samedi 28 janvier 2012

«INSURRECTION DES CONSIENCES»

Je suis allé écouter Jean Ziegler hier soir, non pas au Janson, mais à l’auditoire «K», comme Kafka, bourré jusqu’à la gueule comme on disait autrefois d’un canon de marine. Et Eddy Caekelberghs, journaliste vedette de notre radio RTBF et nouveau président de l’UAE (Union des Anciens Etudiants) d’allumer la mèche en présence du recteur, pro recteur et président de l’ULB. Bref notre vieille université bruxelloise « op haar best ». Eddy Caekelberghs est un ancien de Fernand Blum, bientôt centenaire et il en incarne superbement l’esprit.

«Ce sera un coup de gueule, sinon ça sert à quoi l’UAE ? » C’est par ce premier coup de canon qu’Eddy a ouvert le feu avant de tirer une salve d’honneur en faveur de Vaclav Havel la grande voix qui s’est éteinte à qui l’UAE ouvre une chaire, inaugurée par Jean Ziegler. «Faut que l’ULB soit une université dans la cité ouverte sur l’universel».
Peut-on éradiquer la faim? Oh yes we can but we won’t.

Un milliard de terriens sont sous alimentés et 35 millions meurent de faim chaque année, une mort atroce dira Jean Ziegler avec diarrhées sanglantes et effondrement douloureux de la masse musculaire. Chaque enfant qui meurt de faim est assassiné par les financiers qui spéculent «en toute légalité » sur la hausse des matières premières et des denrées alimentaires ; on veut même privatiser l’eau, la plus précieuse des matières premières. Ziegler a plaidé sous les applaudissements pour une « insurrection des consciences ». Et de tirer à boulets rouge sur tous ceux qui affament les enfants du tiers monde et qui devraient être trainés devant le tribunal de Nürnberg pour crime contre l’humanité. Violence structurelle ? Et comment donc. Merkel et Sarko ne sont là que pour remettre en marche des économies anémiées, à n’importe quel prix. Mais ils sont impuissants, comme l’ensemble du monde politique, face au capitalisme mondialisé, dominateur et peu scrupuleux. Et de paraphraser Kant « l’inhumanité infligée à autrui est la destruction de l’humanité en l’homme ». Il est temps que la « fraternité de la nuit » se constitue autour de la société civile. « We are the people of the United Nations ! ». Nous sommes le peuple souverain, disait Jean Jacques Rousseau citoyen Suisse, comme Ziegler, renié par les Suisses qui ne voulurent même pas de son cadavre.
«Le grand scandale n’est pas la mort mais c’est la naissance qui me rend inégal, moi qui suis né en Suisse, par rapport à mon frère humain né en Somalie. Je pourrais être lui !» et de condamner « les vautours de l’or vert.» Et de proclamer «un droit humain à l’alimentation». Et de plaider pur un «Nouveau Contrat social». Mais attention, Eddy C., gardien de Libre Examen, est vigilent. «Et quid, Jean Ziegler, de votre pas de deux avec Kadhafi, Cuba et Lulla ? »
Embarrassé mais honnête Ziegler répond franchement : Mes dialogues avec Kadhafi ce fut une erreur, Cuba je maintiens mon admiration face à ce pays qui nonobstant le pire des blocus a réussi à éradiquer la faim, non je n’approuve pas le système politique à la Castro. Mais comme disait Brecht : «un bulletin de vote ne nourrit pas une famille». Quant à Lula j’ai condamné son recours insensé aux bios carburants. » Et de conclure laconiquement en citant Sartre : « la réalité est toujours impure .»
Et si vous trouvez mon résumé trop succinct je vous renvoie au livre de Jean Ziegler : «destruction massive»
MG

JEAN ZIEGLER : “BRUXELLES EST D’UNE HYPOCRISIE SANS NOM”
Vice-président du comité consultatif du conseil des droits de l'homme des Nations unies, Jean Ziegler vient de publier Destruction massive. Géopolitique de la faim (éditions du Seuil). Dans cet essai, le sociologue suisse fait part de son expérience en tant que Rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation (2000 à 2008) et analyse les raisons qui provoquent chaque année la mort de 36 millions de personnes à cause de la malnutrition.

POURQUOI MEURT-T-ON ENCORE DE FAIM DE NOS JOURS ?
Il y a cinq grandes raisons : premièrement, la spéculation financière sur les matières premières alimentaires qui a fait flamber leurs prix ces dernières années et rendu quasiment impossible aux agences d’aide, comme le Programme alimentaire mondial (PAM) de subvenir aux besoins des populations victimes de sous-alimentation. Il y a ensuite les agrocarburants, qui soustraient des terres fertiles et des plantes nourricières à l’alimentation humaine. Troisièmement, il y a la dette extérieure, qui étrangle les pays les plus pauvres et les empêche d’investir dans l’agriculture de subsistance. Après, il y a le dumping agricole, qui fait que, sur les marchés de Dakar ou de Cotonou, les fruits, les légumes et les poulets français, grecs, portugais, allemands etc. sont vendus au tiers ou à la moitié du prix du produit africain équivalent. Enfin, il a l’accaparement des terres par les fonds d’investissement ou les grandes multinationales, qui en chassent les paysans locaux pour y cultiver des produits destinés exclusivement aux marchés occidentaux.

