vendredi 24 août 2012

« Je partirai sans la moindre illusion »



« Je partirai sans la moindre illusion »
En septembre 2011, Guy Spitaels sortait de son silence dans une interview testament pour ses 80 ans.



entretien:
 « Les hommes politiques n’osent plus dire la vérité. » Alors il s’est décidé. Il va la dire. La Belgique, il n’y croit plus, on pourrait même dire qu’il n’y tient plus. Il a 80 ans, la mort s’est rapprochée
de lui. Il n’a plus rien à perdre, à gagner, il est heureux. Il va prendre ses responsabilités.

DI RUPO EST À LA TÂCHE DEPUIS DES MOIS. QUE PENSEZ-VOUS DE SON ABNÉGATION ?
Trois choses :
1)L’homme de la rue va lui accorder beaucoup de gratitude pour son opiniâtreté. Ce n’est pas facile. Qui d’autre à sa place s’y prendrait mieux ?
Laissons de côté l’aspect personnel au moment où nous parlons. Il est têtu et les gens ont peur de ce qui va arriver, ils vont lui dire : « Tu as fais tout ce que tu as pu ».
2)Un formateur n’est pas un président de parti, c’est un formateur.
Dès lors, même si cela va contre ma sensibilité, certaines mesures sociales difficiles – qui fâchent la FGTB par crainte de la récession – doivent être prises.
3)Ce point va dans le sens opposé des deux premiers : Elio mesure-t-il bien ce que veut le peuple flamand ? Sa stratégie est-elle de gagner du temps ? Je ne l’accable pas, mais la clarté maintenant n’est-elle pas aveuglante sur l’évolution de l’opinion en Flandre ? Et dès lors
le moment n’est-il pas venu de nous demander : que voulons-nous ? Il faudrait avoir peur de perdre 15 % de richesse en cas de rupture ?
Quel sens y-a-t-il à proférer cette menace ? La question que nous devons nous poser reste politique : vers quoi allons-nous ?
LA BELGIQUE N’A PLUS DE SENS POUR VOUS ?
Je ne m’investis plus affectivement depuis longtemps dans la Belgique.
Je vois bien tous les avantages matériels que nous en avons. Mais cela ne suffit pas. Il faut avancer. Il faut aimer son pays pour qu’il ait une existence. Les Américains chantent leur hymne national la main sur le cœur, les Français sont fiers à mourir de leur patrie. Mais nous ?
J’ai essayé de servir la Belgique comme vice-Premier. Mais y suis-je affectivement attaché ? Je ne cherche pas de subterfuge, ma réponse est non.
VOUS ÊTES QUOI ALORS, SI VOUS N’ÊTES PAS BELGE ?
(Il marque une pause) Comme il n’y a pas de solution, l’urgence est de définir le visage de la Wallonie.
Elio Di Rupo et Charles Michel doivent définir comment ils vont gérer ces 3,5 millions de Wallons. Le
fatras d’institutions actuel, ce coût, ces doublons ! Cela nuit aussi à notre crédibilité. Je n’entrevois pas ce que va devenir cette structure, cette salle de commande wallonne.
Le plan B pour la Wallonie est peu clair pour à peu près tout le monde mais un chantier peut être ouvert sans tarder, qui vise à redessiner des structures crédibles.
Pour l’heure, les 3,5 millions de Wallons représentent un tiers d’une ville mondiale mais avec des structures publiques insensées : la Région, la Communauté, les cinq provinces, la juxtaposition des réseaux scolaires. Il est urgent que les structures nouvelles s’inspirent de la taille de la Wallonie et des moyens budgétaires limités.
J’ai vu André Cools essayer de s’en prendre aux provinces, il s’y est cassé les dents. J’ai vu Elio Di Rupo proposer la fusion des réseaux publics d’enseignement, une idée que Philippe Busquin s’est appropriée jusqu’à ce qu’il réalise que cela allait échouer.
Ciel ! Je trouve important que quelques personnes disent l’enchevêtrement de structures. Les gens dans la rue n’y croient pas, ne s’y retrouvent pas : il faut faire quelque chose !
VOUS TROUVEZ L’IDÉE D’UNE FÉDÉRATION WALLONIE-BRUXELLES BONNE, FACTICE, TACTIQUE ?
Je ne sais pas. Personne ne voit le plan B, je vous l’ai dit. Je suis né et j’ai travaillé dans une ville (Ath, NDLR) où les gens vivent avec Bruxelles. Physiquement, cette réalité m’est présente. Je suis à
deux tiers temps à Ath, à un tiers temps à Bruxelles. Je connais donc beaucoup mieux que d’autres le lien entre Bruxelles et la Wallonie.
Est-ce qu’il est assumé par tous ? Pas sûr. Même si je l’appelle de mes vœux.
EN CAS DE SÉPARATION, QUI CHOISIRAIT QUOI ?
