jeudi 13 septembre 2012

La plus grande librairie belge refuse de vendre "l'éloge de Breivik" de Richard Millet



La librairie francophone a estimé que l'auteur français allait "trop loin" dans l'apologie de la violence.




Richard Millet a publié en France "Éloge littéraire d'Anders Breivik".© Baltel/Sipa
La plus grande librairie francophone de Belgique, Filigrane, refuse de commercialiser le pamphlet très polémique du Français Richard Millet sur le tueur norvégien Breivik, estimant qu'il allait "trop loin" dans l'apologie de la violence. "C'est la première fois au cours des 29 années de ma vie de libraire que je prends une telle décision", a déclaré le patron de Filigrane, Marc Filipson. Mais dans ce livre, Éloge littéraire d'Anders Breivik, publié aux éditions Pierre-Guillaume de Roux, Richard Millet "va trop loin" et "ses propos font mal, font peur", a-t-il expliqué.
Le patron de Filigrane, qui possède cinq librairies en Belgique dont la plus étendue de Bruxelles, a tenu à justifier sa décision auprès des 15 000 abonnés au site Facebook du libraire. "Ce matin, j'ai ordonné le renvoi de toutes les copies de l'ouvrage de Richard Millet (...) Nous saluons, à l'instar de dizaines d'auteurs, l'article de l'écrivain Annie Ernaux dans Le Monde qui dénonce, notamment, des propos qui exsudent le mépris de l'humanité et font l'apologie de la violence au prétexte d'examiner, sous le seul angle de leur beauté littéraire, les actes de celui qui a tué froidement, en 2011, 77 personnes en Norvège", indique le message. "L'idée que Richard Millet est toujours éditeur chez Gallimard me fait froid dans le dos", y ajoute Marc Filipson.

L'APOLOGIE DE BREIVIK PAR RICHARD MILLET CREE LA POLEMIQUE CHEZ GALLIMARD
LE MONDE | Par Raphaëlle Rérolle


(...)De quoi parle Millet, au juste ? Après avoir pris la précaution de dire qu'il n'approuve pas le geste de Breivik, l'auteur évoque la "perfection formelle" du crime et sa dimension "littéraire". Le Norvégien serait, en quelque sorte, la pointe avancée du désespoir européen, face à une perte généralisée d'identité nationale et culturelle. En dix-huit pages, Richard Millet déroule avec rage la litanie des haines qu'il a déjà déversées dans d'autres écrits, notamment Opprobre, paru chez Gallimard en 2008. Inscrit dans une pensée d'extrême droite qui n'hésite pas à esthétiser la violence, Millet n'en est pas à ses débuts, en matière d'anathème.
Un livre publié simultanément chez Pierre-Guillaume de Roux, De l'antiracisme comme terreur littéraire, cède lui aussi aux délices perverses du genre. L'homme déteste beaucoup, et dans un style raffiné, quoique souvent alambiqué. Suffisamment clair tout de même pour que les objets de sa vindicte apparaissent distinctement : la social-démocratie (et la démocratie tout court), l'immigration extra-européenne, les restes du marxisme, ainsi que leurs corollaires supposés, l'ignorance, le politiquement correct et l'affaiblissement de la langue. Le tout menant à l'effondrement de l'Europe, continent défait où "une guerre civile est en cours".
"RAVAGES DU MULTICULTURALISME"
Breivik n'est pas fou, martèle Millet, il est le "signe désespéré, et désespérant, de la sous-estimation par l'Europe des ravages du multiculturalisme". Ses actes sont "au mieux une manifestation dérisoire de l'instinct de survie civilisationnel". Et encore : "Dans cette décadence, Breivik est sans doute ce que méritait la Norvège, et ce qui attend nos sociétés qui ne cessent de s'aveugler pour mieux se renier."
Même les maîtres à penser de l'extrême droite ne se sont guère aventurés à commenter les massacres perpétrés en Norvège. Ils ont fait "profil bas", selon Jean-Yves Camus, chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), spécialiste des droites radicales. Pourquoi alors un éditeur prend-il le risque de publier un texte pareil ?
(...)Consternation du côté de certains auteurs Gallimard. Tahar Ben Jelloun, par exemple, estime que Richard Millet "perd la tête". Pour l'écrivain marocain, c'est à l'employeur de Millet de juger de la situation, mais il est évident que cet "Eloge" "risque de poser un problème au comité de lecture". Comme Jean-Marie Laclavetine, il se dit "chagriné" de cette "dérive étrange et très inquiétante".
(...)Beaucoup sont partagés entre la perplexité, l'accablement et le sentiment que Richard Millet essaie désespérément d'attirer l'attention. Il est vrai que ce texte au bazooka risque de valoir à l'écrivain plus de notoriété, fût-elle exécrable, que tous ses livres réunis. L'auteur s'en délecte à l'avance quand il écrit, dans De l'antiracisme comme terreur littéraire : "Je suis un des écrivains français les plus détestés. Position intéressante, qui fait de moi un être d'exception."
Raphaëlle Rérolle (Le Monde)

