vendredi 3 février 2012

Tu roules trop vite ? Lis «Tonio»

Le juge qui aimait les livres. C'est ainsi que l'on pourra surnommer Peter D'Hondt, juge au tribunal de police de Termonde. Vendredi dernier, il s'est en effet distingué, entrant carrément dans l'histoire judiciaire belge, en exigeant d'un condamné de lire un livre très précis, à titre de sanction. De mémoire d'avocat et de juriste, on n'avait jamais vu ça !

L'histoire commence avec un certain Stefan L-D, ingénieur industriel flamand arrêté alors qu'il dérape pour le plaisir avec sa voiture sur un rond-point de Zele. Au tribunal, il explique qu'il a suivi des cours de dérapage et qu'il voulait les tester en vrai. «Mais comment donc, s'insurge le juge, pouvez-vous vous livrer à de telles choses alors que ce pays est parmi ceux qui en Europe, affichent le nombre le plus élevé de morts par accident de la route ?» Et de poursuivre : «Avez-vous une femme et un enfant ?»

– «Oui».

– « Voulez vous passer quatre ans en cellule ? »

– « Non »

Le juge tranche : il inflige une amende au chauffard, une interdiction de trois ans de conduite dont 32 mois de sursis probatoire. Les conditions de mises à l'épreuve ? Bien se comporter dans le trafic, pas d'excès de vitesse, suivre des cours pour gérer l'agressivité au volant, travailler 20 heures comme volontaire auprès de victimes d'accidents de la route et… lire Tonio de l'écrivain néerlandais A. F. Th van der Heijden (De Bezige Bij). Soit 632 pages au cours desquelles il évoque son fils Tonio, tué à 21 ans en mai 2010 alors qu'il roulait à vélo dans la nuit à Amsterdam.

«C'est une sanction magnifique, commente l'écrivain et avocat Alain Berenboom. Le livre peut faire partie de la panoplie des peines accessoires. Mais c'est fascinant que le juge fasse ainsi confiance aux vertus et à la force du livre. A la manière d'un Khomeiny qui a interdit Les Versets Sataniques, il pense qu'un homme, après avoir lu certains ouvrages, ne sera plus le même, ne sortira pas indemne. Un peu comme ces professeurs qui estimaient que les jeunes gens seraient plus humanistes après la lecture des livres imposés ». Le livre rend-il forcément meilleur ? « Le vrai problème c'est que les vrais criminels ne font pas la différence entre le bien et le mal, ils suivent leur loi intérieure. Il faut être un écrivain très talentueux pour qu'un tel individu change brusquement à la lecture d'un livre, se rende compte qu'il existe d' autres valeurs. » Et de citer A l'ouest rien de nouveau de H.M Remacle, Le feu de Barbusse ou Les croix de bois de Dorgeles, livres dont à l'époque on espérait qu'ils feraient passer le goût de la guerre.

« Ce que fait ce juge n'est pas idiot du tout cependant, conclut Alain Berenboom. Pour un vrai criminel, ce serait sans effet mais cela peut remettre les idées en place d'un simple citoyen. ».

Dans son choix littéraire, le juge de Termonde a joint la pertinence du sujet à la qualité d'un ouvrage qui a marqué la critique en 2011. L'écrivain y dit l'impossibilité de vivre la mort de son propre enfant, l'extrême culpabilité et la honte d'un père souvent absent alors que Tonio vivait, et qui n'était pas à ses côtés lorsqu'il est mort. La maman de Tonio, Mirjam Rotenstreich, elle-même écrivain, n'a pas lu le livre de son mari. Incapable, dit-elle, comme de regarder les photos ou de parler de cette mort.

Etrange hasard qui fait que cet été, alors que nous interviewions Walter Van Steenbrugge, l'avocat gantois des victimes de pédophilie dans l'Eglise, il était lui-même plongé dans ce roman, afin de préparer sa plaidoirie pour une famille dont l'enfant avait été tué par un chauffard.

Aux Pays-Bas et en Flandre, ces livres qui évoquent la mort d'un proche, le plus souvent sans avoir pu lui dire au revoir, se sont multipliés. Au départ on les a appelés « les livres de veuves », avec en 1998 Taal Zonder Mij de Kristien Hemmerechts , consacré à son mari le poète flamand Herman de Coninck mort d'une crise cardiaque à l'étranger. Ou encore le I.M. de Connie Palmen (Actes Sud) , monument de la littérature néerlandaise (Les Lois, Actes Sud) où elle évoque son premier compagnon décédé, l'intervieuwer, poète, écrivain et dramaturge flamboyant Ischa Meijer. Désormais, on les appelle les « requiems ». Il en est sorti cinq depuis 2008 : le magnifique Contrepoint d'Anna Enquist (Actes Sud), dont la fille Margit a été également tuée à vélo par une voiture, La langue de ma mère (Actes Sud) de Tom Lanoye, le Gestameld Liedboek d'Erwin Mortier ou le Logboek van een onbarmhartig jaar de la même Connie Palmen, qui conte cette fois la mort de son second compagnon, l'homme politique néerlandais Hans van Mierlo.

«De la masturbation», dénoncent certaines revues intellectuelles. «La preuve que les écrivains flamands ne font de bons livres que sur leurs souvenirs», ironise Bert Bultinck, dans sa rubrique hebdomadaire du Standaard.

De gros succès en tout cas : les derniers cités sont tous, avec Tonio, en tête des ventes en Flandre et aux Pays-Bas.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
ON ADORE
Décidément Béatrice est sur toutes les balles.

On ne peut, qu’applaudir la créativité du juge Peter D'Hondt.

Comme on aimerait que d’autres juges lui emboitent le pas.

Que l’école en prenne de la graine.

Je me souviens d’un prof de musique chahuté qui imposait des « quatre pages » bicolores : voyelle en rouges, consonnes en vert. Le con !

Imposer la lecture d’un livre intelligent et interroger ensuite le lecteur puni de la sorte : fabuleux ! fallait y penser !

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