Les germanophones veulent se rattacher au Grand Duché de Luxembourg, ce que le Grand Duché souhaite aussi. Le Brabant Wallon, lui, voudra venir avec Bruxelles.
SE RATTACHER À LA FRANCE ?
C’est une solution défendable. Mais si on consultait la population wallonne sur cette éventualité, il n’y aurait jamais de majorité. Ni le Brabant Wallon, ni les Luxembourgeois, ni les cantons de l’Est ne
seraient pour, ce serait très douteux aussi pour les Namurois.
LE FATRAS INSTITUTIONNEL WALLON, VOUS AVEZ CONTRIBUÉ À LE CRÉER, NON ?
LES FLAMANDS CONSIDÈRENT QUE LES MAUX WALLONS C’EST LA FAUTE AU PS...
Je vous l’ai dit : Cools, Di Rupo ont essayé de casser ces structures et ont échoué. Moi aussi, comme les autres.
A aucun niveau de pouvoir, il n’est pas bon qu’il n’y ait pas d’alternance. Dans ma vie publique, j’ai pesté contre l’état CVP. Il est donc bon que nous allions et nous venions au pouvoir. Il n’est pas
inscrit dans les astres que demain Benoît Lutgen (président du CDH) va se scotcher à nous. Mais le PS joue et jouera un rôle, il n’est pas le problème majeur.
Dans les provinces, la pérennité des positions a engendré du laxisme, des doublons et des choses pas impérativement nécessaires. Il faut agir.
LES FLAMANDS POUR VOUS ?
Nous sommes historiquement responsables, il n’y a pas de doute. Nous n’avons pas rendu les Wallons suffisamment conscients des erreurs de l’ancienne Belgique qui étaient
1. De ne pas traiter les Flamands sur pied d’égalité,
2. De pratiquer l’ironie facile sur leur langue. On ne les a pas traités comme il fallait et il existe une cicatrice.
Cela étant dès qu’on entre dans le « cercueil du 16 », les rôles sont inversés. Edmond Leburton (PS) avait un costume de Premier ministre trop grand pour lui mais il n’a pas été traité par la Flandre comme il le devait. Je me rappelle un investissement possible en Hainaut occidental qui fut refusé par un ministre flamand parce qu’il menaçait des emplois chez Bell au nord. J’ai connu la Flandre rouleau
compresseur : je ne me crois pas d’une essence supérieure mais je n’accepte pas qu’on soit traité comme cela.
LE PERSONNAGE DE BART DE WEVER VOUS INSPIRE QUOI ?
Il m’intéresse (il sourit, nous fixe dans le blanc des yeux). Parce qu’il est intelligent et roué. Son discours – que les francophones ne veulent pas entendre – est très clair. C’est un superbe manœuvrier. Il a des qualités qui ne sont pas les miennes, il joue un superbe personnage de composition. Il a une véritable culture. Il joue de ce ventre en dehors de la ceinture. Très très habile. Il est très fort
intellectuellement et l’ennemi des bobos ! (il éclate de rire).
EST-IL DANGEREUX ?
Non. Il n’est pas « toursiveux », il dit clairement et brutalement ce qu’il veut. Je préfère cela aux raminagrobis qui disent « Mais non, cela ne fera pas mal ». Ce De Wever, il ne me déplaît pas du tout.
UN ADVERSAIRE QUE VOUS AURIEZ EU PLAISIR À COMBATTRE ?
Oui. Parce que brutal et direct. Je n’aime pas qu’on m’enfarine.
LES FRANCOPHONES SONT ENFARINÉS ? PAR QUI ? COMMENT ?
Ce que je vais dire n’est pas très orthodoxe. Mais je suis très rétif au discours « Cédez ceci ou cela, sinon cela sera la catastrophe. On va perdre 15 % de notre bien-être. » Mais non ! Ça va recommencer dans un an et demi. Vous achetez l’armistice pour 18 mois : c’est non !
LA SÉPARATION DU PAYS NE VOUS FAIT PAS PEUR ?
Je ne sais pas mais il n’y a aucune solution dans le fait de céder toujours. Vivre ensemble oui, mais avec des efforts des deux côtés.
J’ai démarré ma carrière en 73 comme chef de cabinet de Leburton et je suis sorti en 94 avec la levée de mon immunité : j’en ai vu assez.
Aujourd’hui, je ne connais plus les dessous. Mais si l’avenir du pays est incertain, ce n’est pas mettre de l’huile sur le feu que de demander qu’il y ait une liaison physique entre Bruxelles et la Wallonie. C’est censé ! Qu’est-ce que cela peut faire de donner 300 m sur 3 km ? En quoi est-ce une provocation si de l’autre côté on est réglo ? Il ne faut même pas 300 m, deux bornes suffisent. Stopper la tâche d’huile francophone en Flandre, je peux comprendre mais il faut des choses en échange.
Propos recueillis par
BÉATRICE DELVAUX

