mardi 3 avril 2012

« Merah, tué, est devenu un héros pour certains »






Leila Shahid, Déléguée générale de la Palestine en Belgique, au Luxembourg et auprès de l’Union européenne revient sur la tuerie de Toulouse. Par cet événement, « c’est le vivre-ensemble qui est menacé », selon elle.

Par Béatrice Delvaux

Lorsqu’elle était en poste à Paris, Leila Shahid était devenue une véritable star. Sa détermination, sa fougue, le contraste entre ce beau visage de femme et la rudesse et parfois la violence, le désespoir de la cause qu’elle représente, lui ont donné un impact fort. Aujourd’hui, plus personne ne sait qui est le visage de la Palestine en France et lorsqu’elle parle de Bruxelles, peu se doutent que c’est là qu’elle réside désormais, depuis six ans. Elle y est la Déléguée générale de la Palestine en Belgique, au Luxembourg et pour l’Union européenne.

Leila Shahid dit son immense tristesse.

C’est un gâchis terrible. Avec cette impression tenace que l’histoire se répète et qu’on n’a tiré aucune leçon du passé. On avait pourtant tourné la page d’une violence extrême des banlieues françaises, de la période post-11 Septembre, de l’islamophobie qui en avait résulté ainsi que de l’insurrection des banlieues en 2005

: « Il est temps que ces criminels arrêtent de revendiquer leurs actes terroristes au nom de la Palestine et de prétendre défendre la cause de ses enfants, qui ne demandent qu’une vie décente, pour eux-mêmes et tous les enfants du monde. » Il était impérieux d’être ferme et clair pour arrêter tout de suite cette tentative de légitimation par une cause légitime, celle de la Palestine. Car le tueur s’adressait à un public jeune, exclu, désespéré, en mal de cause. Le fait qu’il ait filmé les attentats est à analyser. Comme il a été tué, il est déjà transformé par certains en héros ! Je souhaitais qu’il soit arrêté et puis jugé, car le jugement aurait été exemplaire de la gravité de son acte par rapport au public auquel il s’adresse et une occasion pour la France d’un vrai débat national sur la réalité des banlieues.


Aujourd’hui Merah pour certains est un héros en rupture par rapport à la société et dont la seule alternative serait la violence contre la France. Il l’a dit lui-même : « Je vais mettre la France à genoux ». L’absence de procès enlève la possibilité d’un débat très important sur la folie de la violence liée au sujet de l’immigration, de l’intégration de l’Islam et de la peur de l’Autre mais aussi de la manipulation des Salafistes. En Norvège, ce jeune homme voulait punir la politique d’immigration de son pays. Un procès aurait été l’occasion de faire une forme de pédagogie.

POUR DIRE QUOI ?

Pour comprendre comment on en est arrivé là, pour empêcher d’autres faits de ce genre et avancer des solutions. Qui était ce Merah ? C’est assez difficile à dire, on n’a que des témoignages de seconde main sur ses motivations. Il y avait chez lui une accumulation complexe de phénomènes individuels d’ordre psychologique, de déstructuration sociale, familiale, l’abandon par le père et collectifs – l’échec de l’intégration éducative, la prison, la recherche d’une identité nouvelle au Pakistan et ne Afghanistan. Il a cherché une porte de sortie par l’adhésion à quelque chose de plus collectif. Le jihadisme est devenu presque une famille idéologique de substitution ; pour le jeune norvégien qui a tué 69 jeunes socialistes, c’est l’extrême droite néo nazi qui a joué ce rôle.

C’est un échec de l’intégration, ce qui ne justifie évidemment pas son acte, bien sûr ! Mais il ne faut pas réduire l’analyse à une lecture superficielle, rentrer dans les catégories chères à la théorie du « clash des civilisations », or on a l’impression, avec cette affaire, d’assister au même genre de stigmatisation. Cette façon de parler de l’immigration comme d’une menace pour la société gagne du terrain avec la crise économique en Europe. Cela peut même faire penser à l’Allemagne à la veille du triomphe du nazisme. C’est très dangereux.

