dimanche 11 mars 2012

Le foulard et la barbe : une hypothèse

POURQUOI LE FOULARD DES MUSULMANES A-T-IL DECLENCHE UNE VAGUE D’HOSTILITE AUSSI puissante qui ne s’est fixée sur aucun autre objet ? Pour nous aider à le comprendre, posons une autre question : pourquoi cette hostilité a-t-elle épargné le double masculin du foulard islamique, c’est-à-dire la barbe ? Taillée d’une certaine façon, elle constitue sans le moindre doute un signe religieux ostensible au même titre que le foulard. Et sans doute même «pire» : les «barbus» sont généralement liés aux tendances les plus fondamentalistes de l’islam, ce qui n’est absolument pas le cas du foulard.

BREF, SI LE FOULARD ISLAMIQUE DOIT ETRE REFOULE A L’EXTERIEUR d’un périmètre protégé régi par des exigences de neutralité et de laïcité, il n’y a aucune raison valable pour que la barbe islamique ne le soit pas. En 1928, la Turquie d’Atatürk, sœur de la République française en laïcité constitutionnelle, n’avait pas hésité à voter une loi associant le foulard et la barbe dans une kyrielle d’interdits destinés à assurer une rupture culturelle avec l’ordre ancien. Le 23 février 1998, en vertu de cette loi, l’université d’Istanbul diffusa une circulaire stipulant que « les étudiantes portant le foulard islamique et les étudiants portant la barbe ne doivent pas être acceptés aux cours, stages et travaux pratiques ». Avis confirmé par le gouvernement le 18 mars 2003 : « Les étudiants de l’université d’Istanbul ne peuvent porter aucune tenue vestimentaire symbolisant ou manifestant une quelconque religion, confession, race, inclination politique ou idéologique dans aucun établissement et département de l’université d’Istanbul et dans aucun espace appartenant à cette université ».

MAIS CE GESTE SUPERBEMENT EGALITAIRE EST SANS DOUTE PLUS FACILE LA-BAS QU’ICI.
La Turquie […] n’est pas un pays d’immigration et n’est donc pas confrontée avec des pratiques culturelles importées dont elle ne saisit pas le sens. En Turquie, c’est clair : tout foulard est religieux et toute barbe est islamique. Même signification, même interdit. Cette démarche ne pourrait être transposée à l’identique en France. Pour le foulard, passe encore. Son origine « étrangère » ne fait pas de doute. Parmi les « Françaises de souche », à part quelques religieuses en cornette qui vivent généralement cloîtrées ou confinées, il y a bien quelques femmes cancéreuses qui portent un foulard pendant leur chimiothérapie quand elles ne peuvent pas se payer une perruque. Tant pis pour elles, elles seront les victimes collatérales de l’interdit [2]. Mais le port de la barbe est autrement plus répandu. Il est partagé par plusieurs « tribus » bien de chez nous : les artistes peintres, les hippies, les néo-romantiques, les écolos radicaux, les hommes à double menton… Il appartient à notre histoire : Victor Hugo, Jean Jaurès, Karl Marx… Comment faire le tri ? En fonction de l’origine ethnique des barbus ? Interdit. Et on passerait alors à côté des convertis, réputés les plus dangereux. Selon la taille de la barbe, seuls certains formats étant conformes au modèle religieux ? Risible et vexatoire. Résultat : le barbe islamique passera partout là où le foulard islamique sera interdit. L’interdit des signes religieux visera les femmes musulmanes, pas les hommes. Encore une victoire pour l’égalité des sexes dont notre civilisation est si fière !

BIEN ENTENDU, IL Y A D’AUTRES RAISONS, PLUS TROUBLES ET MOINS AVOUABLES, à la fixation univoque sur le foulard et à l’indifférence devant la barbe. […] Pour tout ce qui relève de la différence des sexes, nous vivons toujours, malgré un égalitarisme formel, sous le règne de la domination masculine. C’est encore et toujours le regard masculin qui configure l’espace public et celui-ci est aussi une scène érotique où les hommes viennent faire leur provision de stimuli. Bien sûr, cette scène évolue et le regard circule beaucoup plus qu’autrefois dans les deux sens. Mais l’activité qui consiste à s’attabler à une terrasse de café ou à se caler contre un mur pour regarder passer l’autre sexe, ainsi que les pratiques de harcèlement plus ou moins lourdes, restent encore très largement le monopole des hommes. Les impératifs d’une mode souvent inconfortable – hauts talons, vêtements moulants, maquillage fastidieux mais obligatoire –, qui n’ont pas d’équivalents masculins, ont pour but de rendre l’offre plus attractive aux yeux des consommateurs d’images dont elle alimente l’imaginaire. Bien sûr, il n’est pas nécessaire qu’il y ait un passage à l’acte au bout de cet échange largement à sens unique. Mais les hommes ont besoin de s’imaginer que « c’est possible », et ils jaugent souvent les femmes à cette éventualité, même si, la plupart du temps, rien ne sortira du périmètre intime de leurs fantasmes.