"LE PAMPHLET FASCISTE DE RICHARD MILLET DESHONORE LA LITTERATURE"


Annie Ernaux, en juillet 2001 à Paris. | AFP/JACQUES DEMARTHON
J'ai lu le dernier pamphlet de Richard Millet, Langue fantôme suivi d'Eloge littéraire d'Anders Breivik (P.-G. de Roux, 120 p., 16 €) dans un mélange croissant de colère, de dégoût et d'effroi. Celui de lire sous la plume d'un écrivain, éditeur chez Gallimard, des propos qui exsudent le mépris de l'humanité et font l'apologie de la violence au prétexte d'examiner, sous le seul angle de leur beauté littéraire, les "actes" de celui qui a tué froidement, en 2011, 77 personnes en Norvège. Des propos que je n'avais lus jusqu'ici qu'au passé, chez des écrivains des années 1930.
Je ne ferai pas silence sur cet écrit à la raison que réagir renforce la posture de martyr, d'écrivain maudit, qu'il s'est construite. Ou qu'il s'agirait là d'un délire, d'un "pétage de plombs" ne méritant pas une ligne. C'est dédouaner facilement la responsabilité d'un écrivain réputé pour savoir manier la langue à merveille.
Richard Millet est tout le contraire d'un fou. Chaque phrase, chaque mot est écrit en toute connaissance de cause et, j'ajouterai, des conséquences possibles. Traiter par le silence et le mépris un texte porteur de menaces pour la cohésion sociale, c'est prendre le risque de se mépriser soi-même plus tard. Parce qu'on s'est tu.
Je ne me laisserai pas non plus intimider par ceux qui brandissent sans arrêt, en un réflexe pavlovien, la liberté d'expression et le droit des écrivains à tout dire – on attend donc un "Eloge littéraire de Marc Dutroux" –, hurlant à la censure pour bâillonner celui ou celle qui, après avoir examiné de quoi il retourne dans cet opuscule, ose – quelle audace ! – s'interroger sur les responsabilités de son auteur au sein d'une maison d'édition.
Balayons d'abord la prétendue ironie du titre que, selon l'auteur, les lecteurs, bouchés à l'émeri, n'ont pas perçue. Et pour cause, elle n'y est pas et on en chercherait en vain une once dans la suite du texte. On soupçonne l'adjectif "littéraire" de n'être là que pour la douane – la loi –, comme la précaution liminaire, réitérée plus loin par deux fois, dans laquelle Richard Millet déclare ne pas approuver les actes d'Anders Breivik. Et pour se mettre solidement à couvert, il ne craint pas d'user d'un sophisme tellement aveuglant qu'il a ébloui ses défenseurs : 1. La perfection et le Mal ont toujours à voir avec la littérature ; 2. Anders Breivik, par son crime, a porté le Mal à sa perfection ; 3. Donc, je me pencherai sur "la dimension littéraire" de son crime. Inattaquable. Saluez l'artiste qui se flatte d'isoler et d'extraire d'un criminel de masse sa seule "dimension littéraire".
En réalité, il n'en est rien. C'est la littérature qui est ici au service d'Anders Breivik : en tant qu'elle est la pièce essentielle du développement de la thèse de Millet. Elle est enrôlée de force dans une logique d'exclusion et de guerre civile, dont la portée politique, à moins d'être aveugle, est flagrante.
Pour saisir la rhétorique perverse du dispositif mis en place par Richard Millet, on ne doit pas dissocier l'Eloge de Langue fantôme : Essai sur la paupérisation de la littérature. Il faut accepter de lire ce tableau ahurissant de la littérature contemporaine – française, européenne, américaine –, qui ne serait qu'insignifiance, indigence, niaiserie, "ordure romanesque". Cette "postlittérature" est le fruit, pêle-mêle, du multiculturalisme, de l'antiracisme, des droits de l'homme, de la "bien-pensance", qui font régner la terreur dans les sociétés démocratiques.