COMMENT REAGIR, ALORS ?

Il faut prendre son courage à deux mains, dénoncer l’instrumentalisation de la violence, les discours basés sur les différences raciales, ethniques, aller vers un débat serein, très nécessaire. C’est le « vivre-ensemble » qui est menacé. C’est le travail des responsables politiques, des intellectuels et de la presse. En Belgique, je dois dire que, comme anthropologue de formation, je me sens un peu moins inquiète. Vous n’avez pas ici des ghettos de banlieues comme en France, il existe en outre une diversité parmi l’origine des élus belges tout à fait inconnue chez votre voisin méridional, c’est assez frappant. Mais il faut dire aussi qu’il n’y a pas en Belgique la mémoire torturée de part et d’autre de la guerre d’Algérie.

Je vis ici à Ixelles et en face de chez moi, j’ai des Marocains, à droite des Portugais, à gauche des Congolais. C’est la première chose que je dis à mes visiteurs : ici il y a beaucoup plus de mélange. L’intégration en politique est importante pour la dignité des populations d’origine étrangère. Je ne verse pas dans l’angélisme, je ne nie pas les problèmes, la complexité de la situation socio-économique. Mais j’espère qu’ici en Belgique, vous n’allez pas tomber dans la peur de l’Autre sous prétexte qu’on accrédite les discours dans le genre « cette violence ne serait-elle pas congénitale à leur culture ? ». Il me semble, à voir par exemple comment vous avez traité la question du voile, que le débat est plus serein ici, même s’il doit être approfondi dans les écoles, les centres culturels, etc., car les frustrations peuvent croître dangereusement avec les discriminations ou les stigmatisations. Il faut construire des ponts là où on érige des murs.

Certains aujourd’hui nous interdisent de réfléchir et veulent qu’on conclue que Mohamed Merah est un monstre uniquement et qu’il est né monstre du ventre de sa mère. C’est faux. Il faut comprendre toutes les dimensions de son acte pour éviter que ce geste de folie meurtrière se reproduise.

DEUX EVENEMENTS ONT PERTURBE LA BELGIQUE. LE MEURTRE D’UN IMAM A MOLENBEEK ET LE « BURQA BLA BLA » D’UN CERTAIN CHICHAH A L’ULB ?

Gardons la proportion des choses. La « Burqa bla bla » est une opération narcissique, un piège dans lesquels la presse est tombée.

VOUS DENONCEZ SON BURQA BLABLA ?

Complètement. Cela n’a rien à voir avec l’Islam ou la diversité. C’est la mise en scène réussie d’un prof qui a trouvé une filière pour être à la une des journaux. C’est de la provoc ! Personne n’a investi cette personne de la défense ni de la cause palestinienne, ni de l’Islam. C’est une usurpation. L’assassinat de l’Imam lui, n’est pas un phénomène politique. Il n’existe pas d’affrontement chiite-sunnite à Bruxelles, je n’y crois pas. Ce qui s’est passé à l’ULB est grave car cela a pris une proportion anormale.

L’ULB a mal agi ?

L’université a les moyens d’assurer la liberté d’expression, sans tomber dans le piège Chichah. Si un prof rompt les règles de respect de la liberté d’expression, l’ULB doit assumer ses responsabilités.


COMMENTAIRE DE DIVERCITY

RECADRER LES CHOSES.



Leila Shahid va à l’essentiel en soulignant qu'avec les assassinats de Toulouse et de Montauban « c’est le vivre-ensemble qui est menacé" et « C’est un gâchis terrible ».


