jeudi 29 septembre 2011

EDGAR MORIN, L'AMOUREUX DU MONDE

À 90 ans il est l'intellectuel français le plus reconnu à l'étranger, docteur honoris causa de 28 universités à travers le monde! Edgar Morin nous reçoit chez lui à Paris en plein déménagement. Les souvenirs remontent sans brouiller sa curiosité.

DE RETOUR DU MAROC, VOUS PARTEZ BIENTOT AU BRESIL. ÊTES-VOUS SOUVENT EN VOYAGE ?
En ce moment, je suis plutôt en déménagement, car je dois quitter mon appartement. C'est aussi un autre voyage. Quitter un lieu où il y a tellement de souvenirs qui me lient ! Partir c'est mourir un peu, alors il faut ressusciter après. Cette année j'ai 90 ans, et tous les dix ans, quelque chose change dans ma vie, quelque chose meurt et quelque chose renaît. Quand j'avais dix ans, en 1931, ma mère est morte, quand j'ai eu vingt ans, j'ai pris le risque mortel de la Résistance. À trente ans, je suis rentré au CNRS. Je ne vais pas vous faire toute la liste, mais tous les dix ans ma vie change.
UNE DEFINITION DU VOYAGE ?
Le voyage c'est surtout le décentrement, c'est à dire regarder d'une autre façon l'Hexagone. En restant en France, on est prisonnier d'une vision close, on ne se voit pas « vu de loin ». L'idée est de retrouver ce que faisait Montesquieu dans les Lettres Persanes, essayer de se voir avec le regard des autres.
EST-CE QUE VOUS VOYAGEZ ENCORE POUR LE SIMPLE PLAISIR ?
Je lie mon plaisir à mes voyages. Invité à des conférences dans le monde entier, j'ai le plaisir d'exprimer mes idées, mais aussi de découvrir quelque chose qui me touche, m'émeut. Pas seulement la beauté des paysages, mais aussi la bonté des gens, la vitalité des peuples, la nourriture. Je crois que je suis amoureux du monde parce que partout où j'ai été, j'ai trouvé des voluptés, des ivresses, des joies, des émerveillements...
EST-CE QU'IL Y A UN PAYS, UNE DESTINATION POUR LAQUELLE VOUS AVEZ UNE ATTIRANCE PARTICULIERE ?
La Toscane. Il y a une densité de beauté plus grande qu'ailleurs. Les villages, les paysages m'émeuvent beaucoup... Je dirais aussi Séville et l'Andalousie, je dirais le Brésil...
L'IDEE DE L'ILE, C'EST QUELQUE CHOSE QUI VOUS FAIT REVER ?
Oui. Je rêve à l'île et je rêve à l'oasis. Ce sont deux formes différentes mais qui veulent dire la même chose. D'un côté, autour c'est la mer, et de l'autre, le désert. Ça parle de l'infini. C'est quelque chose de riant d'être dans l'infini de la mer ou dans l'infini du sable. C'est un rêve profond en moi.
ALORS QUE LE MONDE EST EN EBULLITION DEPUIS QUELQUES MOIS EST-CE QU'IL N'EST PAS FRIVOLE DE S'INTERESSER AU VOYAGE, A LA BEAUTE DU MONDE ?
Le voyage n'est pas que dans le plaisir esthétique. J'avoue que j'ai de moins en moins envie d'aller dans des musées ou dans les grands lieux. Par exemple pendant longtemps je voulais aller aux chutes de l'Iguaçu à la frontière du Brésil et de l'Argentine, maintenant je n'en ai plus tellement envie, ce qui m'intéresse vraiment c'est la diversité de l'humanité. Par exemple, je suis fasciné par les peuples de Bolivie et du Pérou, ce peuple andin qui est resté très lié à ses traditions, à sa façon de s'habiller, les visages qui sont d'une gravité extraordinaire, ils ont une musique que je trouve d'une beauté incroyable, notamment le huayno... En plus, ils réussissent à vivre sur les sommets du monde, l'Altiplano à 4000 m d'altitude. Ce monde est vraiment fascinant à la fois si loin et si proche.
EST-CE QUE VOUS PENSEZ QUE LES VOYAGES AIDENT A COMPRENDRE LE MONDE?
Ça dépend comment vous faites le voyage. Si vous êtes dans un inclusive tour dans lequel vous avez un guide qui vous fait cavaler dans les musées, un arrêt de trois secondes devant la Joconde et que vous vous bornez à prendre des photographies, je crois que c'est nul, de la frivolité à l'état pur. Les vacances dans des hôtels de luxe, dans des paysages ensoleillés sont dans le fond des ghettos pour Européens aisés. Ils sont coupés totalement de la population et ne voient que les aspects pittoresques. Parallèlement, il y a une nouvelle tendance qui se développe pour essayer de comprendre les autres. Par exemple, une partie de la jeunesse voyage un peu en vagabond, et se fait accueillir par l'habitant.
LE TOURISME FAIT-IL PARTIE DU MEILLEUR OU DU PIRE DE LA CIVILISATION OCCIDENTALE ?
