mercredi 23 mai 2012

Esprit de Keynes, fais halte à Bruxelles





Les Européens se réunissent ce mercredi soir pour un sommet informel.
Il sera question de croissance, parce qu'il faut accueillir le nouveau
président François Hollande qui risquerait de beaucoup s'énerver si on
ne lui donne pas un os à ronger. On se redonnera rendez-vous fin juin
pour un sommet formel. Quid des Grecs, qui votent le 17 juin et
retirent d'ici là leur argent des banques ? On va leur faire peur en
agitant le spectre du « ce n'est pas notre souhait mais si vous le
décidez, on fera sans vous. A vos risques et périls ».
Et si, à notre tour, nous rappelions cet autre moment de l'histoire
européenne. 1919, Versailles : le traité de paix est signé entre les
Alliés et les Allemands, marquant la fin de la Première Guerre
mondiale. Des actions contre l'Allemagne sont décidées, dont le
paiement de réparations économiques colossales. La République de
Weimar s'avoue très vite incapable d'y faire face. Les Alliés
élaborent alors un autre plan, et encore un autre : les dettes
allemandes sont réduites et rééchelonnées fortement. Un référendum est
même proposé visant à annuler les dettes allemandes, sans succès. Un
certain Hitler « réglera » le problème, décrétant, après sa prise du
pouvoir, le non-paiement des réparations. On connaît la suite.
Un homme, John Meynard Keynes, participant à la Conférence de Paris en
tant que délégué du Trésor anglais, avait démissionné avant la
signature du Traité, estimant qu'il visait à la destruction de
l'économie allemande. Dans son essai Les conséquences économiques de
la Paix, il dénonce l'esprit « revanchard » et l'aveuglement des
membres de la conférence, qui ont selon lui négligé totalement
l'enjeu, notamment humain, que représentait le redressement économique
du continent européen, Allemagne comprise. Keynes juge nécessaire une
profonde révision du traité, à laquelle pourraient s'ajouter une
annulation des dettes interalliées issues du conflit et un prêt
international consenti à l'Europe avec le soutien des États-Unis. Il
se heurte à un refus.
Et si ce mercredi à Bruxelles, on relisait Keynes en guise de
démarrage à ces discussions qui donnent souvent furieusement
l'impression que l'urgence est à sauver la face, pas l'Europe.
Béatrice Delvaux, Le Soir)