Pourquoi avoir censuré l'interview sur la partie ou il disait que :"il n'y a aucune solution dans le fait de céder toujours" sous entendu céder aux flamands.... Guy Spitaels était le témoin des 60 dernières
années de la belgique et son bilan au final était qu'il fallait arreter tout.

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
DIXIT LE SPIT
Dieu est mort a titré un journal.
Sans doute est ce pire: le dernier grand intellectuel lucide de la politique wallonne nous a quittés.
Cet homme d’Etat doté d’une vision lucide avait compris où allait le pays.
Il ne laissa personne indifférent.  Béatrice Delvaux qui recueillit son interview testamentaire lui a rendu un magnifique hommage dans la Soir. Hugo Camps nous parle de l’homme dans De Morgen.
Son testament politique d’une lucidité aiguë pourrait nous servir de viatique pour les rudes années à venir.
Nous l’avons publié et commenté ici quand il parut dans le Soir.
Il nous apparaît aujourd’hui, un an plus tard d’une téméraire et tragique lucidité.
Dommage que quelqu’un n’a pas eu la présence d’esprit d’interroger longuement le Spit et sereinement sur les nombreux sujets qu’il maîtrisait comme personne. Il fut quelquefois comparé à François
Mitterrand qu’il admirait mais qui n’avait pourtant ni son sens de synthèse et de la vision ni son érudition socio-économique étourdissante. Il nous est arrivé d’échanger brièvement avec lui.
L’homme, on l’a écrit était outre ses qualités, -d’autres diront ses défauts-, d’une grande gentillesse et délicieusement facétieux.
Il laisse un vide que personne ne saurait combler.
Il nous reste le dinosaure Perin (notre Voltaire), le professeur Eyskens et Guy Verhofstadt dans un tout autre registre mais sans doute au même niveau ou presque et Magnette qui s’en va livrer combat à
Charleroi.
Il avait prévu qu’Obama à qui il consacra un livre serait entravé. Il ne s’est pas trompé. Son regard acéré sur De Wever nous prend vraiment de court.  Là encore, l’avenir risque de lui donner raison !
Mais revenons ensemble, une dernière fois, sur ses judicieuses réflexions tellement interpellantes :
« Les hommes politiques n’osent plus dire la vérité. »
Est-ce  parce qu’elle n’est pas bonne à dire ou parce que plus personne ne la cerne. La vérité politique est à la vérité ce que la vérité judiciaire est à la justice.
« La Belgique, il n’y croit plus, on pourrait même dire qu’il n’y tient plus » «  les gens ont peur de ce qui va arriver » « certaines mesures sociales difficiles – qui fâchent la FGTB par crainte de la
récession – doivent être prises. »
Message à Di Rupo ? Il est vrai qu’il pourrait également être adressé à son homologue français obsédé par l’hypernormalité.
C’est vrai que la confiance du citoyen belge et du citoyen européen en général est sérieusement entamée pour ne pas dire quasiment anéantie.
« Elio mesure-t-il bien ce que veut le peuple flamand ? Sa stratégie est-elle de gagner du temps ? »
«  Le moment n’est-il pas venu de nous demander : que voulons-nous ? Il faudrait avoir peur de perdre 15 % de richesse en cas de rupture ? Quel sens y-a-t-il à proférer cette menace ? La question que nous devons nous poser reste politique : vers quoi allons-nous ? »
En somme on en revient à l’éternelle et essentielle question de Reynders qu’on ne lui a pas permis de poser en toute transparence et en, toute rigueur : « Que sommes-nous prêts à encore faire ensemble ?
« J’ai essayé de servir la Belgique comme vice-Premier. Mais y suis-je affectivement attaché ? Je ne cherche pas de subterfuge, ma réponse est non. »
Ce « non », désormais d’outre tombe, résonne comme le rire terrible de l’hôte de pierre au dernier acte de Don Juan.
Le Spit comme le grand libertin ne redoutait ni la mort ni le destin qui ne l’épargna point. À Hugo Camps, il déclara à propos de la mort de sa chère fille : "Cher ami, la douleur passe, avoir souffert ne
passe jamais."
« L’urgence est de définir le visage de la Wallonie. » Il est ridé ce visage, comme une réduction de  tête qu’aurait pratiquée un guerrier jivaro. Et pourtant, désindustrialisée et désargentée, elle reste belle la Wallonie avec son val de Meuse, ses châteaux en Ardenne, ses grandioses forêts hantées de légendes,  ses festivals d’été, ses universités dynamiques et ses campagnes que n’ont pas encore trop défiguré le cancer de l’urbanisation sauvage, les cimetières industriels, les campings ghettos, le tourisme bas de gamme et les hordes de bruyants motards pas toujours respectueux de l’environnement.
 « Comment gérer 3,5 millions de Wallons. Le fatras d’institutions actuel, ce coût, ces doublons ! Cela nuit aussi à notre crédibilité. Je n’entrevois pas ce que va devenir cette structure, cette salle de
commande wallonne. »
L’avenir wallon n’est sûrement pas dans le clientélisme et son corolaire l’assistanat qui paralysent les volontés et la créativité.
Cela même les socialistes désormais en conviennent, en petit comité du moins.
« Le plan B pour la Wallonie ? Un chantier peut être ouvert sans tarder, qui vise à redessiner des structures crédibles. Pour l’heure, les 3,5 millions de Wallons représentent un tiers d’une ville mondiale mais avec des structures publiques insensées : la Région, la Communauté, les cinq provinces, la juxtaposition des réseaux scolaires. Il est urgent que les structures nouvelles s’inspirent de la taille de la Wallonie et des moyens budgétaires limités. »
