mercredi 7 septembre 2011

Islam-Occident : la nécessité d’une vision

Alain-Gérard Slama
Les civilisations sont comparables à des fleuves. Elles débordent,
envahissent, saccagent, puis rentrent dans leur lit. C’était la grande
leçon de Fernand Braudel dans sa thèse sur la Méditerranée. Ce fut
aussi, dans les années 1930, celle d’Henri Pirenne qui démontra que
les sociétés musulmanes ne se sont jamais vraiment mélangées au monde
européen, et qu’elles n’ont jamais été perméables à son influence.
L’orientaliste Bernard Lewis, qui nous donne sous la forme d’un
recueil d’articles originaux ou révisés le condensé précis et nuancé
d’une oeuvre immense*, prolonge la même analyse en soulignant que,
selon la doctrine de l’islam, il n’est pas acceptable qu’un bon
musulman veuille quitter son pays pour s’établir à jamais en terre
infidèle.
En une période hypnotisée par le présent, ces trois réflexions, que
toute l’actualité semble démentir, ont la vertu d’un rappel à l’ordre
: elles obligent à poser le problème des relations de l’Occident avec
l’islam en situant celui-ci dans la longue durée. Deux facteurs ont en
effet fortement bousculé ces relations. Mais, à moins de prévoir le
pire, ces facteurs ne remettent pas nécessairement en cause la « loi »
fondamentale, qui est la vocation des civilisations à se recentrer,
tôt ou tard, sur leur espace propre.
Le premier de ces facteurs d’affrontement résulte de la démographie.
Des millions de musulmans, attirés par la recherche de meilleures
conditions de vie, sont devenus citoyens de plein droit en Europe. Ils
revendiquent le même droit en Allemagne. Parmi eux, beaucoup, sinon la
plupart, ne sont pas pour autant devenus des citoyens à part entière,
compte tenu de leur attachement à une religion dans laquelle Dieu et
César, le droit divin et l’État, la communauté et la société ne font
qu’un. L’intégration à un modèle laïque de fidèles qui se définissent
par rapport à leur seule religion, et pour lesquels ceux qui ne
partagent pas leur croyance sont des infidèles n’est certes pas une
mission facile ; elle reste pensable quand il s’agit de minorités
éduquées, désireuses de se plier aux lois du pays d’accueil. Elle
devient impossible quand elle se heurte au grand nombre.
Le second facteur est le déclin économique de pays qui ne peuvent plus
en imputer la responsabilité au colonisateur. De là une colère qui
engendre deux types de réponses. L’une, à l’oeuvre au Moyen-Orient,
est le rejet des régimes dictatoriaux, qui se sont imposés au nom du
progrès, et qui se voient accuser d’être les principaux obstacles à la
modernisation.
Sans céder à la tentation de copier les valeurs occidentales, les
révoltés du « printemps arabe » recherchent une voie vers la
démocratie, et c’est un devoir pour l’Europe de les y aider, dans la
mesure où, note Lewis, si les deux civilisations n’ont pas la même
conception de la liberté, elles partagent la même aspiration à la
justice.
L’autre réponse impute l’échec du monde musulman à la trahison de la
religion ancestrale et à la nécessité de revenir à l’islam
authentique. Sans être nécessairement violents, ses inspirateurs se
réclament eux aussi de la démocratie, comme en Iran, mais ils
travaillent à une restauration islamique qui n’est pas à exclure en
Turquie. Leur frange extrême prétend renouer avec une interprétation
impérialiste du djihad que Khomeyni a réveillée en lançant, contre
Rushdie, une fatwa en dehors des limites de l’Oumma ; après avoir pris
pour cible l’empire soviétique, cette lecture abusive du Coran a été
retournée contre les États-Unis le 11 septembre 2001, et l’Europe,
déjà touchée à Londres et à Madrid, aurait tort de se croire à l’abri.
Quand on les situe dans le long terme, on mesure l’erreur de
considérer ces deux changements comme des ruptures irréversibles. La
prise en compte de l’aspiration de toute civilisation à persévérer
dans son être devrait conduire plutôt vers un tout autre cap :
l’Europe ne doit pas se faire d’illusions sur sa capacité d’influencer
l’islam. Mais elle doit renouer avec l’initiative de l’Union pour la
Méditerranée, qui permettrait à la fois de mieux maîtriser
l’immigration et d’aider au développement des pays du Sud. Il n’y a
rien là de bouleversant, dira-t-on. Il n’est pas indispensable de
s’appuyer sur Lewis, Pirenne et Braudel pour arriver à cette
conclusion. Sans doute, mais une politique ambitieuse, pour éviter
d’être réduite à de médiocres calculs, a besoin de cette prise de
hauteur historique que l’on appelle une vision.
