut dire « population romanisée » – on trouve la même racine en Suisse. Mais enfin : les Belges francophones, qui détestent le mouvement flamand ne le comprennent pas, ne connaissent pas ses origines, son fondement populaire, doivent sortir de leur aveuglement… Il n’y a pas de « drapeau belge », pas davantage, je l’ai dit, de nationalisme wallon. Il faut donc qu’ils cherchent une solution. Il n’y en a qu’une.

LAQUELLE ?

Il n’y a plus qu’une issue, à laquelle les politiques ne se résolvent pas : devenir une région de France, graduellement. Quel est l’intérêt de s’acharner à vouloir un gouvernement belge ? C’est que cela fournit un grand nombre d’emplois de ministres, et de cabinets ministériels. Alors, on tire sur la corde.

C’EST UN DETAIL.

Pas un détail, une résistance.

DONC, WALLONIE, REGION DE FRANCE. ET BRUXELLES ?

Problème. Les Flamands disent que c’est leur capitale. Ce qui est insensé démographiquement. Ils sont obsédés : à l’étranger, lors d’expositions internationales, ils présentent des cartes géographiques où Bruxelles figure en plein dans leur territoire. Mais Bruxelles est quand même en grande partie francophone et composée d’immigrés. Alors, quoi ? Les Flamands ne vont quand même pas faire donner la troupe ! Bruxelles est une ville internationale. Point. Les Bruxellois, d’ailleurs, sont francophones mais francophobes. Je souhaite donc le scénario suivant : la proclamation d’indépendance de la Flandre , une négociation pacifique de la séparation et du sort de Bruxelles, et la Wallonie en France. C’est mon opinion. On va hurler ! Mais enfin…

PENDANT CE TEMPS, ELIO DI RUPO, EN FORMATEUR, ESSAIE DE RECOMPOSER UNE COALITION, DE FAIRE DURER LA BELGIQUE …

C’est un Italien naturalisé, né en Belgique… Les Italiens ont un attachement spécial au pays qui les a accueillis, donné un emploi… Et puis, pour Di Rupo, comme socialiste, la Belgique , c’est la sécurité sociale, la raison d’être de la social-démocratie. On est sur un autre registre.

ADMETTONS MEME QU’IL REUSSISSE A FORMER UN GOUVERNEMENT. LE PAYS EST-IL SAUVE POUR AUTANT ?

La N-VA ne va pas s’évanouir, le nationalisme flamand est bien ancré. Il est porté tantôt avec virulence, et haine, par certains, tantôt avec un louvoiement prudent par d’autres, mais il ne s’arrête pas, il ne s’arrête jamais.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY
BRILLANTISSIME
Et vive les pépés inoxydables, les François Perin, Helmut Schmidt, Edgar Morin, Hessel et autres Spitaels (tiens, on ne l’entend plus celui-là).
Perin, le Voltaire belge qu’on nous envie en France, remet ici enfin les trois pendules à l’heure: la wallone, la flamande et la bruxelloise. Il faut lire et relire cette interview lumineuse, l’apprendre par cœur, la diffuser au maximum et surtout ne jamais plus le perdre de vue ; l’enseigner aux rhétoriciens à la rentrée des classes avec interro à la clef. Bref s’en pénétrer une fois pour toutes et cesser de rêver.
« Notre opinion publique ne sait pas que la Belgique est un artifice, à l’origine une sorte de protectorat anglais. La voilà, notre histoire ; les voilà, nos origines. On connaît la suite : avec le suffrage universel, à partir de 1919, on assistera à l’affirmation du mouvement flamand. Qui, d’étape en étape, a gagné sur toute la ligne. »

Les politiques, on ne le sait que trop se sont tellement posés comme défenseur de leur électorat qu’ils regardent ceux d’en face comme l’ennemi ; chaque concession de leur part est ressentie comme une trahison. C'est l'impasse:"Los het op maar laat niets los !" Résous le problème mais ne recule pas d’un pouce!
Désormais, les politiques ne savent ni vivre ni gouverner ensemble ; le peuple oui, un peu. La preuve, Perin passe ses vacances à la Vlaamse Kust et Leterme est supporter du Standard ; surtout on entend autant parler flamand sur la croisette à Dinant que français à Blankenberge. Mais le problème politique est ailleurs
« Bart De Wever est dans sa ligne, quand il dit : « Nous voulons un Etat flamand indépendant ». Et vous aurez noté que pour expliquer ça, il va d’abord à Londres. Chez Cameron, il y a quelques mois. Il connaît l’histoire, De Wever. L’Angleterre – la France n’y verra pas d’inconvénient – sera le premier Etat à reconnaître l’indépendance de la Flandre quand celle-ci sera proclamée. »

Elio Di Rupo, en formateur, essaie de faire durer la Belgique …

« C’est un Italien naturalisé, né en Belgique… Les Italiens ont un attachement spécial au pays qui les a accueillis, donné un emploi… Et puis, pour Di Rupo, comme socialiste, la Belgique , c’est la sécurité sociale, la raison d’être de la social-démocratie. On est sur un autre registre. »

Tout est dit et tellement bien dit.

Rien à ajouter, rien a retrancher !

A bon entendeur salut.

Put that in your pipe and smoke it.
MG

So what? Sorry, even if it breaks my heart, this is all Greek to me ...

Je vis à des années lumière de ce labyrinthe belgo-belge, dans une île à peine plus grande que la Belgique (41'000 km2), dont 1/4 est désertique et divisée en 26 cantons (ou républiques) dotés chacun de leur propre constitution, parlement, gouvernement, système scolaire etc.
Qu'est-ce qui nous réunit, nous les Suisses? Rien!

Ni la langue, ni la culture, ni le caractère, ni notre morphologie, ni la nature de notre sol, ni nos coutumes, ni notre identité, ni notre religion, ... RIEN.

Pourquoi ça marche? Je l'ignore!

Ma conviction est que la Belgique est une entité viable, car ses habitants ont des points communs. On les repère comme touristes où qu'ils soient. Cliché? Sans doute, mais le Belge EXISTE et son pays aussi.

Le bla-bla historique, "vice originel, la Belgique est un artifice", de Monsieur Perrin peut s'appliquer à n'importe quel pays dans le monde, so what? Je ne suis pas historienne et n'ai jamais réfléchi à la question, mais je me demande quel pays est constitué de régions et d'habitants qui se ressemblent comme des clones, bref, qui ne forment qu'un et un seul peuple, et où le hasard de l'Histoire ou des décisions administratives, locales ou étrangères, n'ont pas dessiné les frontières. Tell me.

Je renvoie Tintin à la rescousse, lui qui a sauvé le roi de Syldavie, Muskar XII, en empêchant une bande de révolutionnaires de s'emparer de son sceptre et de l'obliger à abdiquer. (voir: Le Sceptre d'Ottokar.)
Je vous laisse apprécier la devise de ce petit royaume inscrite sur la bannière Quel lecteur de Tintin l'a vraiment lue et comprise? « Eih bennek, eih blavek. » (Devise de la Syldavie , pays imaginaire créé par Hergé, qui signifie à peu près en langue syldave « J’y suis, j’y reste). »).
Et que vivent la Belgique et la Syldavie !
A.M.

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