lundi 1 août 2011

Moureaux : «Le politique n’ose plus aller à contre-courant»

Philippe Moureaux est le père de la législation anti-discrimination. Trente ans plus tard, le socialiste en est fier, mais s’inquiète de la montée du racisme, de la haine de l’étranger.

Trente ans, déjà, que Philippe Moureaux, ministre de la Justice à l’époque, apposait son nom au bas de la loi punissant le racisme.
Un souvenir majeur ?
J’ai fait voter cette loi dans un délai extraordinairement rapide. Si j’ai joué un rôle, c’est celui de l’effet de surprise. Il y avait eu un attentat à Anvers, puis une grande manifestation antiraciste à Bruxelles. On avait une petite fenêtre ; ces fenêtres-là, on ne les agrandit pas : ou bien on passe, ou bien on ne passe pas. Cela a marché ! Sous le coup de l’émotion, on a pu avancer.
Ce fut donc assez simple ?
L’opposition ne m’a pas mis d’entraves. On a fait voter ce texte quasi à l’unanimité ; quelques libéraux, vraiment très très racistes sont restés à l’extérieur. Et tout ça, je l’ai fait, je peux l’avouer aujourd’hui, sans en avoir parlé au gouvernement ! Un jour, le Premier ministre, Mark Eyskens m’a convoqué : « M’enfin Philippe, qu’est-ce que c’est ? » Je lui ai dit : « Mais j’applique l’accord qu’on a au gouvernement, n’est-ce pas. Tu n’es tout de même pas contre ? » Puis le texte est arrivé au Sénat et là, j’ai commencé à avoir de l’opposition. Il y avait un lobby pro-Afrique du Sud ; il y avait, en particulier au CVP, un petit groupe très proche des dirigeants sud-africains. Mais j’étais toujours dans la fenêtre où il était difficile de ne pas accepter le texte. J’ai aussi été aidé par des associations. Le Mrax, qui a bien changé, la Ligue des droits de l’homme. Ils ont fait un lobby important, auprès de la presse notamment.
Le contexte était différent ?
Il y avait quand même un grand consensus au sein du monde politique. Et les opposants étaient honteux. Ce n’est plus le cas aujourd’hui : ils trouvent d’autres prétextes, la loi est contournée. Aujourd’hui, on ne rejette plus les « Arabes », on rejette les « musulmans », manière de ne pas tomber sous le coup de la loi anti-racisme.
Vous êtes fier d’avoir laissé votre nom ?
Ce qui est amusant c’est de voir pourquoi j’ai laissé mon nom à cette loi-là.
Vous l’avez portée !
Oui, mais j’en ai porté d’autres qui ne portent pas mon nom. Au départ, ceux qui l’ont appelée la loi Moureaux pensaient mettre fin très vite à mon existence politique. En ce compris au PS, certains ont dit : « Les milieux populaires n’aiment pas ça, Moureaux s’est mis une corde au cou. Il faut serrer le nœud, et bien répéter : la loi Moureaux, la loi Moureaux. » C’est vrai, sur le plan électoral, elle m’a joué un mauvais tour, mais je l’ai assumée avec plaisir puisque c’est une loi dont je suis très fier.
Elle a prouvé son utilité…
Au début, les tribunaux étaient extrêmement réticents. D’ailleurs, sur le plan judiciaire, c’est une base non négligeable mais pas fondamentale. Cette loi a surtout comme vertu son aspect moral. À cet égard, elle a ouvert la voie à la lutte contre tout ce qui est discrimination, traitement infamant, injuste, à l’égard des gens qui sont différents. Au fond, cette loi, c’est une porte qui s’ouvre pour toute la législation qui permet aux homosexuels d’exister, aux femmes d’être mieux défendues. C’est la première grande percée.
Le travail n’est pas fini ?
Mon action ne s’est pas arrêtée avec la loi. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles je dispose d’un contingent de haine assez exceptionnel ; j’ai toujours continué à travailler pour permettre aux gens d’origine étrangère, de couleur ou de religion différente, de vivre en Europe de façon heureuse. Nous sommes dans une phase, liée à la crise économique, où on a de nouveau un rejet extraordinaire de l’étranger.
Vous êtes inquiet ?
Mais regardez ce qu’on fait ! Sur le regroupement familial, par exemple, quelle infamie que ce texte qui discrimine les Belges par rapport aux autres ! On fait vraiment n’importe quoi, maintenant, contre les gens de couleur.
Que faut-il faire ?
Les médias sont en première ligne ; il faut qu’ils prennent conscience du mal qu’ils peuvent faire. Certains traitements créent, dans l’opinion publique, cette tonalité où l’on finit par croire que, si ça va mal en Europe, c’est lié aux étrangers. Alors que c’est exactement l’inverse ; l’Europe aura besoin de sang nouveau.
Il n’y a pas que les médias…
Non, non, bien sûr, ils sont un reflet, un miroir. Il y a le politique, qui est d’une complaisance… Ne parlons pas de l’extrême droite, c’est sa pitance. Mais la droite n’est pas très loin. Et la gauche n’ose plus défendre les valeurs. La gauche est d’une timidité sur ces sujets ! Cela, c’est une régression, peut-être plus inquiétante, plus de fond. Il y avait une époque où les partis de gauche, sur des sujets pareils, même à contre-courant de l’opinion publique, osaient ! Maintenant, on fait un sondage, beaucoup de gens n’aiment pas les étrangers et du coup, on n’ose plus trop défendre les grands principes.
Vous visez le PS ?
Le PS en Belgique se tient encore assez bien par rapport à d’autres pays, mais il y a malgré tout une influence qui va dans le sens de ce que je vous ai dit.
Que doit faire le politique ?
Il faudrait d’abord retrouver des politiques qui osent aller à contre-courant.
Et après ?
Bousculer l’opinion publique, prendre des risques. Une des grandes choses que François Mitterrand a faites, c’est la suppression de la peine de mort, contre la volonté d’une majorité de Français.
Si c’était à refaire, vous écririez autrement cette loi ?
La loi a été renforcée ultérieurement ; pour la faire passer, je l’avais d’abord faite assez prudente. D’ailleurs, si je peux donner un conseil aux jeunes femmes et hommes politiques, c’est de savoir qu’en politique, quand on a une fenêtre qui s’ouvre, il faut foncer. Parce qu’en général, elle ne s’ouvre pas deux fois.
On en a raté, des fenêtres, en 400 jours ?
Je ne suis pas sûr ; on est devant un autre phénomène, très profond.
À savoir ?
Une volonté, côté néerlandophone, soit d’aller jusqu’à la scission, soit d’imposer une Belgique où le peu de choses qui reste au fédéral soit entièrement dominé par la Flandre. Face à cela, les francophones n’ont pas tous bien compris le danger.
Vous croyez qu’on va trouver une issue ?
Il y a toujours une issue. Mais il faut qu’elle convienne… Ah, la mort est aussi une issue. Mais vivons d’espoir.

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