La vraie littérature, elle, est morte. Ce qui l'a tuée : "le repeuplement de l'Europe par des populations dont la culture est la plus étrangère à la nôtre", autrement dit, l'immigration non-européenne. Et, avec quelque précaution, tant le saut imposé à la raison du lecteur est énorme, l'auteur assène : "Le rapport entre la littérature et l'immigration peut sembler sans fondement ; il est en réalité central et donne lieu à un vertige identitaire." Par un autre coup de force, il fait de l'identité "l'enjeu de la littérature".
Ainsi l'immigré, qui est censé menacer "la pureté" – fantasmatique, elle n'a jamais existé – de la langue française, celui dont la mémoire est ancrée dans une autre culture, un autre héritage que le mien–- il vit dans les mêmes espaces, dans le même monde, mais cela Millet ne veut pas le savoir, ou l'accepter – donc ce non-Français de "souche", de "sang" serait en train de s'infiltrer dans mon imaginaire, mon écriture, de m'imposer sans que je le veuille des schèmes de pensée ? De me coloniser ? Je n'exagère pas, je feins seulement d'appliquer à moi-même ce que Richard Millet affirme, à savoir que les écrivains se trouvent "dans une situation néocoloniale inédite". Une déclaration incroyable dont la gravité devrait interpeller tous les écrivains.
Car ce qui est suggéré dans cet Eloge qui suit le tableau de ruines de Langue fantôme – dans une succession qui fait sens – est effrayant. Apparentant Breivik à un "écrivain par défaut", affirmant "la perfection formelle" de ses crimes et "la perfection de l'écriture au fusil d'assaut qui le mène au-delà du justifiable", Richard Millet se plaît à faire miroiter la supériorité performative du fusil sur la plume.
En l'occurrence, celle de Richard Millet s'est bel et bien mise au service du fusil d'assaut d'Anders Breivik, en attisant la haine à l'égard des populations d'origine étrangère, des musulmans vivant sur notre sol, en dressant des catégories de citoyens contre d'autres dans une trouble attente, voire espérance – du pire.
Oui, ce texte répugnant, comme le qualifie à juste titre Jean-Marie Le Clézio, est un acte politique à visée destructrice des valeurs qui fondent la démocratie française. C'est pourquoi, au lieu des questions effarouchées que lui posent les médias, il faut oser demander à Richard Millet : "Que voulez-vous ? La fermeture des frontières ? Le renvoi de tous ceux qui ne sont pas 'français de sang' ? Quel régime à la place de cette démocratie que vous haïssez ?"
J'écris depuis plus de quarante ans. Pas davantage aujourd'hui qu'hier je ne me sens menacée dans ma vie quotidienne, en grande banlieue parisienne, par l'existence des autres qui n'ont pas ma couleur de peau, ni dans l'usage de ma langue par ceux qui ne sont pas "français de sang", parlent avec un accent, lisent le Coran, mais qui vont dans les écoles où, tout comme moi autrefois, ils apprennent à lire et écrire le français. Et, par-dessus tout, jamais je n'accepterai qu'on lie mon travail d'écrivain à une identité raciale et nationale me définissant contre d'autres et je lutterai contre ceux qui voudraient imposer ce partage de l'humanité. septembre ou les tueries de
Une jeune romancière, qui n'est pas d'origine européenne, m'a écrit ces jours-ci à propos du livre de Millet et de la tiédeur des réactions du milieu littéraire : "Comme je me sens, moi et mes enfants, visée par ces attaques contre le multiculturalisme et le métissage, je me dis que si ces idées devaient prendre corps et réalité, nous serions bien seuls." Il est encore temps d'agir afin que n'advienne jamais cette réalité, et pour commencer, d'appeler un chat un chat et l'Eloge littéraire d'Anders Breivik un pamphlet fasciste qui déshonore la littérature.

