mardi 10 juillet 2012

Moncef Marzouki : "La société tunisienne rejette les salafistes"


A son arrivée au palais de Carthage, au lendemain de son élection, le 12 décembre 2011, à la présidence de la République tunisienne par l'Assemblée constituante, Moncef Marzouki a délaissé le bureau de son prédécesseur, Zine el-Abidine ben Ali, préférant poser son ordinateur dans celui de Habib Bourguiba, le « père » de l'indépendance, dont il a installé la photo près de sa table de travail, à côté de celle de Salah ben Youssef, qui fut le principal adversaire de ce dernier au sein du mouvement nationaliste.

Marzouki a fait le pari de travailler avec les islamistes, plutôt que d'entrer dans une logique d'affrontement. Un choix qu'il défend avec passion, convaincu que le « compromis historique » qui se dessine en Tunisie, parfois dans la douleur, aura valeur d'exemple dans le monde arabe.

Moncef Marzouki.














Moncef Marzouki.© Jean-Paul Guilloteau/ Le Vif/L'Express

LE VIF/L'EXPRESS : LA TUNISIE EST CONFRONTEE A DES EMEUTES FOMENTEES PAR DES GROUPES SALAFISTES. LES VIOLENCES LES PLUS RECENTES, PEU AVANT LA MI-JUIN, ONT ECLATE A CAUSE D'UNE EXPOSITION DE PEINTURES. EN OCTOBRE, DEJA, D'AUTRES SALAFISTES AVAIENT ATTAQUE LES LOCAUX D'UNE CHAINE DE TELEVISION APRES LA DIFFUSION D'UN FILM QU'ILS JUGEAIENT BLASPHEMATOIRE. DANS CE CONTEXTE, LE PARTI ISLAMO-CONSERVATEUR ENNAHDHA, DONT EST ISSU LE PREMIER MINISTRE, SOUHAITE L'ADOPTION D'UNE LOI DESTINEE A PUNIR LES « ATTEINTES AUX VALEURS DU SACRE ». BEAUCOUP DE TUNISIENS NE CACHENT PAS LEUR INQUIETUDE ET SE DEMANDENT OU VA LEUR PAYS. CHEF DE L'ETAT ET DEFENSEUR DES LIBERTES, QUELLE EST VOTRE REACTION FACE A CES EVENEMENTS ?

Moncef Marzouki : Nous avons tous été surpris par la virulence des salafistes. C'est, indéniablement, un phénomène que nous avons sous-estimé. La dictature a mis un couvercle sur la société. Le salafisme a poussé à l'intérieur, comme dans une cocotte-minute, à l'abri des regards. D'autant plus facilement que l'éradication, par le pouvoir, du mouvement Ennahdha lui laissait le champ libre. La répression, la misère, un contexte arabe et international marqué par l'apparition d'Al-Qaeda, ont fait le reste. Quand la démocratie a fait sauter le couvercle, nous avons découvert une bouillie salafiste dont personne - ni les démocrates laïcs, ni les islamistes d'Ennahdha, qui s'imaginaient être les seuls représentants de ce courant - n'avait mesuré l'importance.

LA MESUREZ-VOUS AUJOURD'HUI ?
Il s'agit à mes yeux d'un phénomène bruyant, nocif pour l'image de marque de la Tunisie et dissuasif pour les touristes, dont nous avons grandement besoin, mais finalement peu dangereux pour la société car elle le rejette massivement. Un rejet partagé par les autorités de l'Etat dans toutes leurs composantes, y compris Ennahdha.

QUE PENSEZ-VOUS DE LA PROPOSITION DE LOI PRONEE PAR ENNAHDHA, VISANT A SANCTIONNER LES « ATTEINTES AUX VALEURS DU SACRE » ?

Je reste un militant des droits de l'homme. La liberté d'expression et la liberté de création, pour lesquelles nous nous sommes tant battus, doivent être préservées contre vents et marées. Cela ne veut pas dire que les dérapages ne puissent pas être sanctionnés par les tribunaux, au cas par cas. Mais la liberté doit rester la règle, et la sanction, l'exception, et non l'inverse. Les provocations ne doivent pas servir de prétexte à une remise en cause de ces libertés.

LE GOUVERNEMENT N'A PAS TOUJOURS FAIT PREUVE D'UNE GRANDE FERMETE VIS-A-VIS DES SALAFISTES...
En ce qui me concerne, j'ai toujours été partisan de la plus grande sévérité. A plusieurs reprises, j'ai demandé que des poursuites soient engagées. Cela étant, le salafisme est un phénomène complexe et pluriel. Certains salafistes restent dans le registre de la prédication, d'autres se situent sur le terrain politique, d'autres enfin ont recours à la violence. Ceux-là, proches d'Al-Qaeda, relèvent évidemment d'un traitement policier et judiciaire. A terme, le vrai combat contre ce courant passe par la lutte contre la misère cachée de quartiers où la petite criminalité est bien souvent le seul moyen de survie. Derrière le salafisme, il y a une sorte de lumpenprolétariat. Si l'on ne comprend pas cela, on reste à la superficie des choses.

