vendredi 3 février 2012

Et maintenant on va où ?

Par Yvon Toussaint

Il n’aura échappé à personne qu’entre Wallons et Bruxellois ne règnent pas toujours ces affinités électives qui enchantent parfois les relations humaines.

Si, régulièrement, se manifestent des régionalistes wallons bon teint qui ne cachent guère qu’ils sont excédés par des Bruxellois perçus comme à la fois lourdauds et arrogants, de même, dans la capitale, il arrive qu’on se gausse de ces cousins de province, à la fois susceptibles et vaniteux, sans que se justifient toujours ni ces susceptibilités, ni ces fatuités.

C’est ce contentieux qu’il faudrait, une fois pour toutes, surmonter dans son entier. C’est dans ce contexte de susceptibilités réciproques qu’il faudrait, le cas échéant, examiner sous toutes ses coutures ce que pourraient être l’articulation et le contenu d’une éventuelle cohabitation amendée. A condition qu’elle soit suggérée de manière constructive. Sans crispations comme sans préjugés.

En tout état de cause, ce que dit le Wallon Marcourt lorsqu’il lève un coin du voile est révélateur et sans appel. La Fédération francophone ? « Les gens s’en foutent ! » Une Communauté ? « Un pis aller » ou même « Un mythe » ! En tout cas une sorte de coquille qu’il convient de vider à la petite cuillère de ses derniers contenus : la culture, dont le sort « méritera d’être posé » et surtout l’enseignement, secteur essentiel – on peut même dire vital – de la dite communauté.

Et en point d’orgue, hélas, l’affligeante affirmation selon laquelle « il faut passer d’une solidarité de francophones à une solidarité des régions ! »

C’est cela, oui. M. Marcourt introduit le débat en imposant sa conclusion. Il choisit de l’inaugurer en jetant un gros pavé dans la mare, ce qui est évidemment de nature à éclabousser tous les protagonistes. A commencer par ses camarades socialistes qui se seraient bien passés de ce que la plupart considèrent comme une incongruité malvenue.

On estimera peut-être que fort heureusement notre futur c’est aussi l’Europe. Cette Union européenne certes fouettée par beaucoup de vents mauvais mais qui pourrait constituer, pour nos enfants, un avenir point trop affligeant.
A condition que M. Magnette veuille bien cesser de la disqualifier en mettant en doute sa légitimité démocratique, en l’accusant de nous condamner à une « récession de 15 ans » (?) ou en traitant d’oukases, c’est-à-dire de décisions arbitraires, les prises de position parfaitement légitimes du Commissaire européen aux Affaires économiques.

C’est égal. Entre M. Marcourt qui « turbule le système » et M. Magnette qui l’oblige à des excuses réitérées, M. Elio Di Rupo aurait de quoi s’exaspérer en un moment où la conjoncture ne lui facilite pas la tâche.

Jusqu’ici, il fait face aux chausse-trappes avec un sang-froid et une dextérité dignes de considération. Même si, à l’instar de pas mal de nos compatriotes, il doit parfois se demander, la main en visière au-dessus de ses yeux : «Et maintenant, on va où ?»
(yvontoussaint@skynet.be)

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
AFFINITÉS ÉLECTIVES ?
«Il n’aura échappé à personne qu’entre Wallons et Bruxellois ne règnent pas toujours ces affinités électives qui enchantent parfois les relations humaines. »

Et entre Grecs et Allemands ? Entre Flamands et Wallons ? Entre croyants et athées ? Entre musulmans et chrétiens ? Entre jeunes et vieux ? Entre inclus et exclus ?

On continue ?

C’est le grand Goethe qui parlait d’affinités électives. « Die Wahlverwandtschaften » est son meilleur roman. « J’ai mis dans ce livre le meilleur de moi-même. » C’est le roman de la destruction des couples et de sa reconstruction selon de nouvelles affinités. On songe à la Belgique !

Ne parle-t-on pas du couple franco allemand : frileux sous De Gaulle Adenauer, passionnel sous Schmidt-Giscard, raisonnable sous Kohl Mitterrand et conflictuel dans son avatar Merkel Sarko.