Le Spit a dit urgent ! How urgent is urgent ? demandent volontiers les très pragmatiques anglo-saxons.  On nous a vanté les mérites d’un plan Marshall à coup de brochures luxueuses et de coups de com
tonitruants mais rien ne semble bouger vraiment pour autant.
« Je trouve important que quelques personnes disent l’enchevêtrement de structures. Les gens dans la rue n’y croient pas, ne s’y retrouvent pas : il faut faire quelque chose ! »
Mais que faire  concrètement ? Le Ps, pieuvre wallonne,  se maintient au pouvoir contre vents et marées en sachant que les transferts et les flux financiers originaires de Flandre tariront dans la décennie qui vient.
« Les germanophones veulent se rattacher au Grand Duché de Luxembourg, ce que le Grand Duché souhaite aussi. Le Brabant Wallon, lui, voudra venir avec Bruxelles. »
Se rattacher à la France est une solution que les sphinx de Ath jugeait défendable, du moins sur le plan théorique car pratiquement personne ne semble en vouloir vraiment.
Et les Flamands ? « Nous sommes historiquement responsables, nous n’avons pas rendu les Wallons suffisamment conscients des erreurs de l’ancienne Belgique qui étaient
1. De ne pas traiter les Flamands sur pied d’égalité,
2. De pratiquer l’ironie facile sur leur langue.
On ne les a pas traités comme il fallait et il existe une cicatrice. »
On ne saurait analyser plus sereinement la chose !
Voici pour illustrer ce propos la réaction en forme de coup de patte de lion d’un lecteur du Morgen qui a apprécié modérément  l’hommage au Spit de son ami Hugo Camps :
“De Vlaamse leeuw moet nu bijten, om te kunnen overleven. Het is onmogelijk geworden om Wallonië als een Griekenland achter ons aan te slepen, de sleepkabel moet gekapt worden. Spitaels was een separatist, laten we hem zijn zin geven.”
Reste un point : le personnage de Bart De Wever ?
« Il m’intéresse parce qu’il est intelligent et roué. Son discours – que les francophones ne veulent pas entendre – est très clair. C’est un superbe manœuvrier. Il a des qualités qui ne sont pas les miennes, il joue un superbe personnage de composition. Il a une véritable culture. Il joue de ce ventre en dehors de la ceinture. Très très habile. Il est très fort intellectuellement et l’ennemi des bobos ! (il éclate de rire). Il dit clairement et brutalement ce qu’il veut. Ce De Wever, il ne me déplaît pas du tout. On va perdre 15 % de notre bien-être ?  Mais non ! Ça va recommencer dans un an et demi. Vous achetez l’armistice pour 18 mois : c’est non ! »
Voilà qui en décoiffera plus d’un ! Les faits sont plus têtus qu’un Lord Maire et le grand fait d’octobre prochain, c’est que De Wever sera de fait Lord Mayor d’Anvers à moins d’un miracle, dont l’histoire est friande mais malheureusement assez avare.
La séparation du pays? « Il n’y a aucune solution dans le fait de céder toujours. »
Faire face donc, résister à l’instar de Maingain retranché dans la mairie de son village gaulois mais privé comme tous ses alliés politique de la potion magique dont auraient tellement besoin les
politiques francophones de ce pays à l’agonie.
 Rene Van Eynde dans  De Morgen: “C’est maintenant que le Vlaamse Leeuw doit mordre s’il veut survivre. Il n’est plus possible de prendre plus longtemps la Wallonie comme une Grèce  en remorque. Il est temps de couper le cable! Spitaels était un séparatiste donnons une forme concrète à son intuition.”
La messe est dite!
Cela donne froid dans le dos mais ne nous faut-il pas enfin regarder la réalité en face comme nous y invitait les plus lucide des trois Guy?
L’article de Laborderie qui suit semble très largement inspiré de ce testament désabusé. Il y a cependant peu de raison de croire qu’il fut inspiré de près ou de loin par Guy Spitaels.
Le plus interpellant, c’est le regard sur Bruxelles:
“La première différence notable à observer est celle d’une région bruxelloise affirmée. Destrée niait cette existence avec dédain parlant des Bruxellois comme un " agglomérat de métis " qui " semble
avoir additionné les défauts des deux races, en perdants leurs qualités ". Une identité "zinneke" aujourd’hui assumée, et d’autant plus pertinente que de plus en plus d’étrangers ou de Belges d’origines étrangères résident dans cette ville multicapitale.
Mais, au grand dam d’un Destrée, on est en droit de se demander si au-delà de Bruxelles, la Belgique tout entière n’est pas une "nation métissée". La Belgique est en effet un pays où la part de la
population d’origine étrangère est l’une des plus importantes au monde, plus encore que des pays neufs comme le Canada et les Etats-Unis.
Cette diversité ne connait pas la frontière linguistique : en Flandre, 25 % des enfants nés en 2011 n’auront pas le néerlandais pour langue maternelle.
On aurait aimé connaître l’avis sur la question du Bruxellois à temps partiel qu’était Spitaels.
Il est vrai que comme Reynders, qui fit son éloge, le Spit  résidait à Uccle quand il n’occupait pas son élégant presbytère de Ath.
Noblesse oblige !
MG


