jeudi 12 avril 2012

« Ouvrir une librairie en banlieue, ça c’est politique ! »


Est-ce le doux rayon de soleil qui s'invitait dans la boutique ? Ou les solides étagères en pin brut ? Les petites touches de poésie disséminées ici et là pour expliquer l'ordonnancement des livres ? Les petits sièges colorés du coin des enfants ? Ou peut-être la charmante voix rauque qui sitô

t passé le pas de la porte a lancé : "j'ai fait du café !" On ne sait pas vraiment ce qui a joué, peut-être tout ça à la fois. Mais on a pris comme une bouffée de bonnes ondes en entrant dans La Traverse ce matin-là.
La Traverse, sise allée des Tilleuls en plein travaux, à quelques mètres du cinéma L'Etoile (cliquer pour agrandir). © E.R


La Traverse, sise allée des Tilleuls en plein travaux, à quelques mètres du cinéma L'Etoile.
© E.R
La librairie a ouvert il y a seulement un an et demi : de mémoire d'homme, la première qui ait jamais ouvert à La Courneuve. Ce qui permet à ses propriétaires d'affirmer, en toute objectivité, que c'est "la plus jolie librairie" de la ville ! Ça fourmille tellement de projets, de belles idées et
d'histoires par ici, qu'on ne sait plus par où commencer pour tout vous raconter... Tentons le retour aux fondamentaux : il était une fois Doris et Caroline.
Doris Séjourné, 55 ans, est née à Neuilly-sur-Seine, mais a grandi à Aubervilliers. "Le monde entier dans la cour de récré ! Une vraie enfance, des copines géniales : on s'invitait les unes chez les autres, on goûtait à toutes les cuisines !" résume-t-elle enthousiaste. Ensuite, le lycée à Paris, la fac d'histoire et de littérature à Paris VIII, un boulot de juriste, un autre de chargée de
communication à La Poste qui dégénère en un départ négocié, à 52 ans. "J'étais salariée, très bien payée mais je sentais une usure face à la violence du monde du travail. Je me suis retrouvée au chômage pour la première fois de ma vie. Je m'y étais préparée psychologiquement : je savais qu'il allait me falloir du temps pour me désaliéner." A cette époque, elle commence à esquisser quelques projets autour de l'économie sociale et solidaire, le seul secteur auquel elle croit. Association ? Maison de quartier ? Elle vit à Pantin, également en Seine-Saint-Denis, et, grande lectrice, fréquente assidûment les quelques librairies du secteur. Tous les vendredi, elle passe aux "Folies d'encres", aux Lilas. Et y rencontre Caroline, qui travaille là.





Caroline Sayanouanchan, 33 ans, est née en Normandie. Elle a grandi un peu là-bas, un peu ailleurs, au gré des déménagements de ses parents. Elle commence ses études par une fac d'anglais, à Caen (Calvados) mais, pas convaincue, arrête au bout d'un an et se trouve un petit boulot de vendeuse... de livres. "Et ça, ça m'a plu !" s'enthousiasme-t-elle. Elle intègre l'IUP métiers de l'information et de communication de Paris XIII-Villetaneuse, choisit la spécialité "édition et librairie". Elle travaille d'abord trois ans à la Fnac de l'immense centre commercial
Parinor avant de fuir vers la librairie indépendante des Lilas. Où elle rencontre Doris, fidèle lectrice.
"Soit j'ai affaire à deux folles, soit ça marche !"
Les deux femmes, que vingt ans séparent, se découvrent alors des affinités, dans leurs lectures comme dans leurs valeurs. Quand Doris évoque son envie d'un lieu chaleureux, qui crée du lien, Caroline évoque une librairie commune. "Au départ, je n'en voulais pas : moi, chef d'entreprise ? Jamais ! confie Doris. En plus je déteste vendre. Et j'adore lire : faire de ce plaisir un truc
professionnel, je n'étais pas sûre d'être d'accord. Mais j'y suis venue grâce à Caro". Ce sera une librairie vivante, un lieu d'accueil, de projets, d'événements. Et implantée en Seine-Saint-Denis. "Le 93, on y vit, pourquoi pas y travailler ?" Deux villes sans librairie tiennent la corde : la préfecture, Bobigny, et La Courneuve. "Un jour je passe par ici, je vois cette placette, avec plein de magasins fermés. Je vois ces tilleuls. Et ce local qui servait de remise aux ouvriers qui rénovaient le quartier. C'était ouvert, je suis rentrée..." raconte Doris. Caroline est séduite.