Puissent, si certains liens s’évaporent en Europe-on pense encore à la Belgique- d’autres se resserrer au sein de cette vaste fédération. Le couple Orient Occident s’est délité souvent, comme le binôme islam et chrétienté. Les liens tantôt se détendent, tantôt de resserrent selon les règles de la complexité qui tisse entre les hommes de nouvelles et fécondes affinités. Tout cela est parfaitement imprévisible comme on peut l’observer à Bruxelles, à l’école, sur les marchés, dans le métro, les cafés et tous les espaces publics où les hommes se croisent, se toisent, s’ignorent ou se parlent.

Il arrive qu’à la faveur d’une musique ou d’un échange gourmand (que n’abuse-t-on de cet adjectif) un dialogue se noue et que surgissent de nouvelles affinités. Car la capitale de l’Europe est aussi et peut être surtout un laboratoire à produire de nouvelles affinités .

On lira le bel article de Eco publié dans le Monde et qui traite un peu du même sujet. « Désormais, nous sommes européens par la culture, après l'avoir été des années durant par les guerres fratricides."
Désormais, nous sommes européens par la culture, après l'avoir été des années durant par les guerres fratricides."
"Face à la crise de la dette européenne, poursuit Umberto Eco, et je parle en tant que personne qui ne connaît rien à l'économie, nous devons nous rappeler que seule la culture, au-delà de la guerre, constitue notre identité. Des siècles durant, Français, Italiens, Allemands, Espagnols et Anglais se sont tiré dessus à vue. Nous sommes en paix depuis moins de soixante-dix ans et personne ne remarque plus ce chef-d'oeuvre : imaginer aujourd'hui qu'éclate un conflit entre l'Espagne et la France ou l'Italie et l'Allemagne ne provoque plus que l'hilarité. Les Etats-Unis ont eu besoin de la guerre civile pour s'unir vraiment. J'espère que la culture et le marché nous suffiront."
L'ex-ministre allemand des affaires étrangères, Joschka Fischer, dans un discours prononcé en 2000 à l'Université Humboldt de Berlin, déclarait que "l'euro est un projet politique", autrement dit que, sans intégration européenne, la monnaie commune ne suffirait pas.
Umberto Eco boit son café tout en songeant à cette phrase.
"En 2012, l'identité européenne est répandue, mais shallow - j'utilise à dessein ce mot anglais, qui ne correspond pas complètement à l'italien superficiel et se trouve à mi-chemin entre surface, "surface", et deep, "profond". Nous devons l'enraciner avant que la crise ne la détruise entièrement. Les journaux économiques évoquent peu le programme d'échanges interuniversitaires Erasmus, mais Erasmus a créé la première génération de jeunes Européens. Pour moi, c'est une révolution sexuelle : un jeune Catalan rencontre une jeune Flamande, ils tombent amoureux, se marient, et deviennent européens, comme leurs enfants. Ce programme devrait être obligatoire, pas seulement pour les étudiants mais aussi pour les taxis, les plombiers, les ouvriers. Ils passeraient ainsi un certain temps dans les pays de l'Union européenne, pour s'intégrer."
L'idée est séduisante, mais dans les journaux populaires allemands comme au sein des partis populistes d'un peu partout, en Finlande, Hongrie, Italie ou France, la fierté européenne semble céder le pas au populisme, à l'hostilité envers les autres pays de l'Union. "C'est pour cela que je qualifie notre identité de shallow. Les pères fondateurs de l'Europe, Konrad Adenauer, Alcide De Gasperi, Jean Monnet, pouvaient avoir moins voyagé - De Gasperi ne parlait l'allemand que parce qu'il était né dans l'Empire austro-hongrois -, ils ne disposaient pas d'Internet pour lire la presse étrangère. L'Europe qu'ils ont construite était une réaction à la guerre, ils partageaient les ressources pour construire la paix. Aujourd'hui, nous devons travailler à l'élaboration d'une identité profonde."