"SIRE, IL N’Y A PAS DE BELGES." ET 100 ANS APRES?
Vincent LABORDERIE  (LB)



Il y a cent ans presque jour pour jour, Jules Destrée rendait publique sa lettre au roi "sur la séparation de la Wallonie et de la Flandre" dans laquelle il énonçait sa sentence restée célèbre : "Sire, il n’y a
pas de Belges".
Un siècle plus tard, le contenu de cette missive apparait prophétique, tant elle semble avoir anticipé l’évolution institutionnelle que connait la Belgique depuis lors. Tout y est, ou presque : l’idée de
deux peuples géographiquement et surtout linguistiquement distincts qui n’ont rien, ou si peu, en commun.
Il est d’ailleurs étonnant de constater les similarités du propos de Destrée avec le discours d’un Bart De Wever aujourd’hui. En premier lieu, la définition de la nation (Destrée emploie le terme " race ")
se fait par la langue. Pour montrer qu’il n’y a pas de nation belge, Destrée avance ainsi que seuls 15 % de la population belge parlent à la fois français et flamand. Etablir ainsi qu’il faille être bilingue
pour être belge peut étonner, mais passons.
Mais les points communs avec le discours nationaliste flamand ne s’arrêtent pas là:
Les deux peuples répondent ainsi à des aspirations politiques différentes : la Flandre est résolument à droite (catholique en 1912) alors que la Wallonie est principalement à gauche (socialiste et libérale à l’époque).
L’argument des transferts financiers est lui aussi déjà évoqué par Destrée, mais de manière
inversée avec une Wallonie payant pour la Flandre.
A constat similaire, conclusion identique : pour Destrée ces deux peuples ne pourront jamais en former un seul. Il est donc préférable qu’ils se séparent administrativement, tout en gardant un monarque et
quelques éléments communs. Alors que certains ont, à juste titre, évoqué la "Deweverisation des esprits francophones" ( 1), il convient aujourd’hui de se demander si, ironie de l’histoire, les propos d’un Bart de Wever ne constituent pas une réadaptation moderne de ce billet datant d’avant la Première Guerre mondiale.
Mais si le discours n’a que peu évolué en un siècle, qu’en est-il de la réalité belge aujourd’hui ?
La première différence notable à observer est celle d’une région bruxelloise affirmée. Destrée niait cette existence avec dédain parlant des Bruxellois comme un " agglomérat de métis " qui " semble
avoir additionné les défauts des deux races, en perdants leurs qualités ". Une identité "zinneke" aujourd’hui assumée, et d’autant plus pertinente que de plus en plus d’étrangers ou de Belges
d’origines étrangères résident dans cette ville multicapitale.
Mais, au grand dam d’un Destrée, on est en droit de se demander si au-delà de Bruxelles, la Belgique tout entière n’est pas une "nation métissée". La Belgique est en effet un pays où la part de la
population d’origine étrangère est l’une des plus importante au monde, plus encore que des pays neufs comme le Canada et les Etats-Unis (2).
Cette diversité ne connait pas la frontière linguistique : en Flandre, 25 % des enfants nés en 2011 n’auront pas le néerlandais pour langue maternelle (3).
Même en se limitant aux Belges de souche, cette vision de deux nations homogènes et d’identités exclusives correspond-elle à la réalité ?
Concernant la Flandre, une série d’études montre que les identités flamandes et belges sont présentes de manière assez égale, avec un avantage pour cette dernière (4). On est donc loin de l’image d’une
Flandre homogène qu’aiment à projeter les nationalistes. Plus intéressant encore, il semble qu’opposer ces deux identités ne soit pas forcément pertinent.