N'ASSISTE-T-ON PAS AUJOURD'HUI A L'AFFRONTEMENT DE DEUX TUNISIE - L'UNE PIEUSE, ARABISEE ET CONSERVATRICE ; L'AUTRE MODERNISTE ET PLUS PROCHE, CULTURELLEMENT, DES SOCIETES OCCIDENTALES ?
La réalité est infiniment plus complexe car chaque camp est traversé par plusieurs courants. Chez les laïcs, il y a au moins deux tendances. La première considère que les valeurs de la modernité et de la démocratie ne peuvent être acquises ou préservées que dans la confrontation avec les islamistes, y compris avec Ennahdha ; la seconde, à laquelle j'appartiens, de même que le président de l'Assemblée constituante, Mustapha ben Jaafar, s'oppose à cette bipolarisation. Nous sommes profondément attachés aux droits de l'homme et à la modernité, mais nous voulons éviter une confrontation qui précipiterait le pays dans une guerre civile larvée. Si nous avons choisi de gouverner avec le parti Ennahdha dans le cadre de la troïka (1), c'est parce qu'il était à nos yeux essentiel de parvenir à un terrain d'entente avec la fraction la plus conservatrice de la société, représentée par ce parti. Nous voulons négocier avec eux un compromis historique : nous les rejoignons dans leur attachement à l'identité arabo-musulmane de la société, et ils nous rejoignent sur les valeurs de la démocratie et des droits de l'homme. Je suis convaincu que nous allons y arriver.

LES DIRIGEANTS D'ENNAHDHA ONT-ILS INTEGRE LES REGLES DE LA CULTURE DEMOCRATIQUE AU POINT DE CEDER LA PLACE S'ILS ETAIENT MIS EN MINORITE DANS LES URNES ?
Ils n'auraient pas d'autre choix. Je peux vous garantir que les prochaines élections seront transparentes et le verdict des urnes respecté.

VOUS COMPRENEZ QU'IL Y AIT UNE INQUIETUDE, QUE DES TUNISIENS PUISSENT AVOIR PEUR DE VOIR DISPARAITRE UN MODE DE VIE, UNE CERTAINE LIBERTE DES MOEURS AUXQUELS ILS SONT ATTACHES ?
Je suis le garant de ces droits et de ces libertés dans le cadre du dialogue permanent que nous avons engagé avec nos partenaires d'Ennahdha, qui sont aussi des Tunisiens, et qui représentent une partie importante de la population. Si je suis aujourd'hui dans ce palais de Carthage, c'est fondamentalement pour défendre ces valeurs-là.

VOUS AVEZ LONGTEMPS VECU EN FRANCE, COMME ETUDIANT DANS LES ANNEES 1960, PUIS EN EXIL, ENTRE 2001 ET 2011. VOUS CRITIQUEZ VOLONTIERS LES INTEGRISTES DE LA LAÏCITE QUE SERAIENT LES FRANÇAIS.
J'ai passé le tiers de ma vie en France. Mon épouse est française, mes deux filles sont d'authentiques Parisiennes. La France est donc un pays que je connais bien et que j'aime. Mais je trouve que mes amis français ont un peu trop tendance à plaquer leur façon de voir les choses sur la Tunisie, sans prendre en compte ses spécificités culturelles. Et la peur de l'islam frise parfois l'islamophobie. Confondre Erdogan (le Premier ministre turc, islamo-conservateur) et les talibans, cela n'a pas de sens !

QUEL REGARD PORTEZ-VOUS AUJOURD'HUI SUR CELUI DONT VOUS OCCUPEZ LE BUREAU ?
Bourguiba nous a imposé la dictature, le régionalisme et l'arrivée de Ben Ali. C'est la face négative de son bilan. Mais il a aussi apporté trois choses positives à ce pays : l'indépendance, la libération de la femme et l'éducation. En cela, il a été un grand homme.

 (1) Elle réunit les trois responsables de la coalition tripartite au pouvoir : le président de la République, celui de l'Assemblée constituante et le Premier ministre, Hamadi Jebali.

PROPOS RECUEILLIS PAR DOMINIQUE LAGARDE (Le Vif)

Moncef Marzouki en 6 dates

1945 Le 7 juillet, naissance à Grombalia, dans le sud-est de la Tunisie. 1973 Doctorat en médecine à Strasbourg. 1990 Président de la Ligue tunisienne des droits de l'homme. 1998 Membre fondateur du Conseil national pour les libertés en Tunisie. 2001 Harcelé par le pouvoir, qui l'a privé de son poste de professeur à l'université de Sousse, il s'installe en France. 2011 Le 12 décembre, élu président de la République de Tunisie.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY

SOUNDS LIKE A WISE MAN.

"Bourguiba nous a imposé la dictature, le régionalisme et l'arrivée de Ben Ali. C'est la face négative de son bilan. Mais il a aussi apporté trois choses positives à ce pays : l'indépendance, la libération de la femme et l'éducation. En cela, il a été un grand homme."

Le propos de Moncef Marzouki est lucide et serein. Il a le front de ne point sous estimer l'impact des salafistes qui progressent partout où le printemps arabe a renversé les dictatures militaires vermoulues. "Le salafisme est un phénomène complexe et pluriel. Certains salafistes restent dans le registre de la prédication, d'autres se situent sur le terrain politique, d'autres enfin ont recours à la violence. A terme, le vrai combat contre ce courant passe par la lutte contre la misère cachée de quartiers où la petite criminalité est bien souvent le seul moyen de survie. Derrière le salafisme, il y a une sorte de lumpenprolétariat. Si l'on ne comprend pas cela, on reste à la superficie des choses"

Gageons que cette analyse pointue de Moncef Marzouki vaut aussi pour les quartiers interlopes de Molenbeek, d'Anderlecht, de Saint Josse, Forest et Schaerbeek.

MG

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