* Bernard Lewis, « Le Pouvoir et la Foi. Questions d’islam en Europe
et au Moyen-Orient », éditions Odile Jacob.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
ISLAMISATION DE LA MODERNITE OU MODERNISATION DE L’ISLAM
Fernand Braudel (le temps long), Henri Pirenne (pour qui les sociétés
musulmanes ne se sont jamais vraiment mélangées au monde européen, les
jugeant imperméables à son influence) et Bernard Lewis, sont appelés à
la rescousse pour poser le problème des relations de l’Occident avec
l’islam en les situant dans la longue durée. Interpellant !
« Des millions de musulmans, attirés par la recherche de meilleures
conditions de vie, sont devenus citoyens de plein droit en Europe.
Parmi eux, beaucoup, sinon la plupart, ne sont pas pour autant devenus
des citoyens à part entière, compte tenu de leur attachement à une
religion dans laquelle Dieu et César, le droit divin et l’État, la
communauté et la société ne font qu’un. L’intégration à un modèle
laïque de fidèles qui se définissent par rapport à leur seule
religion, et pour lesquels ceux qui ne partagent pas leur croyance
sont des infidèles n’est certes pas une mission facile. Elle reste
pensable quand il s’agit de minorités éduquées, désireuses de se plier
aux lois du pays d’accueil. Elle devient impossible quand elle se
heurte au grand nombre. »
Impossible !? Diagnostic terrifiant. Impossible, dit-on n’est pas
français mais la question, qui est fondamentale, a le mérite d’être
ici posée en toute transparence.
Feu Mohammed Arkoun avait posé une autre question clef, celle sur
laquelle DiverCity revient constamment : « Allons nous assister
demain à la modernisation de l’islam ou à l’islamisation de la
modernité? »
La colère « à l’œuvre au Moyen-Orient, et le rejet des régimes
dictatoriaux, (qui se voient accuser d’être les principaux obstacles à
la modernisation) expriment, à l’évidence, la volonté des révoltés du
« printemps arabe » de rechercher une voie vers la modernité via la
démocratie et « c’est un devoir pour l’Europe de les y aider ».
Pour le surplus et en contradiction radicale avec Salma, on peut
imaginer, avec une certaine sérénité, que dans cette quête, ils
s‘inspireront moins du modèle islamiste radical que du modèle turc,
celui d’une démocratie musulmane (comparable à notre démocratie
chrétienne)
Certes, « L’Europe ne doit pas se faire d’illusions sur sa capacité
d’influencer l’islam. » Mais à-t-on compris que ce qui se joue dans
les prolongements des promesses du printemps arabe, c’est précisément
la question fondamentale de la modernisation de l’islam pour l’avenir
des relations au sein d’une Union méditerranéenne en devenir ?
L’Union pour la Méditerranée, (« qui permettrait à la fois de mieux
maîtriser l’immigration et d’aider au développement des pays du Sud »)
est l’équivalent de la Ostpolitik allemande, (le Drang nach Osten :
la quête millénaire d’un élargissement vers l’Est). Dans le cas de
l’Union méditerranéenne, il s’agit d’un élargissement vers le Sud.
Et puisque que Slama privilégie les visions fondées sur le temps long,
rappelons que la civilisation romaine a instauré pendant des siècles
le concept de Mare Nostrum en instaurant pour des siècles le modèle
gréco-romain et judéo-chrétien dans l’ensemble du bassin
méditerranéen. Saint Augustin, né sur le territoire de l’actuelle
Tunisie, était citoyen romain de droit, comme Albert Camus citoyen
français était né sur territoire algérien. La vocation des
civilisations serait de l’avis de Slama de « se recentrer, tôt ou
tard, sur leur espace propre. »
De fait, une politique ambitieuse, pour éviter d’être réduite à de
médiocres calculs, a besoin de cette prise de hauteur historique que
l’on appelle une vision.
Ce qui fait défaut aujourd’hui en Europe et en Occident, ce sont des
leaders politiques incarnant ne vision à long terme.
It takes three things to succeed : a vision to see, the vigor to act
and the heart to care ».
Notre vision de l’avenir est celle d’un espace européen et
méditerranéen de caractère cosmopolite, fondé sur les droits de
l’homme (et de la femme), les principes démocratiques de pluralisme et
de séparation du sacré et du séculier, respect d’autrui, dialogue
interculturel, « entente, détente et coopération »( de Gaulle).
Hélas, cette vision qu’on qualifiera d’utopique séduit moins les
citoyens européens que le retour au national-populisme qui ne peut
déboucher que sur des tensions, voire des guerres.
MG

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