jeudi 3 mai 2012

La Nation, leurre de la démocratie en Europe



Une opinion de Pierre Defraigne, directeur exécutif de la Fondation Madriaga-Collège d’Europe

L’Etat-nation a fait la gloire de l’Europe dans le monde pendant quatre siècles. Il a fourni à la France la matrice de sa République : libre, égalitaire et fraternelle. La constitution de la Cinquième République a refait de la Nation le fondement de la Renaissance de la France après la décolonisation. Pourtant, le premier enseignement du premier tour de l’élection présidentielle est l’obsolescence de l’Etat-Nation.

Deux enjeux politiques majeurs échappent en effet de plus en plus à la puissance publique nationale : d’un côté aucune réponse convaincante à la crise n’est possible ni à Paris, ni à Rome, ni à même Berlin tandis que la fin de l’euro toucherait la City dans ses œuvres vives ; de l’autre, la politique étrangère est désormais absente du débat électoral dans presque tous les pays européens.

En réalité ces deux sujets relèvent de l’Europe. Mais l’eurozone, sans forte intégration budgétaire, financière, fiscale et donc politique, est non seulement impuissante, mais condamnée à l’éclatement. De son côté, l’UE-27 sans défense commune ne peut pas avoir une politique étrangère et de sécurité à la mesure de son poids démographique et économique.

La véritable différence entre Nicolas Sarkozy et François Hollande tiendra en définitive à la capacité de l’un ou de l’autre de faire bouger les lignes en Europe pour la mettre en mesure de relever les deux défis de notre temps : d’un côté, la maîtrise du capitalisme de marché à un échelon pertinent pour concilier ouverture et régulation, et de l’autre la réponse commune à donner au déclin de la puissance américaine, jusqu’ici garante de la sécurité de l’Europe.

La crise se fait endémique à cause du surplomb de l’énorme dette privée et publique - celle-ci surtout morcelée entre Etats - sur la demande globale dans plusieurs pays européens, et de la divergence de performance industrielle entre noyau et périphérie au sein de l’eurozone. C’est d’ailleurs de cette divergence autant que du déficit de gouvernance que vient la véritable menace pour la survie de l’euro.

Par ailleurs, le basculement de l’ordre économique et géopolitique mondial vers l’Asie, a eu raison de la capacité hégémonique de l’Amérique d’organiser un ordre économique global cohérent tandis que les institutions multilatérales (FMI, Banque mondiale, OMC, Conférence sur le climat) sont entrées en léthargie jusqu’au moment où les nouveaux rapports de force se seront stabilisés entre pays émergents et pays avancés. Entretemps l’Europe peine à exercer son rôle de puissance régionale, témoin son indifférence impuissante face aux promesses du Printemps arabe.

En réalité si nos Etats n’agissent pas ensemble, ils sont désarmés et toute élection tourne au théâtre d’ombres en Europe. Une puissance moyenne comme la France, de surcroît surendettée et insuffisamment compétitive, risque, quel que soit le vainqueur du deuxième tour, de n’avoir plus d’autre choix, faute d’emprise sur les causes profondes du chômage et de la perte de pouvoir d’achat, que l’ajustement déflationniste par les restrictions budgétaires et la baisse des salaires. Mené au plan national le combat contre la crise sera donc défensif. Il est perdu d’avance et débouchera sur le protectionnisme en Europe et de l’Europe. (...)

Le désarroi de l’opinion est d’autant plus grand que le citoyen n’y voit pas non plus clair sur le rôle à jouer par l’Europe. Au terme de deux années fébriles passées à observer le Conseil européen au chevet de l’euro pour prévenir le pire, l’opinion attend davantage que ce sauvetage qui n’en finit pas. L’électeur réalise, peut-être mieux encore que les politiques eux-mêmes, que non seulement la cour des grands est vide en Europe, mais que l’UE elle-même se dérobe à sa responsabilité de première puissance économique du monde, du moins sur papier.

L’UE a mis sa machinerie technocratique en mode défensif. Dépourvue de projet intégrateur fort et toujours encombrée de son idéologie néolibérale a-européenne, elle s’en tient à la logique du grand marché et de la culture de stabilité. En imposant aux pays surendettés un retour rapide à l’équilibre budgétaire et en forçant les pays en déficit de balance courante à corriger leurs comptes extérieurs, l’eurozone organise son suicide qui conduira aussi à l’asphyxie de la vertueuse et exemplaire Allemagne. Sans unification et sans traitement de la dette publique, sans solidarité budgétaire automatique, sans politique industrielle efficace et, avec la mise en concurrence des modèles sociaux nationaux fragilisés par la crise, l’eurozone ne survivra pas à une crise touchant un grand pays.

Entre l’Etat-nation et Bruxelles s’installe donc à la fois une formidable déperdition de puissance publique et un recul de la culture démocratique en Europe. Le futur Président de la France devra ouvrir d’urgence le chantier de l’intégration politique de l’eurozone, seule issue à la crise par le haut et condition de l’avènement d’un demos européen sans lequel la démocratie va amorcer une décrue historique sur notre continent.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

LE SILENCE DES MEDIAS

Les élections présidentielles françaises ont remis la nation au centre des débats et des préoccupations. Nicolas Sarkosy croit ne pouvoir l'emporter que s'il se montre plus nationaliste que Marine Le Pen pour laquelle six millions de Françaises et de Français ont voté. Certains par conviction, beaucoup par protestation précisément contre la politique et le style Sarko.

"La véritable différence entre Nicolas Sarkozy et François Hollande tiendra en définitive à la capacité de l’un ou de l’autre de faire bouger les lignes en Europe pour la mettre en mesure de relever les deux défis de notre temps : d’un côté, la maîtrise du capitalisme de marché à un échelon pertinent pour concilier ouverture et régulation, et de l’autre la réponse commune à donner au déclin de la puissance américaine, jusqu’ici garante de la sécurité de l’Europe."

On ne saurait être plus clair! Une question me taraude: les Françaises et les Français qui le 1er mai ont agité leur drapeau rouge dans les rue de Paris ou leur petit drapeau tricolore au Tracadéro et rue de Rivoli près du monument de Jeanne d'Arc sont-ils conscients de ce qu'ils font?

Mesurent-ils les enjeux? Les médias en insistant peu ou prou sur les enjeux européens de cette élection se sont mis la tête dans le sable.

Le drame de ce scrutin c'est que la majorité des Français voteront contre un style, un homme, un cliché ou des clichés et non pas pour des idées, des valeurs, une vision d'avenir pour une jeunesse qu'on désespère.

Quand on se trompe à ce point de débat, et ce délibérément, on n'est plus tout à fait en république et on quitte doucement les rivages de la démocratie.

MG

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