lundi 5 septembre 2011

CORIJN, DE NEEF, VAN PARIJS ET LES AUTRES ONT RECIDIVÉ

Ils se sont réunis une nouvelle fois, à Bruxelles, dans les locaux de Saint Louis avec 130 interlocuteurs qui n’ont pas hésité à sacrifier un samedi chaud et ensoleillé pour faire le point sur le fait bruxellois.

Surtout pour réfléchir ensemble sur la façon renforcer la dynamique interculturelle au sein du « laboratoire de cohabitation » qu’est Bruxelles ; aussi la manière de mettre en place une communauté métropolitaine de plus de deux millions de Bruxellois, bien au-delà de 19 communes cernées par un gordel que le ban et l’arrière ban du flamingantisme parcourt à vélo en ce dimanche pluvieux.

REPENSER BRUXELLES, SANS TABOU
Les trois mousquetaires de Aula Magna (et des Etats Généraux de Bruxelles) estiment qu’il est temps en effet que les intellectuels repensent la réalité bruxelloise sans tabou et ils n’hésitent pas à mettre les mains dans le cambouis. Il s’agit de réfléchir en profondeur, de manière ouverte, rigoureuse et non partisane à ce que peuvent et doit devenir à long terme l’entité régionale de Bruxelles capitale.
Les politiques sont pris dans la compétition électorale, tenus à des promesses à court terme sur des éléments relativement mineurs par rapport aux réformes fondamentales. Ils sont en campagne électorale permanente, un fait qui caractérise la vie politique belge actuelle.
Les intellectuels ont plus de liberté mais, séparés en deux communautés, vu l’évolution institutionnelle, ils n’ont plus de points de contact systématiques et ils se parlent par médias interposés.
Corijn, Van Parijs et De Neef et les autres s’efforcent de jeter des passerelles et de créer un terreau fertile pour faire advenir des d’initiatives susceptibles de fonder la confiance et surtout de vaincre la peur de l’autre entre Flamands et francophones mais aussi à l’égard des autres communautés.
On a parlé français et aussi néerlandais ce samedi, moins que les fois précédentes. En revanche les représentants des communautés d’origine étrangère étaient plus largement représentés.
Ce samedi, les politiques -grands absents de cette rencontre hormis quelques verts- ont dû sentir « le souffle chaud de la société civile ». Suite au diagnostic impressionnant de Benjamin Wayens sur la situation dramatique de l’enseignement à Bruxelles, l’intervention de Tekochin Yalcin nous a particulièrement impressionné. Son prénom d’origine kurde signifie « la lutte » et il le porte bien. Car Tekochin est un battant. L’enseignement, il y est arrivé après un long parcours jalonné de chemins tortueux et de galères. Pourtant l’avenir s’annonçait radieux pour cet élève ultra doué, diplômé universitaire à vingt-deux ans à peine. Mais l’entrée cahotique dans la vie active l’a mené à la découverte de lui-même
Il fait partie de l’élite issue de l’immigration, les rescapés comme ont les appelle et qui sont malheureusement assez peu nombreux, mais ils existent et ils étaient quelques un à saint Louis, notamment un jeune imam progressiste et démocrate.

TOUJOURS APPRENDRE A APPRENDRE, ETRE AUTODIDACTE, AVOIR UNE VISION CRITIQUE DES CHOSES.
« Personne ne veut travailler dans les écoles dites « à discrimination positive », alors forcément les jeunes de mon profil, on les engage tout de suite ». Tekochin Yalcin est arrivé dans l’enseignement un peu par hasard. Ses études en Communication, il les a menées tambour battant sans jamais vraiment se projeter dans l’avenir. « J’avançais carpe diem sans penser aux lendemains ». La fin de ses études le prend par surprise, trop tôt pour travailler se dit-il. Alors, il part en Erasmus sur la terre de ses ancêtres, en Turquie. Six mois de cours à l’université Galatasaray d’Istanbul, des cours en français, anglais et turc. Et une révélation d’où naîtra sa devise : « toujours apprendre à apprendre ». Etre autodidacte, prendre du recul, avoir une vision critique des choses.

De retour en Belgique, Tekochin postule tous azimuts. Il se rend vite à l’évidence, les diplômés dans son genre sont légion sur le marché, mais les places se font rares. Il décide alors de s’ouvrir les portes de l’enseignement et passe l’agrégation en Communication. Petit passage à la réalité avec une semaine de stage dans son ancienne école secondaire de Ganshoren. « Je donnais cours à des élèves à peine plus âgés que moi », se souvient-il, « et je me sentais très proches d’eux ».