Les deux. Il correspond à ce que Pascal appelait le « divertissement », c'est-à-dire une façon d'oublier ses problèmes dans des choses futiles et secondaires. La façon de vivre le tourisme, uniquement pour prendre des photographies, ou pour dire « j'étais aux chutes du Niagara » est tout à fait superficielle, une manière de se fuir soi-même, de fuir les problèmes. C'est le pire.
Mais il y a une autre façon qui est de se relier à cette espèce humaine dont on fait partie, qui est à la fois une et diverse. Vous sentez, quand vous voyez un monde étranger, qu'il est tout à fait autre par ses coutumes, ses mœurs, mais en même temps on voit que ce sont des gens qui peuvent aimer, souffrir, rire, et donc il y a une unité, une communauté, et quand le tourisme permet la compréhension et la sympathie, c'est évidemment ce qu'il y a de meilleur.
QU'EST CE QUI VA SAUVER LE TOURISME ?
Peut-être que ce sont les périls accrus! Les bombes qui explosent dans les avions, les attentats qui ont lieu dans des pays exotiques... Je crois que ce qui va sauver le tourisme c'est beaucoup plus une transformation de l'intérieur. Le vrai péril du tourisme c'est sa tendance à la superficialité, à la chronométrie, à la rapidité... c'est-à-dire qu'en fuyant notre propre monde, nous retrouvons ses pires défauts : se lever à telle heure, ne pas rater tel endroit, rester trois minutes dans ce musée et repartir. Au moins le Club Méditerranée nous donne une sorte d'utopie concrète, il n'y a plus d'horaires, plus de monnaie (malheureusement, il faut payer pour ne plus avoir de monnaie !) Vous avez le choix entre la plongée sous-marine, la musique, etc. Ce n'est pas un voyage, ce sont des vacances. Ce qu'on cherche là ce n'est pas tant le dépaysement, mais un lieu de détente absolue pour fuir le quotidien. En bref, plus nous sommes prisonniers de notre civilisation, plus nous avons besoin de cet au-delà.
VOUS TRAVAILLEZ LA NOTION DE « PENSEE COMPLEXE » DEPUIS PLUS DE TRENTE ANS. EN RESUME C'EST: UNIR DES NOTIONS QUI SE REPOUSSENT. DANS LE MONDE DU VOYAGE ÇA SERAIT QUOI ?
D'un côté, nous avons besoin de nous regarder nous-mêmes, d'avoir une vie intérieure, calme, qui suppose une certaine sédentarité. D'un autre côté, nous avons une pulsion de curiosité pour le monde. Là dessus nous sommes les héritiers des mammifères. Nous avons gardé de l'enfance cette curiosité du monde et c'est très bon, mais en même temps, il faut garder la curiosité de soi même parce qu'on est un grand mystère. Voyager à l'intérieur de soi-même est aussi un drôle de voyage.
VOUS ETES ENTRE DANS LA RESISTANCE , VOUS ETIEZ COMMUNISTE. AVEZ-VOUS VOYAGE DANS LE BLOC COMMUNISTE ?
Je n'ai voyagé dans ce bloc qu'après ma rupture avec le parti quand j'étais déjà très hostile après 1951. J'ai fait un séjour très drôle à Berlin-Est. À l'époque il n'y avait pas de relations diplomatiques. Avec mon ami Robert Antelme nous étions fauchés et nous savions que nous avions des droits d'auteurs, car nos livres étaient traduits à Berlin-Est. Nous avions pu avoir des papiers en quatre langues, avec plein de tampons français, mais on n'avait pas obtenu les visas soviétiques qui étaient nécessaires. À l'arrivée au poste-frontière soviétique, moi qui connais un peu la mentalité bureaucratique, je dis: « wir sind schriftsteller » ( nous sommes des écrivains) et je montre ma facture de l'éditeur. Ils sont éberlués. Ils réfléchissent dix minutes et nous laissent passer. Le lendemain à Berlin-Est, je vais voir mon éditeur et je reçois une masse énorme de deutsche marks. Mais c'est un argent qu'on ne pouvait pas changer! Alors, on est resté quatre ou cinq jours pour tout dépenser : les restaurants les plus chers, on a même acheté plusieurs appareils photo qui n'ont jamais fonctionné !
APRES ETES-VOUS RETOURNE A BERLIN ?
Pratiquement tous les ans, et chaque fois j'ai vu la ville se transformer. Aujourd'hui elle redevient UNE. J'ai toujours voulu écrire là-dessus, mais je ne l'ai pas encore fait. C'est peut-être la chose la plus intéressante que j'aie vue. Comment, entre 1945 et 1990 une ville fut coupée en deux villes ennemies avant de redevenir une seule ville.
TROIS LIVRES A LIRE ?
Robinson Crusoé de D. Defoe. Dans les Mémoires d'outre-tombe, Chateaubriand raconte aussi bien ses voyages en Amérique, en Italie ou ailleurs. Il y a aussi Stendhal et ses Promenades dans Rome...

