lundi 28 mai 2012






A perdre la raison

Murielle et Mounir s'aiment passionnément. Depuis son enfance, le jeune homme vit chez le Docteur Pinget, qui lui assure une vie matérielle aisée. Quand Mounir et Murielle décident de se marier et d'avoir des enfants, la dépendance du couple envers le médecin devient excessive. Murielle se retrouve alors enfermée dans un climat affectif irrespirable, ce qui mène insidieusement la famille vers une issue tragique.

D'emblée, Joachim Lafosse désamorce le suspense : l'issue de son histoire est fatale. Il le montre par une scène heureusement sobre : quatre petits cercueils blancs glissent sur le tapis roulant d'un avion en partance pour le Maroc.

A partir de là, Lafosse se libère de la charge émotionnelle primaire que peut susciter le fait divers et entre dans le vif de son sujet : essayer de comprendre comment Murielle si douce avec ses enfants en arrive à commettre l'innommable. Il renvoie donc le spectateur au commencement, à la rencontre, à l'élan amoureux entre Murielle et Mounir. Sans esbroufe, il les filme dans leur passion : un homme et une femme avec leurs petites galères. Il les filme au fil des ans, de la vie, des naissances des enfants, du confort apporté par le docteur Pinget, l'ami incontournable. Il filme la passion qui mue, le quotidien qui devient oppression, la personnalité qui s'évanouit. Murielle et Mounir changent sous nos yeux : elle perdant sa grâce, lui sa patience ; tous deux perdant leur liberté, leur identité par manque d'émancipation. Au milieu d'eux, entre eux, l'homme généreux, bienfaiteur, animé de bons sentiments et qui protège même à leurs dépens.

Joachim Lafosse adopte profil bas, évite tout effet de style, opte pour la simplicité et met en avant ses personnages, donc ses acteurs tous remarquables de justesse car totalement abandonnés à la vérité de leur personnage -le travail que fait Emilie Dequenne est impressionnant ; Tahar Rahim et Niels Arestrup, le duo du "Prophète", d'Audiard, explorent bien une autre complicité.

Ce qui est à la fois troublant et rassurant, c'est que le réalisateur nous met en empathie avec chacun d'eux. Joachim nous renvoie ainsi à nos propres failles de violence, de faiblesse. Mais son parti-pris est clair : épier les signes extérieurs qui mènent à la monstruosité, montrant que Muriel perd peu à peu pied et ne trouve aucun recours durable.

Au final, on a l'impression d'avoir compris le cheminement humain qui conduit au drame mais résonne ce titre "A perdre la raison" comme une bouée de sauvetage, quelque chose de rassurant pour éviter de sombrer dans le gouffre de l'évidence que l'énigme reste entière et qu'elle nous dépasse.

Avec "A perdre la raison", qui fait penser aux traitements cinématographiques de l'affaire Romand traitée par Nicole Garcia et Laurent Cantet, Joachim Lafosse signe sans doute son film le plus humain.

FABIENNE BRADFER (Le Soir)


 COMMENTAIRE DE DIVERCITY

LE COMPLEXE DE MEDEE

Les analyses de Fabienne Bradfer sont solides.

Dommage qu'elle zappe un aspect important de ce drame déchirant: le caractère interculturel de la relation de ce couple mixte, métissé dans un pays d'accueil qui les rejette au moins autant qu'il les accueille. L'attitude, à tout le moins singulière, du médecin symbolise tout cette ambiguïté.

En cela le film est nécessaire, quoi qu'on dise, car il aidera tous ceux et celles qui le verront à exorciser un démon, celui de l'infanticide.

Le complexe de Médée aurait-il sur nos contemporains le même impact que l'Oedipe sur les contemporains de Freud?

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