mardi 10 avril 2012

Un poème de Günter Grass fait l’effet d’une bombe




Il y a quelque chose de rassurant à se dire qu’un poème peut encore faire scandale. Ce qui l’est moins, c’est sa teneur. L’écrivain allemand Günter Grass devait bien s’en douter en confiant au Süddeutschen Zeitung le soin de publier « Was gesagt werden muss » (Ce qui doit être dit). On peut le lire ici en allemand , et ici en français dans une traduction de Michel Klepp ; les lecteurs germanophones et/ou germanistes de la République des livres (on en connaît, et des plus fidèles) sont amicalement invités à proposer leur propre traduction ci-dessous (ne les y inviterait-on pas qu’ils le feraient quand même tant la traduction spontanée est une activité passionnelle chez certains).

De quoi s’agit-il ? Du conflit israélo-arabe, en principe. Günter Grass soutient que le plus grand danger pour la sécurité de la région, et partant, pour la paix dans le monde, ce n’est pas l’Iran, ses projets nucléaires et ses promesses de destruction massive d’Israël lancés par "un fort en gueule" (le président Ahmadinejad) mais bien Israël et ses propres capacités nucléaires. Le poème de Günter Grass, qui doit également trouver un prolongement aujourd’hui dans plusieurs journaux européens, est motivé selon lui par la décision du gouvernement allemand de vendre de nouveaux sous-marins nucléaires "Dauphin" à Israël. Il n’y manifeste pas moins sa solidarité de principe avec Israël et y défend la coexistence entre Israéliens et Palestiniens.

Eu égard à sa notoriété, due aux nombreuses langues dans lesquelles son œuvre est traduite et à sa qualité de lauréat du prix Nobel de littérature, la position de Grass a aussitôt suscité de vives réactions en Allemagne (mais aucune des poètes qui auraient pu se scandaliser de sa médiocrité formelle). L’une des plus intéressantes est celle de Henryrk M. Broder : dans un article publié par Die Welt, il présente Grass comme « le prototype de l’Allemand d’éducation antisémite qui veut du bien aux Juifs ; il est tout autant hanté par la honte et la culpabilité, que par une volonté de réconciliation avec l’Histoire ». Quant au chrétien-démocrate Ruprecht Polenz, à la tête de commission des affaires étrangères au Bundestag, il a préféré constater que Grass manifestait le plus souvent mieux ses dons dans la littérature que dans l'analyse politique :"Le pays qui nous inquiète, c'est l'Iran et un tel poème est fait pour nous en détourner l'attention".

La dernière fois que Günter Grass avait fait scandale, c’était en 2006 à l’occasion de la parution de ses Mémoires : le militant de gauche y révélait son passé de Waffen SS à 17 ans à la fin de la seconde guerre mondiale. Cette fois, il a choisi le registre de la poésie engagée dont elle sait qu'elle peut donner le pire ( lorsqu'elle se met au service d'un parti ou d'un chef) et le meilleur (lorsqu'elle veut défendre librement une cause.

Günter Grass est un électron libre, mais il n'est pas sûr que la poésie favorise l'analyse d'une situation politique dans sa complexité. Celle-ci lui aurait au moins permis de comparer ce qui est comparable, de relever que l'Iran est à ce jour le seul membre de l'ONU qui ait pris la parole à sa tribune pour exiger l'anéantissement d'un autre membre de l'organisation, qu'il annonce régulièrement sa volonté de se doter d'une armement nucléaire pour y parvenir, ce qui le distingue radicalement d'Israël, de la France et d'un certain nombre d'autres puissances qui en sont dotées de longue date. Présenter le président Ahmadinejad comme un "fort en gueule" revient de toute façon à rendre anodine sa dangerosité. Tout le reste découle de cette logique. Au fond, le véritable problème de son poème ne concerne ni la bombe ni l'Iran mais bien la culpabilité allemande, le tabou de l'antisémitisme en Allemagne, la difficulté pour les Allemands de s'exprimer sur tout ce qui touche aux Juifs en général, et aux Israéliens en particulier, et l'autocensure que les intellectuels s'imposent, consciemment ou pas, sur la question. "Je dis ce qui doit être dit" écrit le poète non sans emphase ; il fait alors penser à ces naïfs qui prétendent énoncer la vérité parce qu'ils disent ce qu'ils pensent.
(Pierre Assouline)

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