Annie Ernaux, écrivaine

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
LA BANALITE DU MAL
Mesure-t-on les blessures que des événements traumatiques comme les meurtres de Dutroux, l'attentat du 11 septembre, les tueries de Anders Breivik infligent à l'inconscient collectif?
Les commotions populaires provoquées par la libération conditionnelle de Michelle Martin nous en fournissent une assez bonne illustration.
La démarche de Millet, franchement obscène, renvoie au concept de "banalité du mal" forgé par Hannah Arendt pour expliquer les ressorts qui ont  amené Eichmann et tous les fonctionnaires nazis à accomplir froidement leur macabre besogne. Qui de plus banals en somme au premier regard que ces montres froids de Eichmann, Breivik ou autres Dutroux et Fourniret?
Breivik n'est pas fou, martèle Millet, il est le "signe désespéré, et désespérant, de la sous-estimation par l'Europe des ravages du multiculturalisme". Ses actes sont "au mieux une manifestation dérisoire de l'instinct de survie civilisationnel". Et encore : "Dans cette décadence, Breivik est sans doute ce que méritait la Norvège, et ce qui attend nos sociétés qui ne cessent de s'aveugler pour mieux se renier."
"Though this be madness yet there is method in it". (Polonius à propos de Hamlet dans Hamlet)
Le nouvel Hamlet norvégien risque-t-il de faire des émules?
Il est évident que son acte monstrueux, esthétisé par Millet qui participe d"une pensée d'extrême droite,  est de nature à réveiller, chez certains, les plus sombres instincts qui renvoient à la bête immonde dont ont sait depuis Brecht que ses flancs sont encore chauds.
MG

HANNAH ARENDT ET LA « BANALITE DU MAL »