Surtout, elle affirme avec raison qu'« Il est temps que ces criminels arrêtent de revendiquer leurs actes terroristes au nom de la Palestine et de prétendre défendre la cause de ses enfants, qui ne demandent qu’une vie décente, pour eux-mêmes et tous les enfants du monde. »

« Merah à peine tué, déjà, il est transformé par certains en héros ! Il eut fallu l'arrêter et le juger"

« L’absence de procès nous prive d’un débat nécessaire sur la folie de la violence liée au problème de l’immigration, de l’intégration de l’Islam et de la peur de l’Autre. Surtout de la manipulation des Salafistes. »

Un tel procès eut permis un vaste débat pédagogique dans les médias.

Le personnel politique actuel ne brille pas spécialement par sa pédagogie. Et pas qu'en France.

"Une manière de parler de l’immigration comme d’une menace pour la société gagne du terrain, nourrie par la crise économique en Europe. Cela rappelle l'Allemagne à la veille du triomphe du nazisme et c'est très dangereux."

Il y a toute raison de penser que cet attentat délibérément raciste provoque une onde de choc au sein des communautés juives de France et d’Europe. (On lira la carte blanche de Guy Haarscher à ce propos)

Leur diaspora dure depuis des millénaires. Elle pourrait, si des mesures radicales ne sont pas prises, entraîner la fuite de nombreux juifs de France et d’Europe vers d’autres horizons. Leur exil , au-delà du scandale qu'il constituerait aurait des conséquence incalculables.

L’antisémitisme des jeunes beurs ne saurait en aucun cas être banalisé.

"Le monstrueux ne connaît pas d’explication. Comme le savait Goya c’est le sommeil de la raison qui engendre des monstres."

Bernard Stiegler estime dans le Monde que ces abominables tueries résultent notamment de la dérive de nos sociétés.

« L’hyperpuissance des moyens (revolver 11.43, webcams, medias de masse, robots financiers) et l’impuissance des fins, leur perte qui fait quelquefois perdre carrément la raison, favorise les passages à l’acte. (…) Nous vivons dans des « Cités à la dérive » ( Stratis Tsirkas) hantées par d’innombrables individus à la dérive : consommation illimitée, fragilisation des facultés intellectuelles et morales, parfois leur destruction."

"Seule l’éducation permet d’inverser le signe de la pulsion automatique en l’investissant dans des relations sociales."

Pour Christian Delorme, prêtre des banlieues, qui s'exprime aussi dans le Monde:: « le problème central , c’est que nos prisons sont depuis trente ans des bouillons de culture pour une rupture avec la société française »

"Des dizaines de milliers e jeunes ont la rage, le sentiment d’être stigmatisés, humiliés et ce sentiment peut nourrir des dérives. Mais si cela devait être l’explication, il y aurait des dizaines de milliers de terroristes en France. Ce n’est pas le cas."

Pour Michel Dubec (Figaro) ce type de criminel est davantage animé par une volonté de toute puissance que par une idéologie.

Pour Dounia Bouzar (le Monde) "ils sont sans pères ni repères, sans transmission culturelle ni religieuse, sans cadre, en rupture sociale. Les mères disent ne pas reconnaître leurs fils embrigadés et peinent à les faire revenir sur le droit chemin. (…).

Les jeunes convertis au salafisme ont souvent des personnalités antisociales auparavant investies dans la délinquance. Les prédicateurs les cannibalisent, les vident du peu de vitalité qui leur reste pour en faire des terroristes qui ont perdu toute humanité.

Ces prédicateurs annihilent toute capacité critique pour subordonner l’individu à une communauté virtuelle autour de la suprématie de l’identité religieuse puisqu’ils n’en reconnaissent pas d’autres. »

Il faut lutter contre l’instrumentalisation de la misère humaine par les manipulateurs »

Le traitement reste incontestablement la démocratie, l’éducation pour un développement économique et social. C’et notre seule issue."

Ce serait effectivement la seule issue si l'école n'était-elle aussi paralysée par une crise aussi profonde que celle que traverse la société.

L'école républicaine, celle-là même qui depuis près de deux siècles a mission de développer l'esprit citoyen et d'éveiller l'esprit critique est hélas en plein désarroi.

Et ce n'est pas un phénomène spécifiquement français.



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