Diplôme en poche, il décroche rapidement un poste de prof de français dans une école néerlandophone de Bruxelles. « Le rêve, les conditions idéales, une belle école, des élèves respectueux, je me suis tout de suite senti à l’aise dans ma peau de professeur respecté, mais j’enseignais le français comme langue étrangère ». Une expérience qui va se trouver par la suite salvatrice.

GRAND FRERE, EDUCATEUR, FLIC…
Engagé dans une école francophone à discrimination positive, il se voit forcé d’endosser des casquettes qui le surprennent. «A l’école flamande, j’étais le professeur, tout d’un coup, je me suis retrouvé parent, grand frère, éducateur, flic… et un peu prof ! Insultes, bagarres entre élèves, vandalisme, le tableau était bien différent de ce que j’avais connu », confie Tekochin. «Sur cinquante minutes de cours, je passe la majorité du temps à essayer de mettre de l’ordre dans la classe !».

Et d’admettre : « Sans formation pédagogique préalable, je crois qu’il est impossible de tenir et la mienne a été minimale. Je pense que ce qui me sauve, c’est mon feeling. Être prof ça s’apprend, mais il faut avoir la fibre et heureusement je crois l’avoir. Je suis aussi convaincu que sans ma première expérience très positive, je n’y arriverais pas. Elle m’a donné une force incroyable et mon ouverture sur les autres cultures me permet de rester zen ».

Tekochin ne sait pas s’il va poursuivre dans la voie de l’enseignement mais il pose un regard critique sur ce qu’il vit. « Ce que je trouve un peu dur, c’est que souvent les jeunes commencent dans les écoles difficiles et donc abandonnent vite, découragés par la réalité. Alors que les profs expérimentés sont, eux, dans les bonnes écoles. Il faudrait inverser cette tendance, ça encouragerait les jeunes comme moi à poursuivre dans l’enseignement ».

« Personne ne veut travailler dans les écoles à discrimination positive, alors forcément, les jeunes de mon profil, on les engage tout de suite.»

Il faut apprendre la maîtrise des gestes professionnels. Prof ou pâtissier même combat, il faut avoir le bon geste au bon moment, et ça s’apprend. Par exemple : comment réagir face à l’élève qui essaye de vous détourner de votre cours, comment poser une question à la classe, comment installer des règles dans la classe, quelles postures adopter… Tous ces gestes s’apprennent. Il faut aussi bénéficier de qualités humaines et relationnelles telles que l’écoute bienveillante, la confiance, l’humour, l’autorité, le détachement…

Ensuite, une connaissance approfondie du milieu dans lequel on évolue est un must. On ne peut pas enseigner si l’on ignore ce qu’on attend de vous. Bref, une bonne lecture du décret « Missions » de 1997 s’impose. Il définit les objectifs et les missions de base de l’enseignement, et organise les structures propres à les atteindre. De quoi évoluer en pleine connaissance de cause dans son milieu !

