mercredi 11 avril 2012

Le père d'une victime de Merah : "La haine ne mène nulle part"


Par Isabelle Monnin
journaliste Nouvel Observateur
Rencontre avec Albert Chennouf, qui a promis à son fils Abel, "dans le creux de l'oreille, avant qu'on ne ferme son cercueil", de découvrir pourquoi il a été tué.

Abel Chennouf (AFP PHOTO / SIRPA / 17eRGP)
Abel Chennouf (AFP PHOTO / SIRPA / 17eRGP)

C'est une peine sèche. Aucune larme, juste une ombre dans le regard qu'il pose sur le monde, ce monde où en apparence rien n'a changé, son monde pourtant détruit depuis le jeudi 15 mars. Cet après-midi-là, Albert Chennouf-Meyer est chez lui, dans cette maison claire de Manduel, à quelques minutes de Nîmes. Il bricole, radio allumée comme d'habitude. Une nouvelle au flash de 16 heures attire son attention : un problème à Montauban, avec les militaires du 17ème Régiment du Génie Parachutiste. Le régiment d'Abel, son fils. Il appelle Abel, une fois, deux fois, trois fois. "C'était son habitude de ne pas me répondre, sourit presque Albert. Alors qu'à sa mère, il répondait toujours." Il prend alors le portable de sa femme. Une fois, deux fois, personne. Il se tourne vers Katia, une intuition lui serre la gorge : "ton fils est mort", lui dit-il.
Une histoire française
Quelques secondes après, le colonel du 17ème RGP appelle. C'est lui qui prononce l'inconcevable : le caporal Chennouf est mort, non au combat, mais à quinze mètres de sa caserne. Il était avec trois collègues. Un homme casqué s'est approché et sans trembler les a abattus un par un. Seul Loïc Liber a survécu. Grièvement touché à la moelle épinière il vient de sortir du coma. Le meurtrier s'est enfui en scooter. Les enquêteurs, en visionnant ses vidéos, sauront plus tard qu'il criait alors, tout à l'excitation de son crime, "Allah Akbar". Et la famille Chennouf apprendra que l'homme qui les plonge dans le noir s'appelle Mohamed Merah.
Les Chennouf, une histoire française. Albert a dans la voix le mélange dont il est le produit, un accent méditerranéen avec, sur certains mots, une petite pointe d'Alsace, où il est né il y a 60 ans. Son père était venu de Kabylie bien avant l'indépendance de l'Algérie pour travailler dans les mines non loin de Mulhouse. Sa mère, Erna-Louise, est Alsacienne et catholique. Ainsi le seront leurs cinq enfants. Une croix est accrochée au mur de la cuisine de la maison de Manduel.
"ON A LE MEME PARCOURS QUE LES MERAH"
Quand ses parents divorcent, le père d'Albert rentre au pays. "Cinq enfants, un divorce, le père qui retourne en Algérie : on a le même parcours que les Merah. C'est bien la preuve que l'origine ne veut rien dire, tout est une question d'éducation". L'Algérie n'est pas leur terre, juste une parcelle un peu floue de la mémoire familiale des Chennouf. D'autant qu'Albert a épousé Katia, dont les racines plongent aussi en Kabylie. Une partie de sa famille vit encore à Alger, Abel avait prévu de leur rendre visite cet été.