En effet, si l’on donne la possibilité d’exprimer plusieurs identités, il apparaît que 80 % des Flamands se sentent à la fois Flamands et Belges (5). En d’autres termes, pour cette majorité de Flamands, ces
deux identités ne se contredisent pas, voire se complètent. C’est ici que l’on touche à un point essentiel: la Belgique est une terre où les identités - "nationale", régionale, provinciale ou encore plus
locale - sont entremêlées.
Jules Destrée n’a pas intégré cette vision, se contentant de dire qu’il n’y avait pas une mais deux nations en Belgique, mais sans remettre en cause le concept lui-même. Mais comment en vouloir à cet
homme d’un XIXe siècle où l’Etat-nation constituait l’horizon indépassable en Europe ? La même attitude semble moins pardonnable au XXIe siècle.
Là où la lettre de Jules Destrée peut servir d’inspiration, c’est dans cette volonté d’adapter les institutions politiques - à l’époque unitaires - à une réalité sociale plus complexe. Comme si les
institutions avaient toujours quelques dizaines d’années de retard, il semble qu’une telle adaptation soit de nouveau nécessaire aujourd’hui.
Dans quel sens ? Tout d’abord en construisant un fédéralisme à (au moins) trois qui donne toute sa place à une région bruxelloise qui doit être bien plus que le lieu de rencontre entre les communautés du
pays.
Surtout, et cette deuxième révolution de nature mentale n’est pas la moindre, il convient de revoir la vision trop souvent présente d’identités exclusives qui conduit à penser, par exemple que plus on est flamand et moins on est belge. Il apparaît ainsi que c’est en Flandre que cette identité multiple est la plus présente dans la population. A l’opposé, certains francophones sont souvent dans une conception toute française de la nation, s’appuyant sur un sentiment belge beaucoup plus fort que les identités wallonne et bruxelloise.
L’essentiel est alors de ne pas confondre l’identité flamande - dont il est désormais inutile de nier l’existence - et son exploitation par certains mouvements nationalistes.
Le choix pour l’avenir de la Belgique peut donc être clairement résumé. On peut rester fidèle à la vision "communautaire" d’un Jules Destrée (ou d’un Bart De Wever) en bétonnant les institutions
binationales mutuellement exclusives basées sur la langue (on est soit flamand, soit francophone, y compris à Bruxelles). La conséquence ultime en sera un confédéralisme avec d’un côté, une Flandre se rêvant homogène, et de l’autre une Belgique du plan B.
L’alternative consiste à dépasser la vision archaïque des Etats-nations homogènes pour redéfinir la Belgique en l’adaptant aux identités multiples de ses habitants. En somme, après que l’on ait dépassé la "Belgique de papa" unitaire, dépasser la "Belgique de papa Destrée". Car un siècle après cette lettre, force est de constater qu’il y a toujours des Belges. Mais ils sont aussi Wallons, Flamands
et Bruxellois. Et bien d’autres choses encore.
(1) Nicolas Baygert, "Belgique fais-toi peur", Slate.fr, 20 juillet
2011, http://www.slate.fr/story/40901/belgique-peur
(2) "La Belgique, terre d’immigration", Itinera Institute, 15/05/2012.
(3) Etude Kind en Gezien (juin 2012). Cette proportion atteint 40 %
dans les centres-villes d’Anvers et de Gand. Le français ne représente
que 5 % de l’ensemble des nouveaux locuteurs.
(4) Kris Deschouwer et Dave Sinardet, "Langue, identité et
comportement électoral" in "Les voix du peuple", Editions de l’ULB,
2010. 47% des "Flamands" citent l’identité belge comme étant la plus
importante à leurs yeux, contre 27% pour l’identité flamande (chiffres
de 2009).
(5) Ce chiffre provient d’études post-électorales réalisées après
chaque élection fédérale ou régionale par le Ceso (KUL).