Hannah Arendt est surtout connue pour avoir menée avec une rigueur sans relâche et un sens critique tout à fait novateur, une réflexion inédite et très éclairante sur la « banalité du mal ».
La « Banalité du mal » ? Voilà donc une expression des plus paradoxales. Utilisée pour la première fois par Hannah Arendt à l’occasion du procès de Eichmann, responsable nazi capturé à Buenos Aires en mai 1960 par les services secrets israéliens, et jugé à Jérusalem en avril 1961, elle fut à l’origine d’une polémique passionnée qui emporta, comme un raz-de-marée, Hannah Arendt qui fut taxée d’antisémitisme, et d’autres maux, si mal comprise, si novatrice dans sa manière d’aborder le mal. Jusqu’ici on connaissait le mal radical selon Kant par exemple, qui était la subordination de la raison aux passions [2].
Avec la nouvelle approche du mal, selon Arendt, les choses se compliquent.
Dissipons d’abord tout malentendu : Hannah Arendt était juive. Journaliste reporter, elle couvrit tout le procès Eichmann, ce fonctionnaire nazi retrouvé par les services secrets israéliens, qui courut d’avril 1961 au 31 mai 1962. Elle ne s’attendait pas à rencontrer l’homme qu’elle vit dans le box des accusés. Peut-être s’attendait-elle à y trouver le « diable », ou tout du moins l’un de ces hommes monstrueux, au caractère indéfinissable, d’une cruauté et d’un cynisme sans précédents. Le spectacle fut, à son grand étonnement, tout l’inverse. Cet homme qui avait joué un rôle non négligeable dans la déportation des juifs, durant la seconde guerre mondiale, demeura à ses yeux, pour le moins médiocre, avant tout préoccupé par sa carrière : un bourgeois, ni bohème, ni criminel sexuel, ni fanatique pervers, pas même un aventurier, dira-t-elle plus tard dans son ouvrage sur Eichmann [3].
Hannah Arendt le décrivit comme des plus ordinaires. Un homme commun. Moyen. Sans la moindre envergure exemplaire. D’une banalité si affligeante que cela rejaillissait sur les actes mêmes pour lesquels on l’incriminait. Le problème philosophique se profile déjà à l’horizon : si cet homme qu’elle décrit, est si banal, alors que dire de ce qu’il a accompli ? Que c’est également banal ? La réponse donnée dans son ouvrage à propos de Eichmann pourra choquer le lecteur non averti
Le terme de « banalité » ne sert donc pas à minimiser les crimes commis, ni à réduire le mal de la Shoah à un simple « détail ». Ce que beaucoup comprirent. Bien au contraire, dans son rapport sur ce procès retentissant, la réflexion de Hannah Arendt tend à mesurer l’extrême difficulté à juger de crimes aussi insupportables, car dit-elle, les criminels étaient si ordinaires. Voilà donc posé la plus grande interrogation pour la pensée : tous ces gens incriminés pour des crimes d’une gravité exemplaire, étaient d’une banalité si confondante, que cela rendait la question du génocide encore plus terrifiante. Certes, « il eut été réconfortant de croire qu’Eichmann était un monstre » [4] écrit-elle. Pourtant, beaucoup comme lui, lui ressemblaient « ni pervers, ni sadiques ». Ces gens étaient « effroyablement normaux ».
La « banalité du mal » est donc un concept philosophique d’une importance sans précédent, car il pose donc la possibilité de l’inhumain en chacun d’entre nous. En cela, il est certes, novateur. Novateur et précisément attaché au 20ème siècle, parce que cette possibilité de l’inhumain émerge nécessairement de la nocivité d’un système totalitaire, et suppose que le crime soit commis dans des circonstances telles, que les « criminels » ne puissent sentir ou savoir qu’ils font le mal.
(...) Ces êtres ne sont plus leurs semblables. Un sentiment d’ailleurs parfaitement exprimé par Primo Levi dans l’admirable recueil qu’il rapporta de l’horreur de la déportation : Si c’est un homme. Il décrit ce sentiment par ces quelques phrases : « son regard ne fut pas celui d’un homme à un autre homme ; et si je pouvais expliquer à fond la nature de ce regard, échangé comme à travers la vitre d’un aquarium entre deux êtres appartenant à deux mondes différents, j’aurais expliqué du même coup l’essence de la grande folie du troisième Reich. »
