vendredi 25 mai 2012

Picnic the streets !






Philippe Van Parijs, professeur aux Universités de Louvain (Chaire
Hoover d'éthique économique et sociale) et d'Oxford (Faculté de droit)
Furieux. Je ne peux pas m'empêcher de l'être en pensant à ma ville
lorsque je découvre comment d'autres parviennent à transfigurer leurs
places publiques, à aménager leurs espaces centraux, pour rendre
agréable d'y flâner, de s'y rencontrer, de humer l'air sur un banc, de
s'attarder à une terrasse. En comparaison, malgré quelques progrès –
trop timides, trop lents – Bruxelles, sous cet angle, reste
lamentable.
Et pourtant, ce n'est pas là un luxe, un caprice parmi d'autres. Une
réhabilitation drastique des espaces publics de nos villes est
indispensable pour que nous puissions dire à nos enfants, à nos
petits-enfants : « Vous devrez consommer moins que nous, et pourtant
vous aurez une vie meilleure que la nôtre. » L'avenir de notre planète
ne pourra être assuré que si les habitants du « Nord » consomment
beaucoup moins de ses ressources qu'ils ne le font aujourd'hui. Ils
n'y parviendront qu'en habitant plus serrés dans leurs villes.
Ce qui y gonflera imperturbablement le coût des logements et en
réduira par conséquent la taille moyenne. Faute d'espace privé, un
espace public agréable et sûr deviendra toujours plus important pour
l'équilibre de chacun, pour éviter que les plus jeunes n'explosent
dans des flats trop étriqués et sur des trottoirs trop étroits, pour
éviter que les plus âgés ne crèvent de solitude, et pour que toutes
les composantes de communautés urbaines de moins en moins homogènes
puissent se côtoyer sereinement au lieu rester confinées dans leurs
ghettos respectifs.
A Bruxelles comme ailleurs, aucun progrès majeur ne pourra être
réalisé sans libérer de vastes espaces de la circulation automobile et
du stationnement, que ce soit en permanence, à certaines heures ou
certains jours. Non seulement les voitures tuent les piétons et les
cyclistes, à l'occasion en en écrasant l'un ou l'autre mais surtout, à
petit feu, en injectant des crasses dans leurs poumons. En outre,
elles les empêchent de prendre plaisir à leur ville, en encombrant
l'espace public, en enlaidissant le paysage, en saturant leurs
oreilles de décibels. Circuler en voiture dans un centre urbain doit
cesser d'être la règle et devenir une exception justifiable seulement
par une raison particulière : le transport d'objets lourds, par
exemple, ou d'une personne à mobilité réduite.
A Bruxelles comme ailleurs, il y a des rêves et des projets qui vont
dans le bon sens. Mais il est grand temps d'y aller plus vite et plus
fort, d'autant plus qu'en tant que capitale d'une Europe en désarroi,
Bruxelles doit donner l'exemple. Si des autorités trop frileuses
tardent à s'y atteler elles-mêmes, que les citoyens prennent eux-mêmes
les choses en main, comme ils ont osé le faire dans le passé. Le 7 mai
1971, le magazine anglophone bruxellois The Bulletin lançait une
pétition pour obtenir de libérer de toute circulation automobile la
Grand-Place de Bruxelles, « the word's most beautiful car park ».
Signée par de nombreux Bruxellois, dont Jacques Brel, elle ne parvient
pas à faire bouger les autorités communales. Le Bulletin organise
alors un sit-down protest sous forme d'un pique-nique bloquant
gentiment l'accès à la Grand-Place à tout véhicule. Quelques mois plus
tard, le bourgmestre Cooremans cède enfin. Qui s'en plaint aujourd'hui
?
C'est là un beau précédent, que nous serions bien lâches de ne pas
émuler – modestement pour commencer. Avec le retour des beaux jours,
que penseriez-vous par exemple d'un pique-nique chaque dimanche à midi
sur toute la largeur du boulevard Anspach entre la Bourse et la place
De Brouckère ? Il suffira d'expliquer poliment aux automobilistes que
pour une fois ce n'est pas à eux d'y imposer leur loi. Pour secouer
une léthargie irresponsable, un brin de désobéissance civile douce est
plus que légitime. En outre, Bruxelles regorge de musiciens et
d'acteurs talentueux qui pourront bien égayer cela, même par temps
maussade, et en faire bien plus qu'un pique-nique ou l'occasion d'une
passeggiata. Et pour organiser l'ensemble, on trouvera certainement
bien mieux qu'un vieux philosophe : une poignée de virtuoses de
Twitter ou d'accros de Facebook, voire l'un ou l'autre pionnier des
flash mobs. En tout cas, je serai de la partie. Je n'ai été au cachot
qu'une seule fois dans ma vie. Je serai heureux d'y retourner, s'il le
faut, pour une cause comme celle-là. Qui est prêt à m'y accompagner ?

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
CHASSER LES VOITURES HORS DE BRUXELLES
Impossible? Allez donc faire un tour à Gand ce week end. Abandonnez
votre voiture dans un parking municipal. Ca vous coûtera deux ou trois
euro pour la journée que vous passerez à marcher dans une centre de
ville somptueux où ne roule plus une seule automobile depuis près de
vingt ans. C'est inouï et palpite de vie et de bonne humeur. Les beaux
jours, les innombrables terrasses de café sont prises d'assaut. On s'y
déplace à pied, à vélo ou en tram. Ni bruit ni pollution, comme avant
le règne de l'automobile reine. Le voir pour le croire.
Philippe Van Parijs, comme son nom franco flamand l'indique est un
utopiste intelligent, cosmopolite, polyglotte et infatigable à la
dégaine de Don Quichotte, grand amoureux de Bruxelles et du concept de
Communauté Urbaine.
Comme tous les caractères fort, il a ses détracteurs. DiverCity adhère
la plupart du temps à ses analyses.
MG

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