LES ALPINISTES LES PLUS BETES DU MONDE
Jacques Attali (Paru dans L'Express)
Imaginez la scène : plusieurs alpinistes reliés par une même corde,
élastique, épuisés par l’ascension très difficile d’un sommet jamais
atteint, se disputent à mi-hauteur.
Alors que le sommet est proche, sur un chemin escarpé, au bord du
vide, le dernier de cordée, épuisé, dérape, et tombe dans le ravin.
Les premiers de cordée résistent et la corde élastique amortit le
choc. Les derniers de cordée trouvent un appui fragile sur la face
abrupte de la montagne. Tout se stabilise un moment. Personne ne veut
réflechir au scenario du pire ; au lieu de s’aider les uns les autres,
de mettre leurs moyens en communs et de remonter calmement, les
alpinistes se disputent. Ceux d’en bas réclament plus d’aide. Ceux
d’en haut leur disent de faire plus d’effort.
A la fin, ceux d’en bas disent qu’ils s’en tireront mieux tout seuls.
Ceux d’en haut pensent aussi qu’il vaut mieux couper la corde. Dans la
dispute, sans qu’on l’ait vraiment décidé, l’élastique casse. Les
derniers de cordée tombent au fond du ravin et se fracassent. Les
premiers reçoivent l’élastique en plein visage et, déséquilibrés,
tombent à leur tour.
Quelques vautours viennent alors se saisir des dépouilles de tous.
Cette histoire absurde est celle de l’Europe d’aujourd’hui. Dans la
montée du mont Europe, tous ont vacillé ; la Grèce est tombée ; les
autres l’ont un peu aidé ; pas assez. Les Grecs hésitent aujourd’hui à
quitter la cordée de l’euro et à se débrouiller seuls. Les Allemands,
en tête de cordée, veulent que les Grecs se débrouillent pour remonter
seuls.
Si la corde cassait (par la sortie volontaire de la Grèce, ou par
l’entêtement allemand, ou par la fermeture des guichets de la Banque
Centrale Européenne pour la Grèce), mesure-t-on l’impact ? La Grèce
mesure-t-elle que son niveau de vie baissera d’au moins 10% en un an ?
L’Allemagne réalise-t-elle que sa propre Banque Centrale y perdra tout
de suite plus que la valeur de ses capitaux propres et de ses réserves
de change ? La France comprend-elle qu’elle perdra autant que
l’Allemagne et que certaines de ses banques y perdront l’équivalent du
double de leur valeur boursière ? L’Eurozone comprend-elle que chaque
pays européen (et d’abord l’Espagne, le Portugal ou même l’Italie)
peut paniquer et subir le même sort que la Grèce, faisant disparaître
l’euro ? L’Union Européenne comprend-elle qu’elle paiera ainsi un prix
plus élevé que celui que le Traité de Versailles a imposé à
l’Allemagne en 1919, avec les conséquences que l’on sait ? Le monde
réalise-t-il qu’il peut entrer ainsi dans une dépression majeure et
durable, à côté de laquelle la récession actuelle n’est qu’une douce
accalmie ?
Chacun comprend-il que les riches du monde (et d’abord les riches
grecs sortis du pays avant la crise), vont pouvoir racheter les terres
et les entreprises d’Europe pour rien, profitant, comme toujours, du
désastre des voisins pour faire fortune ?
L’Europe comprendra-t-elle à temps, c’est-à-dire mercredi, qu’elle n’a
pas d’autre solution que l’union de ses forces, autour d’un budget
fédéral, se donnant les moyens d’investir ?
Une fois la crise écartée, le monde comprendra-t-il que, comme il y a
de la mauvaise et de la bonne dette, il y a de la bonne et de la
mauvaise croissance ?
Il est donc urgent d’agir ! Non seulement pour sauver la cordée, mais
pour donner du sens à son ascension.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
"UNE DEPRESSION MAJEURE ET DURABLE?"
Le choix est désormais entre une Europe solidaire, cosmopolite,
interculturelle, pluriethnique, plurielle et pluraliste et un repli
nationaliste, communautariste inspiré par un populisme agressif,
discriminatoire et égocentrique dont la N-VA de Bart De Wever et le
Rassemblement Bleu Marine sont les prototypes.
La situation est grave mais non désespérée. Espérons qu'on n'inversera
pas demain cette sentence en "la situation est désespérée mais ce
n'est pas grave." Cela rappelle singulièrement les dernières semaines
de l'empire austro-hongrois: on était effectivement en 1919, après la
signature du traité de Versailles.
MG
"L’Union Européenne comprend-elle qu’elle paiera ainsi un prix plus
élevé que celui que le Traité de Versailles a imposé à l’Allemagne en
1919, avec les conséquences que l’on sait ? Le monde réalise-t-il
qu’il peut entrer ainsi dans une dépression majeure et durable, à côté
de laquelle la récession actuelle n’est qu’une douce accalmie ?"
Un lecteur commente avec à propos:
"Keynes et la rigueur budgétaire ne sont pas antinomiques! Keynes
avait raison, le tout vaut plus que la somme des parties. Cela ne veut
pas dire qu'il ne faille pas tirer les leçons de ce que nous avons
connu jusqu'ici, et qui est largement différent des circonstances de
l'époque qui suivit la signature du Traité de Versailles induisant les
prolégomènes de la crise de 1929, même si le fond du problème -
économie mature, marchés saturés, marchés de remplacement - est le
même: comment retrouver la croissance en Europe? Où aller la chercher?
Le reste du monde croît, ce dont profite l'Allemagne. Là est
d'ailleurs le paradoxe et une partie de la réponse: comment faire
profiter l'Europe de la croissance que connaît le reste du monde pour
relancer sa propre croissance? Dans quels secteurs piocher? Les
secteurs d'avenir où investir massivement ne manquent pas. Ce sont
l'environnement (réparer les dégâts occasionnés depuis des décades,
anticiper les conséquences de ces dégâts), la recherche et
l'enseignement. Le tout avec justice et répartition équitable des
richesses.
Pas de secret: il faut d'abord rétablir la confiance!  Cela ne peut se
faire qu'en retrouvant des bases financières saines. Pas autrement "

LA FIN DU RÊVE?