Umberto Eco réfléchit à ce que l'historien anglais Geoffrey Barraclough appelle "la longue guerre civile européenne", du début de la première guerre mondiale en 1914 à la chute du mur de Berlin en 1989, une division profonde à laquelle l'Union européenne et l'euro ont mis fin, mais qui requiert du temps et de la patience pour cicatriser : "Quand j'ai proposé, lors d'un sommet des maires européens, mon idée d'un Erasmus étendu aux artisans et autres professionnels, un maire gallois s'est écrié : "Mes administrés n'accepteront jamais !" Et, alors que je parlais il y a quelques jours à la télévision anglaise, le présentateur s'est mis à me contredire, préoccupé qu'il était par la crise de l'euro, l'Europe supranationale et le fait que lesgouvernements techniques de la Grèce, avec Lucas Papademos, et de l'Italie, avec Mario Monti, n'étant pas "élus", n'étaient donc pas "démocratiques". Que devais-je lui répondre ? Que notre gouvernement a été approuvé par le Parlement et proposé par un président de la République élu par ce Parlement ? Que dans toutes les démocraties il y a des institutions non électives, la reine d'Angleterre, la Cour suprême américaine, et que personne ne les considère comme étant non démocratiques ?"
Les symptômes de cette identité fragile, diagnostiquée par Umberto Eco, étaient déjà visibles avant la crise de la dette. Quand la Constitution fut rejetée par référendum, ce texte - écrit par des politiciens, qu'aucun homme de culture n'avait été autorisé à aider - abstrait, jamais discuté avec les citoyens. Ou bien lorsque les billets en euros ne furent pas imprimés à l'effigie de grands hommes et femmes, mais avec les images de panoramas aussi dépourvus d'émotion qu'un tableau de De Chirico.
Le problème remonterait-il à la question de la place de Dieu ? A la religiosité, qui s'accroît au XXIe siècle aux Etats-Unis tandis qu'elle diminue toujours plus en Europe ? "C'est ainsi. A l'époque, Jean Paul II était encore en vie, il fut beaucoup question de savoir s'il fallait mentionner dans la Constitution européenne les racines chrétiennes du continent. Les laïques séculiers l'ont emporté et on n'en a rien fait, malgré les protestations de l'Eglise. Il existait pourtant une troisième voie, certes plus difficile, mais qui, aujourd'hui, nous donnerait de la force : faire état dans la Constitution de toutes nos racines, gréco-romaines, juives, chrétiennes."
"Derrière nous, on trouve aussi bien Vénus que le crucifix, la Bible et les mythologies nordiques, dont nous nous souvenons avec la tradition de l'arbre de Noël, ou à travers les fêtes de Sainte-Lucie, Saint-Nicolas et Santa Claus. L'Europe est un continent qui a su être le creuset de nombreuses identités, qu'il a fondues sans pourtant les confondre. Dans cette particularité, que je qualifierais d'unique, réside son avenir. Quant à la religion, il faut faire attention. Nombreux sont ceux qui ne vont plus à la messe, mais succombent pourtant aux superstitions. Et combien de non-pratiquants trimballent dans leur portefeuille l'image pieuse de Padre Pio !"
Umberto Eco, 80 ans depuis peu n'est pas pessimiste : "Malgré tous ses défauts, le marché mondialisé a le mérite de rendre la guerre plus improbable, même entre les Etats-Unis et la Chine. Il n'y aura jamais d'Etats-Unis d'Europe sur le modèle américain, un seul pays avec une seule langue (même, si en Amérique, l'allemand a menacé un temps la suprématie de l'anglais, aujourd'hui attaqué par l'espagnol). Nous avons trop de langues et de cultures, et ce supplément ("Europa", publié par six journaux européens) est une initiative méritoire, justement parce qu'un journal européen "unique" est pour l'instant une utopie. Le Web nous confronte cependant aux autres et, même si nous ne lisons pas forcément le russe, nous pouvons consulter les sites russes, nous avons conscience de l'existence des autres. Je continue à penser que, de Lisbonne à Varsovie, il n'y a pas plus de distance qu'entre San Francisco et New York. Nous resterons une fédération, mais indissoluble."
Et sur ces billets, alors, quelles effigies faudrait-il apposer, pour rappeler au monde que nous ne sommes pas des Européens shallow, mais profonds ? "Peut-être pas celles des politiciens, des condottieres qui nous ont divisés, ni Cavour ni Radetzky, mais plutôt celles d'hommes de culture qui nous ont unis, de Dante à Shakespeare, de Balzac à Rossellini. Etant donné que Pierre Bayard a raison, que nous connaissons tous des livres que nous n'avons pas même lus et avons des réflexes de cultures que nous ignorons, c'est ainsi que l'identité européenne se fera, peu à peu, plus profonde."

COMMENTAIRE DIVERCITY
Meyer Bisch :
«La culture n’est pas racine mais chemin. »
Il s’agit de tracer ce chemin, de le rendre praticable.

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