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LA SAGESSE DES GERONTES
« La vieillesse est un naufrage » lança De Gaulle un peu avant de mourir à quatre vingt ans à peine. Aujourd’hui les nonagénaires Morin, Hessel, Helmut Schmidt et son cadet Giscard, fringants jeunes gens au visages ridés, toujours en éveil, nous donnent de belles leçons de sagesse quand les quadra et les quinquas qui sont aux manettes pédalent dans la choucroute face à une méga crise qui menace notre civilisation occidentale dans sa survie.
Lire et relire donc les dits de Morin :
« Essayer de se voir avec le regard des autres. »
« Je lie mon plaisir à mes voyages. Pas seulement la beauté des paysages, mais aussi la bonté des gens, la vitalité des peuples, la nourriture. Je crois que je suis amoureux du monde parce que partout où j'ai été, j'ai trouvé des voluptés, des ivresses, des joies, des émerveillements... La Toscane. Il y a une densité de beauté plus grande qu'ailleurs. Je dirais aussi Séville et l'Andalousie, je dirais le Brésil... »
« L'idée de l'île ? Ça parle de l'infini. C'est quelque chose de riant d'être dans l'infini de la mer ou dans l'infini du sable. C'est un rêve profond en moi. »
« Ce qui m'intéresse vraiment c'est la diversité de l'humanité. Par exemple, les peuples de Bolivie et du Pérou, ce peuple andin qui est resté très lié à ses traditions, à sa façon de s'habiller, les visages qui sont d'une gravité extraordinaire, ils ont une musique que je trouve d'une beauté incroyable »
« Ce monde est vraiment fascinant à la fois si loin et si proche. »
« Il y a une nouvelle tendance qui se développe pour essayer de comprendre les autres. Par exemple, une partie de la jeunesse voyage un peu en vagabond, et se fait accueillir par l'habitant. »
« Voyager est une façon d'oublier ses problèmes dans des choses futiles et secondaires. C’est une façon de se relier à cette espèce humaine dont on fait partie, qui est à la fois une et diverse. Quand le tourisme permet la compréhension et la sympathie, c'est évidemment ce qu'il y a de meilleur. »
« Le vrai péril du tourisme c'est sa tendance à la superficialité, à la chronométrie, à la rapidité... c'est-à-dire qu'en fuyant notre propre monde, nous retrouvons ses pires défauts. »
« D'un côté, nous avons besoin de nous regarder nous-mêmes, d'avoir une vie intérieure, calme, qui suppose une certaine sédentarité. D'un autre côté, nous avons une pulsion de curiosité pour le monde. »
« Voyager à l'intérieur de soi-même est aussi un drôle de voyage. »
« Trois livres a lire ? Robinson Crusoé de D. Defoe. Les Mémoires d'outre-tombe, de Chateaubriand ; Stendhal et ses Promenades dans Rome... »

Méditons ces paroles et, si nous en avons le temps et le loisir, plongeons nous dans l’œuvre de Morin pour nous inciter à croire qu’il y aura un avenir après la crise des crises.
MG

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