"Beaucoup n'y croyaient pas au début. Une librairie à La Courneuve ? Pensez-vous ! Je crois que quand le maire adjoint au développement économique et social nous a vues, il s'est dit 'soit j'ai affaire à deux folles, soit ça marche'. Il a été notre premier soutien !" expliquent-elles. Peu à peu, les élus de l'agglomération adhèrent au projet, les acteurs du livre aussi. Elles décrochent des aides de la DRAC, puis l'appui d'un "Cigales", (club d'investisseurs privé pour une gestion alternative locale de l'épargne solidaire) qui prend des parts dans l'entreprise. "J'ai refait le business plan 12000 fois, je devenais folle, se rappelle Doris. Au début, on a ramé !"

Et puis, un jour de l'automne 2010, la "Traverse" vit enfin le jour. En plus de la boutique joliment restaurée, un site internet et une page Facebook leur permettent de communiquer sur leurs "événements" : ateliers pour les enfants, collaborations avec des associations de jeunesse et du troisième âge, et déjà plusieurs rencontres avec des écrivains notoires comme Didier Daeninckx, Dominique Manotti, ou Leïla Sebbar. "Nous voulons des rencontres simples, spontanées, sans chichi. Jusqu'ici personne n'a jamais refusé notre invitation : je crois qu'ils comprennent qu

e venir ici a du sens" se réjouit Doris, la plus expansive des deux femmes.
Nous sommes régulièrement – mais gentiment – interrompues par des personnes qui entrent dans la boutique : "Comment allez-vous ?" lance Doris, reconnaissant un client. "Comme un vieux !" ironise-t-il. Kelly vient pour la première fois, avec sa grand-mère : "Je voudrais 'Si par une nuit d'hiver un voyageur' d'Italo Calvino... " demande-t-elle timidement. Alors que Doris cherche le livre, elle engage la conversation, une discussion de plusieurs minutes où elles évoquent d'autres lectures. La jeune fille demande un second livre, de Stefan Zweig. "Une histoire d'amour entre deux hommes..." "Des homosexuels ? Mais c'est dégoûtant !", répond
Doris en plaisantant. Sourires complices. "C'est la première fois que vous commandez ? On va faire un vœu alors !" s'amuse-t-elle encore. Le ton est léger, joyeux. Tendre, même. Voilà deux garçons qui arrivent, coiffures sculptées au gel, un peu mal à -l'aise : "Vous vendez Le Rouge et le Noir de Stendhal ?" "C'est pour l'école ?" "Oui" "Je vous fais une carte de fidélité, vous aurez - 5 % au bout de 7 achats" "Ah ouais, faites-la moi !" Derrière la caisse, une boîte en bois contient une série de fiches par ordre alphabétique : on peut y laisser sa carte tamponnée, pour la prochaine fois.
"L'événement le plus extraordinaire de ces dix dernières années sur la ville"

Économiquement, la vie de la librairie est encore fragile. "On a fait une étude de marché, on savait en s'installant que le panier moyen des Courneuviens est bien en dessous de celui de leurs voisins" précisent les deux femmes. Mais une première victoire est bien là, dans la façon toute simple qu'ont les gens d'aller et venir, de sentir, de toute évidence, qu'ils ont leur place ici, quel que soit leur niveau de vie et d'étude. "Ici, il y a beaucoup d'isolement, de manque de considération. Ce n'est pas forcément volontaire mais quand on oublie certains territoires, on oublie les gens qui sont dessus, estime Doris. Nous sommes arrivées convaincues par notre projet, mais humbles. Aujourd'hui on sent que les gens aiment la librairie, parce qu'elle est jolie mais aussi parce qu'ils s'y sentent considérés, même les petits."