LE SPIT



Wat mij altijd intrigeerde, was zijn lachje. Die atomische krul om de mond, waarna hij verschrikt van zichzelf wegkeek.
Bang iets te hebben prijsgegeven.
In 1984 nodigde hij mij uit in zijn geliefde Aath. Hij zou eens laten zien hoe gevierd hij was. Hoe gewoon ook. We flaneerden door steegjes. Hij gelukzalig: "Zie je nu, mensen komen spontaan op me toegelopen."
Dat moest ook maar eens in de krant. "Voor de Vlaamse pers ben ik koude lava, hier voelt iedereen ma chaleur humaine. "
In zijn statige herenhuis speelden we nog even pingpong met socialisme en flamingantisme, met liefde en berouw.
Voorzichtig raakte ik de dood van zijn verongelukte dochter aan. Hij verstijfde, liep weg, keerde terug en sneerde als een slagregen: "Die leegte is van mij alleen."
Guy Spitaels had een waas van ontoegankelijkheid over zich. Ook die avond leek het soms of hij in een land met ander licht verbleef.
Afwezig, dromerig.
Professor.
Vaag herinner ik me joyeuze verhalen over zijn studententijd in de VS met Mark Eyskens. Grappig: latere staatsministers als bluffende pubers tegen elkaar op in het wenkbrauwenspel van diepzinnigheid.
Toen nog katholiek.
De wijn weende na toen hij zei: "Cher ami, la douleur passe, avoir souffert ne passe jamais."

Adieu, monsieur.

Hugo Camps (DM)

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