On efface à ce moment là, toute culpabilité possible dans l’esprit des bourreaux. Car, faut-il encore, pour ressentir la moindre culpabilité, que les criminels aient conscience d’avoir atteint l’humanité dans sa chair, en commettant leurs crimes infâmes. La subtilité même du projet nazi consistait ainsi à distinguer radicalement victimes et bourreaux qui n’appartenaient plus à la même espèce après l’accomplissement de l’entreprise de déshumanisation. De cette nouvelle façon d’accomplir le mal émergeait un type particulier de bourreaux qui s’appliquaient simplement à une tâche confiée, sans jamais avoir conscience de violer un quelconque interdit. De fait, ils ne se sentirent jamais coupables.
Eichmann est un homme tout à fait « normal » ; pas de traits exceptionnels ni sur le plan psychologique, ni sur le plan sociologique. Aucune cause ne ferait comprendre le moindre motif de son action. L’analyse de comportement sans signe particulier, pousse Arendt à formuler la notion controversée de « banalité » du mal que l’on doit définitivement opposer à celle de « mal radical ».
Faut-il donner raison à Kant, contre ceux qui pensent le mal comme une exception monstrueuse, un satanisme ? Hannah Arendt s’en expliquera d’ailleurs : selon elle, la notion de « banalité du mal » exprime l’idée que le sujet n’est pas la source même du mal, mais un de ses lieux de manifestations, ce qui oblige à penser différemment sa culpabilité. Une description qui trouve un fois de plus un écho dans les textes de Primo Levi : « Ils étaient faits de la même étoffe que nous, c’étaient des êtres humains moyens, moyennement intelligents, d’une méchanceté moyenne : sauf exception, ce n’étaient pas des monstres, ils avaient notre visage. » [5]
Donc, pas la moindre profondeur diabolique.
Dans le cas de ce nouveau type de criminels que furent les nazis, nous avions affaire à une catégorie d’hommes qui « commet(taient) des crimes dans des circonstances telles qu’il (leurs était) impossible de savoir ou de sentir qu’ils (avaient) fait le mal ». C’est en cela seul qu’ils échappent à la forme traditionnelle de jugement que l’on peut porter sur le crime ; ils n’ont pas conscience d’avoir mal agi, et ils ont, d’autre part, l’intime conviction d’avoir fait leur devoir en obéissant à la loi.
Le mal dans sa forme extrême et dans sa forme banale devient un refus de communiquer avec l’autre, de le reconnaître comme tel, comme si l’identification à la loi se substituait à l’identification au semblable. C’est d’ailleurs ainsi qu’Arendt délie volonté et responsabilité [8] . On peut faire le mal sans le vouloir, avoir le sentiment de faire son devoir et pourtant être responsable. Telle est la leçon donnée par le procès Eichmann. Telle est la leçon philosophique capitale que nous propose Hannah Arendt, dont le concept de « banalité du mal » n’a pas fini de nous laisser penser, en ce nouveau siècle.
Post-scriptum :
Notes
[1] Elle aura une liaison secrète avec le penseur, et nourrira jusqu’à sa mort, en 1975, une longue correspondance avec ce dernier. Voir Laure Adler, Dans les pas d’Hannah Arendt, Paris, Gallimard, 2005.
[2] « La restauration en nous de la disposition primitive au bien n’est donc pas l’acquisition d’un mobile pour le bien, mobile perdu par nous, car ce mobile, qui consiste dans le respect de la loi morale, nous n’avons jamais pu le perdre, et, si c’eût été possible, nous ne pourrions jamais plus de nouveau l’acquérir. Il ne s’agit donc que de restaurer la pureté du mobile en tant que fondement dernier de toutes nos maximes, et, par là même, il doit être accueilli dans le libre arbitre non uni seulement à d’autres mobiles ou peut-être même subordonné à eux (c’est à dire aux inclinations) comme conditions, mais en toute sa pureté, en qualité de mobile, en soi et suffisant, de détermination de ce libre arbitre », La religion dans les limites de la simple raison. Première dissertation- De l’inhérence du mauvais principe à côté du bon, ou du mal radical dans la nature humaine, pp. 69 à 71, Vrin.
[3] Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, Rapport sur la banalité du mal, trad. A. Guérin, Folio histoire, Gallimard, 1991.
[4] Ibid., p. 443 sq.
[5] Si c’est un homme, op. cit..
 [7] Op. cit., p. 443 sq.
[8] Voir Hannah Arendt, Responsabilité et Jugement, Payot, 2005.




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