Françoise Deville évoqua le problème du racisme des petits immigrés de la deuxième ou troisième génération à l’égard des primo arrivants qui désormais gonflent leurs classes. Plusieurs enseignantes schaerbeekoises m’ont confirmé l’ostracisme dont sont victimes les élèves performant(e)s, souvent issus de parents universitaires venus de l’Est. Cela renforce la thèse souvent évoquée à Aula Magna selon laquelle l’échec scolaire résulte d’un naufrage social comme l’a illustré avec tact l’intervention du jeune professeur d’origine turque (sa description de l’école comme enfer carcéral m’a sidéré) et comme le confirme l’analyse fine de Pascale Jamoulle dans la «débrouille des familles» et les «hommes sur le fil».
A Woluwée Saint-Lambert 37% des jeunes fréquentent l’enseignement général ; à Saint Josse seulement 20%.
40% des ados flamands sont dans le général contre 22% de Bruxellois. C’est dire que les carottes sont cuites bien avant l’arrivée dans le supérieur. L’écart entre les plus brillants et les moins performants est de 181 en Belgique contre 90 en Finlande. La Belgique est de tous les pays le plus discriminatoire mais nulle part les disparités ne sont plus grandes qu’à Bruxelles. De fait, la Communauté française privilégie l’école rurale wallonne au détriment de l’enseignement urbain bruxellois.
Mais tout cela nous l’avons déjà dénoncé ici en vain, tellement souvent.
Il faut s’interroger sur les prénoms les plus courant attribués aux jeunes Bruxellois pour se rendre compte que Bruxelles sera de plus en plus métissé demain. Chritiane Kulakowski a cité Max Frisch en rappelant « On a fait venir des bras, ce sont des hommes qui sont venus ». Pour elle, le multiculturel est un constat ; l’interculturel un projet volontariste. L’interculturel on en parle beaucoup mais on le pratique assez peu. On a tort car pour Johan Leman, les émeutes de Londres doivent nous faire réfléchir au défi social et générationnel. « Comment faire pour que les inégalités demeurent acceptables. »
Dès à présent la majorité de la population bruxelloise est d’origine étrangère. Les Bruxellois de demain seront de plus en plus transnationaux, nomades et métissés. Bruxelles ne sera désormais que leur port d’attache, un simple lieu de passage. Il est donc impératif de faire des écoles, des maisons communales, des parcs, des musées, bref de tout l’espace public commun un incubateur interculturel où se pratique le relationnel dans un esprit de compréhension empathique favorisant l’estime de soi et le respect de l’autre. Selon Ural Manço, il ne suffit pas pour instaurer une dynamique interculturelle de pratiquer le « Bridging » superficiel : manger interculturel, sortir interculturel ; il faut passer au stade du « Bounding », véritable engagement dans le sens du dialogue et du vivre ensemble cosmopolite. Bref il convient, comme nous le pensons, de faire de Bruxelles un vrai laboratoire cosmopolite.
Dans ses conclusions, Eric Corijn a plaidé pour que les politiques prennent en compte la complexité du fait bruxellois et qu’ils cessent de l’appréhender par le biais communautaire. En effet ni les Wallons, ni les Flamands ne peuvent comprendre la problématique spécifique d’une ville métissée, mondialisée et foncièrement inégalitaire. Bruxelles a besoin d’une gouvernance métropolitaine digne des grandes villes qui désormais se font concurrence. Et de lancer un appel en faveur de la mobilisation de tous les Bruxellois en faveur d’un nouveau projet de ville spécifiquement bruxellois qui développe l’immense potentiel de cette ville.
MG

Altay Manço. Docteur en psychologie, directeur scientifique de l’Institut de Recherche, Formation et Action sur les Migrations (IRFAM), directeur de la collection "Compétences interculturelles" des éditions de l'Harmattan.

Après une candidature en philosophie, puis une autre en psychologie, j’ai rapidement choisi d’approfondir ce dernier domaine, en orientant mes recherches en direction de l'insertion sociale des populations d’origine étrangère : j'ai été encouragé vers ce choix par mon emploi d'animateur auprès d'enfants d'immigrants, un emploi qui m'a permis de financer la fin de mes études», précise Altay Manço. Après un mémoire en 3 tomes sur la communauté turque de Cheratte et son «ghetto intégrateur», il décroche son doctorat en psychologie sociale sur les stratégies identitaires des jeunes Turcs de Belgique.

La famille d’Altay est orginaire d’Istanbul, la capitale culturelle et économique de la Turquie. Pour le docteur Manço, L’AVENIR DES JEUNES PASSE PAR LA FORMATION ET L’INSERTION SOCIOPROFESSIONNELLE : « Il est clair que trouver un emploi pour un jeune d’origine étrangère est plus dur par rapport aux autres, mais IL FAUT AUSSI TENTER DE CAPTER LA PLUS-VALUE D ’UNE 'COMPETENCE INTERCULTURELLE'. Un exemple : une jeune fille étudiera la médecine, même si le marché européen est saturé en la matière, elle aura sa clientèle parmi la population de sa propre origine, elle pourra ainsi valablement remplir une fonction de trait d'union entre une communauté et les institutions médicales du pays d'accueil».

Le concept de compétence interculturelle est justement la pierre angulaire des travaux de recherche appliquée de l'Institut de Recherches, Formations et Actions sur les Migrations (IRFAM), basé à Liège (*) et où Altay Manço est directeur scientifique. Auteur d'une centaine d'articles spécialisés et d'une douzaine d'ouvrages dont un tout dernier sur l'immigration albanaise en Belgique et au Québec, il collectionne aussi les titres à travers de nombreux organismes et associations dans le monde. Formateur de travailleurs sociaux, il apprécie orienter des travaux d'étudiants, autant que sa disponibilité le lui permet. Derrière un un homme qui apparaît comme une référence dans son domaine, se cache surtout un travailleur acharné et nocturne de l’écriture et de la relecture.

