vendredi 4 mai 2012

« Les jeunes doivent tout réinventer »



WILLIAM BOURTON

 

POUR MICHEL SERRES, le monde a tellement changé que les nouveaux humains doivent le repenser à zéro. L'académicien implore : « Soyons indulgents avec eux, ce sont des mutants. »

ENTRETIEN

Michel Serres

Michel Serres est né en 1930. Diplômé de l'Ecole navale et de Normale sup, il a enseigné (l'histoire des sciences) à Paris I et à Stanford (USA). Académicien, son œuvre littéraire est foisonnante. Parmi ses derniers ouvrages, épinglons « Temps des crises » (2009) et « Biogée » (2010), édités par Le Pommier.

A 82 ans, Michel Serres, qui enseigne toujours aux Etats-Unis, à la Standford University, a vu défiler de nombreuses générations d'étudiants. Mais la dernière ne ressemble en rien aux précédentes. Moins parce, née un portable en main, elle a développé une redoutable agilité des pouces – ceci n'est qu'un symptôme – que parce que le monde a tellement changé que les jeunes doivent tout réinventer. Le vieux professeur a consacré à ces « mutants » un petit ouvrage en forme de clin d'œil complice, qu'il a appelé Petite Poucette.

Nos sociétés ont déjà vécu deux révolutions : le passage de l'oral à l'écrit, puis de l'écrit à l'imprimé. Se rend-on bien compte que nous sommes en train d'en vivre une troisième, née de l'essor des nouvelles technologies ?

Comme les précédentes, cette révolution est tout aussi décisive et s'accompagne elle aussi de mutations politiques, sociales et cognitives. Ce sont des périodes de crise. Mais avons-nous tiré toutes les conséquences possibles de cette génération-là ? On est seulement en train de le faire, et c'est très important de le décrire. Je ne l'ai pas écrit dans Petite Poucette mais j'aime bien dire, en jouant sur les mots : « Maintenant, tenant en main le monde »… En tenant en main le portable, qui a à peu près toutes les performances, on tient en main l'espace avec le GPS, les correspondants avec le téléphone et finalement tous les renseignements possibles avec la Toile – c'est : « Maintenant tenant en main »…

Si le vieux monde est vraiment derrière elle, Petite Poucette va devoir réinventer des institutions, une manière de vivre ensemble, une manière d'être…

Elle a sur les épaules beaucoup de difficultés, c'est évident. Rien que pour le travail, elle a du mal et en aura de plus en plus. Elle vit dans un monde où les institutions que nous servons sont nées dans une époque où le monde n'était pas ce qu'il est devenu maintenant. Il y a un décalage terrible entre l'état actuel de la société et le fonctionnement des institutions. Et ça, c'est vraiment très difficile à vivre. On le voit dans la campagne électorale française : il existe un décalage tel entre ce qui est dit et l'état actuel de la société qu'on s'étonne. Même moi qui ne suis pas – et largement – de cette génération-là, je perçois ce décalage. Vous pensez bien que la génération d'après aura du mal à réinventer des choses qui remplaceront ces choses-là. On a l'impression de l'inertie de la société.

On a tout de même dit que plusieurs régimes forts arabes avaient été renversés avec l'aide des réseaux sociaux…

J'avais cela à l'esprit en rédigeant mon livre, vous pensez bien… Il est bien clair que beaucoup d'événements qui se sont passés dans le monde ont comme cause l'utilisation de ces outils.

Mais sous nos latitudes, la force d'inertie demeure pesante. Quand cette génération veut rebattre les cartes, on la taxe de naïve, d'utopiste (voir les Indignés)…

Je ne suis pas un homme qui me révolte aisément mais, c'est vrai, cette génération aura beaucoup de mal à réinventer des institutions adaptées au monde. Cela dit, vous avez prononcé un mot très intéressant : le mot utopie. Vous vous souvenez peut-être des utopistes français du XIXe siècle ?… Eh bien parmi les institutions qui nous font la vie plus douce aujourd'hui, on a complètement oublié que ce sont ces utopistes-là qui les ont inventées. Les crèches pour les enfants, par exemple, c'est Proudhon. Il faudrait relire les utopistes ! Alors, ils ont aussi dit beaucoup de sottises, c'est sûr, mais ils ont aussi fait des choses qui sont réellement vivantes. Je ne suis donc pas trop sévère sur les utopistes : je les aime bien. Je me demande même s'il y a des progrès dans l'histoire qui ont été faits sans utopie préalable.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

LES MUTANTS SONT PARMI NOUS

"Cette génération est à la fois connectée sur le monde mais aussi terriblement seule parfois, derrière son clavier…"

Je me souviens d'un réveillon dans une ferme ancienne, à la campagne: les adultes faisaient sauter les bouchons de champagnes et devisaient joyeusement; les jeunes ados, silencieux, affalés dans les sofas comme autant d'autistes  sirotaient leur soft drink enfermés dans leur bulle Ipad, immergés dans leurs dialogues virtuels sur Face Book ou leurs jeux vidéo.
Le lendemain, les "vieux" partirent en promenade; aucun des ados ne les accompagna. La plupart récupéraient après avoir passé une nuit blanche avec leurs "objets nomades" (Attali).
Les autres reprirent leur place dans les sofas en renouant leurs dialogues virtuels

"C'est un reproche qui n'est pas propre aux nouvelles technologies. Mon grand-père me disait toujours : « Michel, tu es tout le temps seul dans les livres »… En règle générale, quand on interroge des nouveautés, il faut se demander : « Est-ce qu'on n'a pas déjà posé cette question dans la génération d'avant ? » (MS)
Assurément, mais désormais il ne s'agit pas de comportements isolés mais d'un phénomène de masse et de génération. Choc des générations? On imagine ce que sera demain le fossé entre les ruraux extravertis des campagnes élevés au grand air et les mutants intravertis des villes enchaînés à leurs objets nomades comme les esclaves dans la caverne de Platon.

 On imagine sans difficulté combien l'école a du mal à intéresser ces mutants immergés dans leur bulle virtuelle comme le fœtus dans sa poche amniotique. On peut évidemment envisager une autre mutation, celle qui consisterait à transmettre des contenus éducatifs via la toile: histoire, géographie, biologie etc.
L'école de demain sera-elle plus virtuelle? Ce qui est sûr, c'est qu'elle devra s'adapter à un tout nouveau public au risque de perdre tout crédit à ses yeux.

MG

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