Abel est le dernier des trois enfants Chennouf. Il a 13 ans lorsque la famille s'installe dans le Gard. Un garçon de son époque, amateur de rap et de foot. Il ne saura jamais que la présidente de l'Olympique de Marseille, son club fétiche, a écrit à ses parents pour leur adresser ses condoléances. Après une scolarité moyenne, il devient électricien. Albert voit déjà ses deux fils, l'un plombier, l'autre électricien, monter leur boîte : Chennouf frères, ça aurait marché. "Mais un jour, il nous a annoncé qu'il s'engageait dans l'armée. Je pensais qu'ils ne le prendraient pas, vue sa petite taille, à peine plus d'1,60 mètre. Il était très sportif, ça l'a sauvé".
Abel rejoint "le 17" de Montauban. Il revêt l'uniforme, fièrement, le béret rouge bien droit, le regard franc comme sur la photo que ses parents ont accrochée juste en face de la table où ils mangent, à la hauteur des horloges placées tout autour de la pièce, égrenant le temps qu'on ne rattrapera pas. Pour les garçons courageux, l'armée offre une aventure. Et parfois un passeport pour le cauchemar. En 2008, l'année de ses 20 ans, Abel part en Afghanistan. Dans l'avion du retour, six mois après, il rentre avec les cercueils de ses dix camarades tués lors de l'embuscade d'Uzbin. "Il a vécu des choses très dures là-bas, je crois", dit son père le regard dans le vide.
MARIAGE POSTHUME
Deux ans après, Mohamed Merah partait s'entraîner avec les talibans. Aux revenants d'Afghanistan, l'armée accorde un congé de trois mois. Abel déprime. Il s'enferme dans sa chambre, l'alcool et le silence. Il n'y a que "Miss 34" pour le faire sortir du tunnel. Rencontre via Internet, ils chattent pendant des heures. Elle a quatre ans de moins que lui. Ils se fichent des vieilles histoires. Le petit fils d'un immigré algérien tombe sous le charme de la petite fille de rapatriés d'Algérie.
Ce n'est pas Roméo et Juliette, c'est juste Abel et Caroline. Un soir de décembre 2008, il présente sa "chérinette" à ses parents. Rapidement, ils s'installent à Montauban et se pacsent, petit couple tranquille qui bientôt attend son premier enfant. C'est un garçon, il doit naître mi-mai et ne connaîtra jamais son père, qui l'attendait comme un fou, à barrer chaque jour qui le sépare de la naissance. Aujourd'hui, Caroline se prépare à leur mariage posthume. Elle veut porter le nom de Chennouf, le nom de son Abel qu'elle n'en finit pas de pleurer, chaque nuit devant son portrait à peine illuminé d'une bougie.
Le jour de la mort de Mohamed Merah, Albert répond aux journalistes qui le pressent de réagir. Il plaint la mère de l'assassin de son fils, lui adresse même ses condoléances. Les parents de Caroline ne comprennent pas ces mots qu'il n'avait pas calculés mais qu'il dit "assumer" : "La haine ne nous mènera nulle part. Mon père disait 'Parler de la poubelle c'est lui donner de l'importance' ". Lui refuse de laisser le chagrin avoir raison de ses valeurs. Eux ne veulent même pas que l'on nomme "cette pourriture", ce "monstre ".
"EUX, ILS TUENT NOS ENFANTS"
Alain, le père de Caroline, dit avoir "la haine", vouloir "la vengeance". Il interpelle : "Pourquoi ne pas retirer la nationalité française aux islamistes ? Pourquoi ne pas rétablir la peine de mort ? On nous emmerde pour un retard dans la déclaration d'impôt et eux, avec notre argent, ils profitent du RSA et ils tuent nos enfants !"
"On ne parlera ni politique, ni religion", avait prévenu Albert en servant le café, de cette manière de trop souligner ce que l'on ne peut taire. On devine qu'ils ne sont d'accord sur rien mais puisqu'un inconsolable malheur les lie désormais, ils ont uni leurs forces. Pour savoir pourquoi Abel a été tué : "Je le lui ai promis dans le creux de l'oreille avant qu'on ne ferme son cercueil", dit son père. Parce qu'elle le connaissait, Francette, la grand-mère maternelle de Caroline a convaincu les Chennouf de prendre un seul avocat pour porter leur constitution de partie civile : Gilbert Collard, ténor médiatique, soutien de Marine Le Pen et candidat FN aux prochaines législatives dans le Gard. "Je lui ai précisé que je n'avais pas ses idées, dit Albert Chennouf. Il est hors de question qu'il utilise mon fils pour sa campagne mais je lui fais confiance pour me représenter dans la procédure".
"MUSULMANS D'APPARENCE"
"On ne parle pas de politique", répète calmement Albert. Parce qu'alors il faudrait raconter qu'aucun officiel, ni un ministre, ni un conseiller, ni personne, n'a appelé les Chennouf après l'exécution de leur fils. Parce qu'alors il faudrait revenir encore sur cette expression employée à la radio par le candidat Sarkozy au sujet des "musulmans d'apparence". Il voulait parler d'Abel, il a heurté son père, catholique et kabyle qui pensait jusqu'alors que dans l'armée française, il n'y avait "que des soldats français".

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
A LIRE EN SILENCE ET AVEC RESPECT

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