"Mark Mazower (Le Continent des ténèbres - Une Histoire de l'Europe au
XXème siècle), interviewé par le Monde, a suggéré que le 20ème siècle
européen a été le champ de bataille entre trois idéologies: fascisme,
communisme et démocratie libérale. Et que, contre toute attente, c'est
la démocratie libérale qui a gagné.
Aujourd'hui la démocratie paraît bien malade. Ce qui règne  plus que
jamais c'est le matérialisme triomphant.
La première idéologie du XXème siècle n'était pas le fascisme mais le
nationalisme. Les Hollandais, suivant le chemin tracé par les Français
(Fabius en tête, il est désormais ministre des affaires étrangères),
ont rejeté à une écrasante majorité la constitution européenne, et
donc d'une certaine manière, toute la construction européenne. Le
front du non était le fait d'un étrange mélange de nationalistes, de
populistes et de démagogues de droite et de gauche. On a l'impression
que, près d'un siècle après l'effondrement de l'empire austro hongrois
de François Joseph,  une autre expérience d'entité multiethnique va
vers l'échec. Et toujours pour les mêmes raisons: un ou plusieurs
groupes ethniques se sentent défavorisé par rapport aux autres. Le
nationalisme a probablement changé de nature. L'incompréhension entre
peuples demeure. Et la crise de la démocratie que nous vivons
aujourd'hui en Europe n'est pas non plus strictement la même que celle
que nous avons connue au début du 20ème siècle mais les démagogues
sont toujours là. Et en plus il y a une recrudescence incroyable de
nationalisme aux Etats-Unis, le pays actuellement le plus puissant (et
donc dangereux) qui soit au monde.
Les progrès de l'Union européenne, la suppression des frontières,
l'euro, le grand marché avaient ouvert de nouvelles perspectives,
éveillé un immense espoir. Enfin on pouvait rivaliser avec l'Amérique.
Mais le ver était dans le fruit depuis fort longtemps. Depuis l'entrée
de l'Angleterre. Les pays scandinaves pas trop enthousiastes. Opposés
à la conception fédérale. Et puis il y avait la dilution. L'entrée de
pays de l'Est. Le droit de veto donné à tous, même aux plus petits. On
voyait bien que plus on diluait, moins l'idée d'une Europe politique
avait de chances de se développer.
Il y eut après le vote antieuropéen des Français, des Hollandais,  la
crise de l'euro et le collapse de la Grèce induisant à moyen terme
celui du Portugal, de l'Espagne de l'Irlande, de...
La fin du rêve? "
(d'après Jean Claude Trutt in bibliotrutt, un blog indispensable, une
grande découverte)

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
SONNER LE REVEIL!
Il est bon que des éditorialiste prestigieux comme ceux du Soir et de
La libre sonnent le réveil de l'opinion publique belge, pardon
francophone, en leur montrant, comme le fait Attali et d'autres en
France, que l'Europe est vraiment à la croisée des chemins.
Pendant ce temps, et c'est franchement dramatique, les partis
démocratiques flamands qui défendent l'idée européenne (Vld, CD&V et
SPa) sont en chute libre au profit de la N-VA hyper nationaliste de
Bart De Wever. Non les valeurs démagogiques de la N-VA ne sont pas
plus solubles dans les valeurs de l'Europe que les valeurs du FN bleu
Marine ne le sont dans celles de République!
Le situation n'est pas désespérée mais elle est près de l'être!
Le sommet formel des chefs de gouvernement de fin juin à Bruxelles
(après les législatives françaises) sera celui de tous les dangers. La
position des chefs de gouvernements est insupportable: ils doivent
convaincre une opinion publique locale, sur des plateformes
électorales locales (grecque, italienne, autrichienne, wallones,
flamandes..)  de voter pour eux afin qu'ils aient une marge de
manoeuvre au niveau européen. C'est exactement comme dans le cas de
figure belge: convaincre un électorat régional (wallon, flamand ou
bruxelloise) pour affronter l'autre région au niveau fédéral. En
Belgique il n'y a plus d'opinion belge "stricto sensu" pour parler
latin, à la De Wever mais une opinion flamande opposée à une opinion
francophone.
Le vrai drame de l'Europe c'est qu'il n'existe pas d'opinion
européenne (comme celu de la Belgique est qu'il n'existe plus
d'opinion belge). Il n'y a pas de citoyens européens, seulement des
Allemands, des Français, des Polonais, des Grecs tous plus
nationalistes et chauvins les uns que les autres.  "Ex pluribus unum"
n'est pas la devise des Etats Unis d'Europe mais d'Amérique. Seul un
enseignement résolument européen est capable de relever ce défi en une
génération!
MG

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