Les femmes voilées traditionnelles [d’un certain âge] ne dérangent personne. Quel que soit leur accoutrement, elles auraient de toute façon déjà basculé dans le néant des relations asexuées. Mais le trouble vient de ces jeunes femmes, de plus en plus nombreuses à porter le foulard et de plus en plus sûres d’elles. Elles signifient aux hommes d’ici : « regarde-moi, salue-moi si tu veux mais ne m’approche pas, m’embrasse pas, ne me frôle pas. Et sache que jamais tu ne m’auras, car seul un musulman aura le droit de poser ses mains sur moi ». Toutes ces femmes interdites… Interdites, pour leurs frères, aucune femme ne l’est, puisque les femmes européennes sont incluses dans leur terrain de chasse. Ainsi, les hommes « autochtones » se retrouvent désormais en position de faiblesse dans la concurrence avec « les Arabes » auxquels ils prêtent quelquefois une puissance libidinale supérieure à la leur. De leur point de vue, le dévoilement des jeunes musulmanes est bien un enjeu de pouvoir.

EN 2011, L’«AFFAIRE DSK» QUI DEFRAYA LA CHRONIQUE a laissé entendre que le fantasme de toute-puissance des hommes «blancs» sur les femmes «noires» était toujours bien à l’œuvre. Seul un recul de la domination masculine sur l’espace public pourra diminuer la pression qui s’exerce sur l’apparence des femmes. Elle pourra aussi libérer les hommes d’une compétition érotique épuisante que chacun finit quand même par perdre. Henri Goldberg. Sur son blog

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LA STRATEGIE DU CAMELEON
Voici un excellent document pour un(e) prof de morale ou de religion à l’esprit ouvert désireux(se) de lancer le débat en classe sur un problème qui facilement déchaine le choc des préjugés, des cultures et des identités avouée, quelquefois inavouables.

Pas de doute, les préjugés pileux qui s’affichent sur les facies masculins ou le bout de tissu qui couvre la chevelure des femmes ne sont pas sans signification. Ce sont autant de signifiants qui renvoient à des signifiés profonds, enfouis, inavoué parfois, essentiels toujours. Je suis ce que je dis, comment je le dis ou ne le dis pas, le montre simplement.

Ces signent extérieurs de conviction sont interprétés diversement.

Comme un signal d’affirmation par ceux qui les arborent, comme une marque d’arrogance un marqueur d’exclusion par ceux qui les reçoivent, pas toujours bien. C’est pareil pour les tatouages agressifs, les piercings, les uniformes gothiques ; le blouson noir ou le crâne rasé du skinnhead, la crête fluo du punk. Ces uniformes uniformisent, comme les chemises brunes de la SA ou noires des partisans de Bénito ou rouges des garibaldiens d’autrefois. Les vertes sont réservées aux scouts et l’armée. Il y a aussi l’uniforme de la pute ou de celle qui cherche à passer pour. L’uniforme du banquier gris souri, celui du dandy, de l’amazone fringuée dernier cri.

Toutes ces vêtures et chacune de ces postures excluent de manière silencieuse mais très visible l’autre, les autres, celles et ceux qui n’en sont pas. C’est une façon lâche de s’identifier, de se rendre semblable en feignant de se singulariser. C’est la stratégie du caméléon.

C’est aussi une forme de mépris, volontaire ou non, consciente ou pas, une volonté d’exclure, les autres, de les éloigner, de refuser le dialogue. C’est toujours une manière de dire : « je suis cela !»

Ils rendent ainsi visibles des convictions cachées enracinées dans les crânes de celles et ceux qui les arborent. Ces signes extérieurs de convictions renvoient à ce que chacun veut montrer de lui comme l’illustre excellemment cette analyse subtile. On peut donc penser que contrairement à ce qu’affirme le dicton ancien, désormais l’habit fait bel et bien le moine aujourd’hui ! Un juif orthodoxe anversois ne cherche pas à ressembler à un clergyman flamand honteux.

Les libre penseurs, que je sache, n’avancent pas masqués et ils ne portent pas l’uniforme.
MG

On peut donc penser que contrairement à ce qu’affirme le dicton ancien, désormais l’habit fait bel et bien le moine aujourd’hui!

Tout n'est qu'apparence au premier abord. Toujours. C'est un fait. D'où le drame des handicapés.
Où se cache le réel parmi toutes ces apparences, vraies et fausses?
Comment distinguer l'être du paraître si ce paraître freine une tentative de relation? On tourne en rond.

Toutes ces vêtures et chacune de ces postures excluent de manière silencieuse mais très visible l’autre, les autres, celles et ceux qui n’en sont pas. C’est une façon lâche de s’identifier, de se rendre semblable en feignant de se singulariser. C’est la stratégie du caméléon.

C'est surtout, pour moi, une façon de se sentir plus fort, puisque appartenant à un groupe. C'est un signe visible de ralliement et d'exclusion à la fois.
Je n'y vois aucune lâcheté.
"De se rendre semblable en feignant de se singulariser". Vraiment? Ou de se singulariser tout simplement, avec des devoirs inhérents à cette apparence?

Les libres penseurs, que je sache, n’avancent pas masqués et ils ne portent pas l’uniforme.

N'est-ce pas une petite phrase de trop?
Paradoxal à mes yeux! Le libre penseur se camoufle, se fond incognito dans la masse, mais il connaît les signes d'identification avec ses pairs. Il peut exclure les autres, ceux qui n'en sont pas, et il le fait, sans être exclu lui-même! Belle stratégie s'il en est, et, justement voilà bien le masque intégral!
AM

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