Passé pour rediscuter d'un projet commun, un éducateur de la Fondation Jeunesse Feu Vert qui aide des jeunes en difficultés sur la ville, confirme ce sentiment. "L'ouverture de cette librairie est pour moi l'événement le plus extraordinaire qui ce soit passé dans cette ville ces dix dernières années ! affirme solennellement Alain Naouennec, en aparté, devant la librairie. C'est un lieu très accueillant pour le public qu'on accompagne et qui participe pleinement à la vie sociale du quartier, de la ville même. Sans compter que le livre a une grande vertu éducative, et que c'est aussi une merveilleuse façon de réenchanter le monde. C'est tout à fait complémentaire de notre travail."
Doris confie que parfois La Courneuve lui rappelle l'Aubervilliers qu'elle a connu dans sa jeunesse. "Il n'y avait rien, c'était un ghetto. Ici encore aujourd'hui, il y a un manque évident de diversité dans la vie commerçante : beaucoup de commerces exotiques, de la mal bouffe, des vêtements premier prix. Les villes voisines, comme Pantin, ont changé quand de nouveaux acteurs économiques sont arrivés, apportant une plus grande mixité sociale. Nous faisons partie de ces nouveaux acteurs venus pousser la ville vers le haut", explique-t-elle. Attendent-elles quelque chose de la présidentielle ? Doris réfléchit : "J'ai quitté le monde de l'entreprise parce que ça n'avait plus de sens. C'est pareil pour la vie politique, je ne vois plus le sens. Je voterai quand même, mais sans conviction. Ouvrir cette librairie, voilà un acte politique au sens étymologique du terme ! Et c'est comme ça que je la conçois, la politique, maintenant ! Pas comme une militante. Comme une citoyenne !"
A.L
Prochain événement à "La Traverse" : samedi 7 avril, 15 heures, rencontre avec le jeune écrivain Rachid Santaki pour "Des chiffres et des litres", second volet d’une trilogie qui raconte la face cachée de sa ville, Saint-Denis.
Plus d'informations : www.librairie-la-traverse.fr et sur Facebook

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
CONNAISSEZ VOUS LA LIBRAIRIE DES CENT PAPIERS A SCHAERBEEK?


Connaissez-vous les Cent Papiers ce lieu si particulier où les enfants ont les traits des vieux sages d’orient, où la parole circule sur tous les sujets : le jeune, le bio, le saxo, les métamorphoses schaerbeekoises, la musique surtout ; les livres aussi mais moins qu’on n’imaginerait? C'est sans doute le pendant de cette librairie parisienne des banlieues sauf que chaque lieu a son génie propre son "genius loci."
C'est sans doute le seule lieu de Bruxelles où spontanément les lecteurs se parlent en lisant leur quotidien préféré et avalant leur petit noir bien serré. A quoi cela tient-il? Sans doute à la déco: rayonnages de bois blanc, vastes vitrines où s'engouffre la lumière et offre très éclectique de livres et choix séduisant des musiques. Aux tapis qui, selon une lectrice font de ce lieu avec sa table d'hôte accueillante une sorte d'ultime salon où on cause. Surtout, il faut évoquer la très riche personnalité des libraires. Deux scientifiques David et Ram amoureux des livres et de ce quartier en pleine mutation. Ils sont intarissables et pas seulement sur les livres qu'ils proposent à une clientèle d'artistes, de créatifs en tous genres, journalistes, philosophes, traductrices sans parler des très nombreux musiciens. Ils s'y organise divers événements qui attirent un public plus large mais toujours extrêmement motivé, infiniment curieux.
A quoi le comparer encore ce lieu fabuleux sinon à la librairie mythique d’Adrienne Monnier, « La Maison des amis des livres » au 6 de la rue de l’Odéon qui abrite aujourd’hui un luxueux salon de coiffure.



Il s’était ouvert le 15 novembre 1915 : « Notre première idée était très modeste : mettre sur pied une librairie et un cabinet de lecture dévoués surtout aux œuvres modernes ». S’y croiseront selon Sorin, « Paul Fort, Pascal Pia, Jules Romains, Léon-Paul Fargue, Louis Aragon, André Breton, puis André Gide, Paul Valéry, , Max Jacob, Pierre Reverdy, Blaise Cendrars, Jean Paulhan, Tristan Tzara, Jean Cassou, Apollinaire, Valéry Larbaud, Claudel, Gallimard, et en 1920, James Joyce, dont Sylvia Beach, qui avait ouvert Shakespeare et Cie en 1919 à quelques pas de là, venait de publier Ulysse. René Clair aussi, il s'appelait encore René Chomette, Jacques Rigaut également, Jacques Lacan... ».
Fin 1920, la librairie compte 580 abonnés. Walter Benjamin, prince des flâneurs, s'inscrit en janvier 1930...




« Adrienne Monnier va en faire l'un des lieux majeurs de la création littéraire de l'entre-deux-guerres. Rencontres autour de textes et de débats, chacun y lisant ses écrits ou commentant ceux des autres »
Il se dit que Nicolaï, le golden boy de l'Horeca le spécialiste du café branché, le créateur de diverses «place to be» hanterait l a superbe avenue Louis Bertrand à la recherche d'un nouveau lieu magique.
On sait que Fred Nicolaï projette de s'installer aussi près de la Gare Centrale, dans le quartier européen et au cimetière d'Ixelles.
L’esprit d’Europe, disait Georges Steiner, subsistera tant qu’il y aura des cafés cosmopolites et des libraires intelligents.
MG


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