dimanche 22 avril 2012

Résister au désenchantement démocratique




Par Erik Izraelewicz




C'est une drôle de campagne qui s'achève. Elle fut ennuyeuse, vide, insignifiante, a-t-on entendu. Elle ne se serait animée qu'avec l'irruption de petites polémiques au contenu symbolique fort mais au fond dérisoire, de la viande halal au permis de conduire.

(...) Une certaine morosité s'est imposée dans le pays. C'est que le moment est marqué par l'empreinte d'un événement historique majeur, la crise économique la plus grave qu'ait connue le monde depuis celle de 1929. D'abord américaine et financière, cette crise est aujourd'hui européenne et industrielle et menace de devenir morale et politique. Jamais, sous la Ve République, une élection présidentielle ne s'était inscrite dans une période d'incertitudes et d'inquiétudes aussi fortes pour un pays désormais totalement imbriqué dans le monde.

Cette crise, qui n'en finit pas de faire sentir ses funestes effets, a tout changé. Elle a pesé sur le climat de la campagne comme sur les projets affichés. Elle explique largement que, face aux trois grands enjeux de la France de demain - l'emploi, l'Europe et l'environnement -, les candidats aient pu donner l'impression d'avoir, tous, adopté une stratégie d'évitement. Ils ont pris en compte ces enjeux, certes, mais sans réussir à présenter de véritables perspectives, à la fois désirables et crédibles.

Les Français sont appelés à choisir leur président de la République. Ils étaient en droit d'attendre de chacun une vision, une ambition pour le pays.

(...) Comment réanimer la machine à créer des emplois, comment relancer la croissance ? Sur ce thème, essentiel, les pistes évoquées ont été nombreuses, les réponses peu convaincantes.

A l'instar des Français, plus réalistes qu'on ne le croit, les candidats savent, tous ou presque, que la crise de l'économie française (son endettement notamment) est bien plus grave qu'ils ne le proclament en meeting, qu'il faudra, tôt ou tard, comme tous nos voisins européens sans exception, procéder à des ajustements brutaux - dans nos finances publiques, dans notre Etat-providence et dans notre organisation industrielle. Mais ils ont préféré se cacher la face, nous voiler la vérité.

 Le temps d'une campagne sans doute. Ils se sont retrouvés, chacun à leur manière, en faisant porter le chapeau à l'Europe, un commode bouc émissaire, l'"Europe passoire", l'"Europe allemande", l'"Europe de la rigueur"...

L'Union européenne telle qu'elle est ne saurait plaire. L'Europe est pourtant, plus que jamais, notre avenir - notre choix au Monde depuis longtemps. La petite musique anti-européenne qui a animé toute la campagne nous a été particulièrement désagréable. Elle est surtout inquiétante pour la suite. L'Europe n'est pas qu'un continent, un marché, une puissance, elle est un ensemble de valeurs que le prochain président se doit de défendre. L'Europe, c'est, sur le front politique, la démocratie représentative, les libertés publiques, l'état de droit, la laïcité, l'ouverture et la tolérance. C'est, en matière économique, une organisation originale qui veut concilier efficacité économique et justice sociale, liberté individuelle et solidarité collective, solidarité à l'intérieur de chaque nation, entre les Etats qui la composent et avec les pays les plus pauvres de la planète. Ces "modèles" sont peut-être en crise. Ce n'est pas une raison pour renoncer aux valeurs qui les sous-tendent. D'autant plus que l'Europe est, face au monde multipolaire qui se construit, la seule réponse possible pour la France - en matière de sécurité tout autant qu'économique.

Environnement, enfin. Ce monde de 7 milliards d'habitants fait face à un autre défi maltraité dans la campagne, celui de l'environnement. "Notre maison brûle et nous regardons ailleurs." Depuis que Jacques Chirac, président, avait prononcé cette formule au Sommet de la Terre de Johannesburg en 2002, l'incendie a progressé.

Malgré toutes ces insuffisances, il ne saurait être question de céder au désenchantement démocratique que l'on sent monter dans le pays, chez les jeunes notamment. La tentation de l'abstention ou du vote blanc est forte. Il ne faut pas y succomber.

L'adage politique dit que, "Au premier tour, on choisit, au second, on élimine". Pour qu'entre les deux tours le vrai débat puisse avoir lieu, il faut, cette fois-ci, s'assurer qu'au premier tour on aura éliminé !

Le Monde

Aucun commentaire: