vendredi 11 mai 2012

Lui, président de la République…



Yvon Toussaint, journaliste et écrivain, ancien directeur et rédacteur en chef du « Soir ».

 
Or donc notre vocabulaire usuel, lorsque nous refaisons le monde, s'est enrichi à l'occasion de la campagne électorale française, d'un substantif relativement peu usité mais dorénavant tombé dans le domaine public : l'anaphore.
Qu'est-ce qu'une anaphore ? Pour faire simple bornons-nous à la définition du Petit Robert : « répétition d'un mot ou d'un groupe de mots en tête de plusieurs membres de phrase pour obtenir un effet de renforcement ou de symétrie. »

On peut dire que l'énumération qu'osa François Hollande lors de son débat avec Nicolas Sarkozy, c'est-à-dire sa soudaine et fulgurante tirade incantatoire dont chaque paragraphe commençait par « Moi, président de la République… » restera dans les annales de l'éloquence politique. Toutes proportions gardées à l'égal, par exemple, du I have a dream de Martin Luther King ou du J'accuse d'Emile Zola, autres anaphores célébrissimes.

En tout cas, Nicolas Sarkozy, lui, s'en souviendra. Un bref plan de coupe nous le montre tétanisé, comme arrimé aux accoudoirs de son fauteuil, dans un état proche de la sidération. Et d'ailleurs il est aphone. Quinze fois de suite, à moins que ce ne soit seize, il prend en plein visage la formule incantatoire Moi, président de la République sans qu'un seul mot de réplique ou de protestation sorte de sa bouche.

Avec un culot infernal, Hollande vient d'anticiper le vote. Il est élu, il gouverne, il règne ! Dix-sept millions de Français en sont témoins ! Il ne dit plus ce qu'il ferait, ce qu'il déciderait ou comment il se comporterait. Mais, installé déjà dans la fonction, il dit ce qu'il fait, ce qu'il décide et comment il agit.

Et l'autre ne pipe mot. Ne proteste pas, ni ne dénonce l'impudence qu'il y a à s'approprier de la sorte un scrutin qui n'a pas encore eu lieu
Et surtout il n'interrompt pas. C'est pourtant l'ABC du métier quand on perd pied, que de couper la parole, de casser le fil. Mais non. Le débatteur réputé qui réclamait trois débats plutôt qu'un pour mieux « exploser » son concurrent, est devenu aphasique. Cependant que le ci-devant tremblotant Flamby va son chemin ferme et droit. Taille sa route et laisse sur place son compétiteur après lui avoir asséné comment il sera, comment il est déjà, le président de la justice, du redressement et du rassemblement.
 
De toute façon on aura compris que lui, François Hollande, il vient, trente et un an après, de rejoindre François Mitterrand à la Bastille.

Alors, en souvenir de cette péripétie ahurissante, de cet épisode fondateur du nouveau règne d'ores et déjà advenu, qu'on me permette d'évoquer à mon tour sous forme d'anaphore quelques petites choses qu'on peut dire de François Hollande, président de la République.

Lui, président de la République, est d'abord apparu à ceux qui n'étaient pas familiers de la politique française comme un marin de petit temps qui naviguait en Père Peinard sur la grand mare des canards socialistes. Ou, mieux encore, pour rester dans les métaphores maritimes, comme un « capitaine de pédalo » (Mélenchon) tout juste bon à caboter. Hollande président ? « On rêve », s'exclamait Fabius avant de l'appeler cruellement « Monsieur Petites Blagues ». Soit. Mais dans cette navigation au très long cours, c'étaient les autres, successivement, qui allaient s'échouer. Cependant que lui faisait semblant de faire des ronds dans l'eau.

Mais voilà, en tendant mieux l'oreille, on perçut que Jacques Delors le trouvait « Passionné, doué, avec un sens politique que je lui enviais. » Que Jean Daniel précisait qu'il « faisait partie de ces hommes dont on est heureux de pouvoir penser du bien. » Ou que Robert Badinter estimait qu'annoncer qu'il donnerait le droit de vote aux étrangers extra-communautaires pour les municipales s'apparentait, en matière de courage politique, à la promesse d'abolir la peine de mort faite par François Mitterrand en pleine bataille électorale.

Progressivement, on le découvrit homme à tracer une ligne politique et à s'y tenir sans trop dévier. Capable d'alterner, au gré des circonstances, l'urgence et la patience. De ravauder les déchirures au lieu de cliver à tout va pour mieux se faufiler entre les antagonismes. Et aussi, dans l'écheveau d'un parti socialiste particulièrement enchevêtré, de dégager des « transcourants », aptes à surmonter les blocages.
Certes il n'échappait pas aux étiquettes et aux catégories. Pour ce qui le concerne, on s'arrêta bientôt sur la variété social-démocrate, un peu défraîchie semble-t-il. Mais il s'en accommoda. Se contentant de rappeler de temps à autre, sans avoir l'air d'y toucher, que les gauches, dans le monde entier, doivent aux sociaux-démocrates plus ou moins mous l'essentiel de leurs conquêtes.

Quoi qu'il en soit, les Français devront faire avec. Et parier sur un caractère sans doute mieux trempé qu'on ne le croit. Sur une confiance en lui qui semble ne jamais se démentir. Sur un goût avéré de l'équilibre et de la tolérance. Et, denrée plus rare qu'on ne le croit, sur un sens de l'humour qui peut aller jusqu'à l'autodérision. Sans compter la chance. Celle qui n'a qu'un cheveu. Et, comme un homme politique qui se respecte, une seule ligne : la ligne de chance.
 
Lui, président de la République, devra s'accommoder d'un PS toujours difficile à gérer. D'un parti qui aurait tendance à émousser ses dirigeants, à épuiser ses militants et même, quelquefois, à dévorer ses enfants. Sans compter qu'il devra aussi composer avec les Ecolos et les Communistes (facile !) mais surtout avec des mélenchoniens décidés à lui tenir la dragée haute. Sera-t-il capable d'accoupler un PS réaliste et un Front de Gauche, salutaire aiguillon quand les camarades s'amolliront un peu trop ? C'est l'enjeu.

Lui, président de la République, devra digérer la péripétie la plus navrante de la campagne : l'appel du pied absolutoire, par Sarkozy, en direction des électeurs lepénistes. Et du même coup son acceptation des thèmes les plus néfastes dont Marine Le Pen a hérité de son père. On peut évidemment compter sur elle pour faire d'une nouvelle alliance droite-extrême droite aussi thématique qu'électorale, le fer de lance pour saboter l'action du nouveau pouvoir. C'est sur ce terrain que seront jugés la vigueur et le volontarisme du nouveau locataire de l'Elysée. Sur ce thème capital pour la France, mais aussi pour l'Europe.

Lui, président de la République, n'a sur son bureau que des dossiers urgents. Mais le plus urgent de tous est sans doute la menace récurrente d'une crise économico-financière qui n'en finit plus de pourrir tout ce que touche le personnel politique. D'où la nécessité de percevoir le caractère gigogne de cette crise, les spécificités nationales s'emboîtant dans la dimension européenne et les singularités des positions de l'UE dans celles de la planète.

Ce n'est pas d'hier que l'Europe passionne François Hollande. Aussi proche que possible de Jacques Delors, « Européen » de cœur et de raison, le « Non » de la France au référendum l'avait affecté d'autant plus qu'il se doublait d'une déchirure profonde au sein de son parti. Aujourd'hui, son statut lui donne l'occasion de ranimer sa flamme européenne. Les gauches d'Europe, les rares qui gouvernent aujourd'hui et celles qui gouverneront demain veulent voir en lui les prémisses d'une relance qui leur permettrait peut-être de rejouer la partie plutôt que de l'abandonner aux droites, au risque de saboter l'entreprise dans une médiocre bougonnerie.

Lui, président de la République, est peint avec finesse par Serge Raffy dans une biographie alerte encore toute chaude, François Hollande, Itinéraire secret (Fayard, 392 p.). Dans l'avant-propos, l'auteur écrit quelques lignes dont on a hâte de vérifier la pertinence : « L'a-t-on sous-estimé ? Trop faible, François Hollande ? Souple, sans doute. Il plie mais ne rompt pas. Toute sa carrière aurait dû nous alerter : il est un roseau d'acier. Il prend les vents, ouvre le parapluie par temps d'orage, et revient toujours au centre du jeu, avec la patience du guetteur. Il n'y a rien de plus difficile à cerner qu'un homme qui sourit. »

 
COMMENTAIRE DE DIVERCITY

NE BOUDONS PAS NOTRE PLAISIR
 
 
Ne boudons pas notre plaisir, Yvon Toussaint signe ici avec sa verve inimitable, son humour ravageur et son talent sans pareil un des meilleurs papiers, sinon le meilleur, que nous ayons lus sur le sujet.
Oui, le journalisme rejoint la littérature lorsqu'il est pratiqué à ce niveau de virtuosité et d'élégance.

Imaginons un instant Yvon Toussaint dirigeant un atelier de perfectionnement d' écriture pour journalistes de haut vol. Quel pépinière de talents ce serait.
D'accord pour la retraite à soixante ans, comme la suggère Hollande pour les métiers de haute pénibilité. Mais pas sûrement pas pour les journalistes maîtres es écriture!
Qu'on leur ouvre largement les colonnes comme l'ont fait le Monde pour d'Ormesson, le Soir pour Toussaint , Libé pour Duhamel et surtout le nouvel Obs pour l'inoxydable Jean Daniel.

MG

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