Communicateur infatiguable de la cause interculturelle, Altay Manço accorde aussi la plus grande attention à ses deux filles Yeliz et Sibil qu'il n'hésite pas à inviter à plusieurs de ses sejours de recherche : « On ne commence jamais trop tôt à découvrir la terre, les humains et leurs mouvements ». Comme quoi, dans ce grand agenda perso où les entretiens se téléscopent, le psychologue garde un oeil attentif sur les sens de la vie.

Portrait par Mehmet Koksal, journaliste (2004)

(*) L’Institut de Recherche, Formation et Actions sur les Migrations (IRFAM) est un organisme ressource créé par des intervenants de terrain et des chercheurs universitaires, au service des professionnels de l’action sociale, de l’éducation, etc. L’institut vise, par une approche multidisciplinaire, à construire des liens entre la recherche en psychologie et les interventions dans le domaine de l’intégration et du développement, ainsi que la lutte contre les discriminations. Les objectifs de l’institut sont : - Informer sur les mécanismes discriminatoires en tant que facteurs d’exclusion et de violence ; - Promouvoir les relations interculturelles en tant qu’instruments d’une intégration de qualité ; - Susciter un développement identitaire positif parmi les personnes victimes d’exclusions et de violences ; - Contribuer à la mise en place de mécanismes démocratiques favorisant la gestion positive des différences socioculturelles et le développement durable. Les moyens de l’IRFAM sont la sensibilisation, la formation et l’accompagnement d’intervenants sociaux et de décideurs politiques, ainsi que la mise en œuvre de processus de recherche-développement et de publications sur les problématiques du développement socio-économique, de l’exclusion et de la gestion des conflits socioculturels. Les domaines d’intervention de l’IRFAM sont : - L’évolution des communautés immigrées et, en particulier, l’observation des processus d’intégration psychosociale et de la dynamique des identités culturelles ; - Le développement des politiques et des méthodes d’intervention sociopédagogique et interculturelle : formation, accompagnement et évaluation des équipes de terrain, des réalisations pratiques, etc. De vocation internationale, l’IRFAM est soutenu dans son action par l’Union européenne et divers échelons de pouvoirs en Belgique. L’Institut dispose de trois sièges en Belgique (Liège, Namur et Bruxelles) et d’une représentation en France, au Togo, au Bénin, en Turquie et en Grèce. Des partenariats lient l’IRFAM à de nombreux organismes en Europe, en Afrique et au Canada. L'IRFAM, en tant que mouvement d'éducation permanente visant la valorisation des diversités dans nos sociétés, gère la présente collection « Compétences interculturelles » et diffuse sur le net une lettre trimestrielle initutée « Diversités et Citoyennetés ».

LA LETTRE DE L’IRFAM "DIVERSITES ET CITOYENNETES" N° 15
La lettre de l’IRFAM n°15
L’Institut de Recherche, Formation et Action sur les Migrations, est un organisme - ressource et d’éducation permanente créé par des intervenants de terrain et des chercheurs.
L’Institut est au service des professionnels et des décideurs de l’action sociale, de l’éducation, de l’insertion professionnelle, de la solidarité internationale.
L’I.R.F.A.M. vise par une approche multidisciplinaire, à construire des liens entre la recherche et l’action dans le domaine de l’interculturalité et du développement, ainsi que la lutte contre les discriminations.
Nos objectifs :
* Promouvoir le dialogue interculturel en tant qu’instrument d’une participation sociale de qualité. * Susciter un développement des compétences interculturelles des acteurs et des institutions. * Informer sur les mécanismes discriminatoires en tant que facteurs d’ exclusion et de violence. * Contribuer à la mise en place des mécanismes démocratiques favorisant la gestion positive des diversités socioculturelles et le développement durable.
Nos approches et méthodes d’action :
* Recherche, recherche-action, évaluation. * Formation et coaching. * Mise en place et animation de réseau. * Dissémination : conférences ; publications collection "Compétences Interculturelles" chez L’Harmattan ; e-journal "Diversités et Citoyennetés" ; site www.irfam.org
Nos champs d’intervention :
* L’éducation à la diversité, gestion des conflits et le dialogue interculturel. * La gouvernance locale des diversités et le développement local. * La participation des migrants aux actions de solidarité internationale. * L’insertion socio-professionnelle et la valorisation des compétences des migrants. * La gestion des politiques migratoires

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