L'UE A-T-ELLE UNE RESPONSABILITE ?
Elle a une responsabilité totale dans le dumping agricole. A commencer par la France : en 2005, lors des négociations de Hong Kong au sein de l'OMC, le secrétaire général de l'organisation, Pascal Lamy, avait proposé de baisser progressivement les aides à l'exportation jusqu'à les faire disparaître en cinq ans. Et la France s'y est farouchement opposée, car elle veut maintenir ses subsides à l'exportation, notamment à cause du poids des chambres de commerce agricoles. Et donc le dumping continue, alors que l'Afrique est sous-peuplée, qu'elle a une classe paysanne extraordinaire…et massacrée, car les paysans ne parviennent pas à écouler leur production.

A-T-ELLE UN ROLE A JOUER DANS LA LUTTE CONTRE LA FAIM DANS LE MONDE ?
La Commission européenne actuelle est formée de purs mercenaires au service des pieuvres du commerce agro-alimentaire. C'est incroyable la puissance des lobbies sur Bruxelles. S'ils le voulaient, ils pourraient arrêter demain le dumping agricole.

Bruxelles est aussi d'une hypocrisie sans nom : alors que l'Europe parle de justice planétaire et de développement, les 87 pays ACP [Afrique-Caraïbe-Pacifique, essentiellement des anciennes colonies européennes] sont maintenus dans des conditions d'infériorité inacceptables. Imaginez qu'on les a obligés à accepter des accords d'investissement qui les obligent à mettre sur le même plan les entreprises locales et les multinationales occidentales.

La Commission européenne dit à ces pays : "vous contestez notre politique de subventions agricoles et à l'exportation ? ok, mais nous devrons reconsidérer nos opérations d'aide au développement". C'est pire que du colonialisme : c'est du fascisme extérieur. Les droits de l'homme s'arrêtent à la frontière de l'Europe ; au-delà, c'est la loi de la jungle, de la violence, de l'ordre cannibale.

A QUOI PEUT-ON ATTRIBUER LA CRISE QUI FRAPPE L’EUROPE ?
Elle est le fait d'une énorme dette qui s'est accumulée, parce que les gouvernements ont sauvé à deux reprises les banques. Une première fois en 2008, puis à présent, en les recapitalisant avec de l'argent public qu'ils n'ont pas et pour obtenir lequel ils sont obligés de s'endetter et de couper dans leurs budgets. Résultat : le pouvoir d'achat des travailleurs diminue, de même que les prestations sociales. Et ces mêmes Etats sont incapables d'imposer une norme de risque à leurs banques ! Rien n'a changé dans ce domaine depuis 2008.

QUELLES SONT LES SOLUTIONS ?
Il faut faire deux choses : premièrement désosser les banques, en séparant la branche "investissements" de la branche "dépôts". Une banque ne devrait pas pouvoir faire les deux activités. Ensuite, il faut les nationaliser. Ce n'est pas une question idéologique – De Gaulle a bien nationalisé le crédit dans l'après-guerre. Aujourd'hui, l'incapacité des dirigeants occidentaux d'imposer des décisions et des règles aux oligarchies bancaires au nom du bien public est invraisemblable.

QUE PENSEZ-VOUS DU MOUVEMENT DES “INDIGNES” ?
On est proche de l'insurrection des consciences. Les indignés du monde entier vont manifester. Difficile toutefois de dire où cela peut nous mener. Les processus révolutionnaires dans l'histoire sont archi-mystérieux. On ne peut pas les anticiper : "Caminante no hay camino, se hace camino al andar", disait le poète espagnol Antonio Machado. La conscience collective sait ce qu'elle ne veut pas : on ne veut pas cet ordre cannibale du monde, où des hommes sont directement responsables du massacre par la faim de 35 millions de personnes par an. Et il ne faut pas avoir peur de ne pas faire le poids : il n'y a pas d'impuissance en démocratie et dans la diplomatie multilatérale.

Les droits de l'homme, la presse libre, la mobilisation populaire, les élections, la grève générale…on a les outils pour battre les mécanismes de la faim. La bourse est soumise à la loi : on peut interdire du jour au lendemain toute spéculation sur les denrées alimentaires. On peut imposer des tarifs prohibitifs à l'importation de bioéthanol. Les ministres de l'Agriculture européens peuvent exiger la fin du dumping agricole. Les ministres des finances des pays membres du FMI pourraient voter l'effacement de la dette des pays les plus endettés.
(Propos recueillis par et photo de Gian Paolo Accardo)

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