jeudi 27 septembre 2012

L’exil. Extérieur, intérieur



JACQUES ATTALI
Deux mouvements de fond, apparemment sans rapport, se conjuguent aujourd’hui en France.
D’une part, un nombre croissant de jeunes Français, diplômés ou non, quittent le pays. Pour faire des études, pour travailler à l’étranger ; et, désormais, la plupart le font sans idée de retour ; sans plus aucun sentiment de devoir quelque chose au pays qui leur a donné une culture, et a financé leur éducation, leur santé, leur sécurité. Parce que seul compte désormais à leurs yeux leur destin personnel ; parce qu’ils ne ressentent plus aucune responsabilité à l’égard de la France ; et enfin parce qu’ils ne pensent plus pouvoir s’épanouir, dans un pays où plus du quart des jeunes sont au chômage, où l’initiative leur semble bridée, où les postes leur paraissent réservés à ceux qui ont des relations, et où le droit de réussir, et de faire fortune leur semble disparaître, sous les coups de la fiscalité et de la bureaucratie.
D’autre part, un nombre croissant d’autres jeunes Français, diplômés ou non, s’éloignent eux-aussi, du pays. Mais, eux sans en partir. Ils choisissent l’exil intérieur, vivant en France sans en accepter les règles ni la culture. Ils s’enferment dans des mouvements religieux, dans des sectes, dans des groupuscules, dans des langues autres que le français. Ils vivent en France comme dans un pays qui leur serait étranger, auquel rien ne les rattacherait, où ils ne se verraient aucun avenir ; sans racine ailleurs, ils s’inventent alors un pays imaginaire, lieu de leur exil, dont ils se voient comme une avant-garde.
Exil extérieur des jeunes partant chercher fortune à Londres ou à Shanghai. Exil intérieur de jeunes de banlieue, chômeurs au pied des HLM ou salafistes manifestant sur les Champs Elysées. Dans les deux cas, une jeunesse pleine de promesses perdue pour le pays.
Si cela continue, le pays perdra ainsi l’essentiel de ses forces vives. Le nomadisme réel et virtuel détruira la nation. Alors que ces mêmes jeunes, différemment orientés, pourraient très utilement créer en France des entreprises, des œuvres d’art, et renouveler la classe politique du pays.
Pour y parvenir, il est urgent de redonner à tous les jeunes de ce pays le sentiment qu’ils y ont des droits et des devoirs.
Des droits parce qu’ils doivent recevoir de la nation les moyens de se former, de s’orienter, de créer des entreprises, sans privilèges pour les enfants des dirigeants ; même s’il faut pour cela mettre à contribution les autres générations, et en particulier les retraités : après tout, ce sont les jeunes qui garantissent, par leur travail, le paiement durable des pensions.
Des devoirs aussi, à l’égard du pays, parce que les générations précédentes ont financé leur jeunesse et qu’ils doivent rendre possible, par leur travail, celle de leurs propres enfants.
Pour réussir ce délicat équilibre, pour que le contrat social retrouve sa force, il appartient d’abord aux hommes politiques de redonner à la jeunesse des raisons d’être fier d’être français. Des raisons de croire que le pays est digne des attentes des générations à venir. Et pour cela, oser même aller plus loin, car l’Histoire le montre : un pays qui n’attire pas les étrangers ne pourra plus garder ses propres enfants.
Il faudra beaucoup d’audace pour repenser ainsi toutes les dimensions de notre politique nationale. Il en va pourtant de notre survie.
j@attali.com
Twitter : @jattali

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
"UNE JEUNESSE PLEINE DE PROMESSES PERDUE POUR LE PAYS."
"IL EN VA DE NOTRE SURVIE"

"Si cela continue, le pays perdra ainsi l’essentiel de ses forces vives. Le nomadisme réel et virtuel détruira la nation."
Il n'y a pas que la France qui soit concernée par le phénomène. L'Europe dans son ensemble est victime de cette évolution.
"Pour réussir ce délicat équilibre, pour que le contrat social retrouve sa force, il appartient d’abord aux hommes politiques de redonner à la jeunesse des raisons d’être fier d’être français."
Autant dire fier d'être européen car que signifie être fier d'être belge, wallon, flamand ou bruxellois?
"l’Histoire le montre : un pays qui n’attire pas les étrangers ne pourra plus garder ses propres enfants."
L'Europe perd ses élites attirés par d'autres horizons plus prometteurs en apparence.
"Il en va pourtant de notre survie."
Si, comme le suggère un  proverbe hébreu, "Les prophètes ont toujours tort d’avoir raison"  on peut considérer que Jacques Attali en est un, à sa manière tellement singulière.  Les prophètes sont parmi nous mais ils sont rarement écoutés et moins encore suivis.
"C'est avoir tort que d'avoir raison trop tôt" pensait Marguerite Yourcenar.
Nos jeunes élites nous quittent en nous tournent le dos. En revanche, nos jeunes  beurs, ci-devant allochtones,  nous tournent le dos sans nous quitter.
Ce qui s'observe en France se confirme en Belgique, en Hollande en Allemagne bref partout en Europe.
Il nous manque à l'évidence ce qu'un autre prophète, Edgar Morin nomme "un nouveau contrat social".
MG

A LIRE... FRANÇOIS HOLLANDE - EDGAR MORIN... DIALOGUE SUR LA POLITIQUE, LA GAUCHE ET LA CRISE...


Résumé
Le président et le philosophe confrontent leur vision de la gauche, du progrès et du désordre mondial. Pour E. Morin, la crise actuelle est une crise de civilisation face à laquelle la politique doit penser le multiculturalisme et éviter le communautarisme. Face aux ambiguïtés de ce mot qui risque de gommer les références communes, F. Hollande préfère renforcer la laïcité dans la Constitution.
Quatrième de couverture
«L'homme politique qui veut être un "président normal" et le philosophe de la "démesure", le socialiste de la "synthèse" et le sociologue de la "complexité" se sont rencontrés pour confronter leur vision de la gauche, du progrès et du nouveau désordre mondial. François Hollande et Edgar Morin ont de nombreux points communs. Le premier veut "changer le destin", le second préfère "changer d'ère" ; le premier souhaite engager "une transition", le second rêve à "la métamorphose" de nos sociétés. Leurs divergences sont également manifestes.
Mondialisation, progrès, écologie, jeunesse ou éducation : un dialogue destiné à s'orienter dans la crise de notre civilisation et à remettre la politique avant l'économique.»
Nicolas Truong
http://www.laprocure.com/dialogue-politique-gauche-crise-francois-hollande/9782815906630.html

COMMENTAIRE DE DIVERCITY
UN DESSEIN PUR LA FRANCE EN PANNE, UNE VOIE NOUVELLE POUR LE MONDE EN CRISE
Ce petit livre se dévore en une soirée, une sacrée soirée!
Certes, ses fans dont nous sommes, reprocheront au vieux Morin de brasser une fois de plus ses idées sur la complexité et la crise de civilisation.
Le vieillard se répète mais il demeure très séduisant jusque dans sa posture de pédagogue radoteur. Moi je ne me lasse pas de l'écouter, de le redécouvrir et de relire ses livres. Se lasse-t-on d'écouter du Bach?
Les moraniens invétérés se souviendront qu'en début de mandat, Nicolas Sarkozy avait tenté- en vain- de phagocyter le projet de civilisation de Edgar Morin.
Inutile de dire qu'il n'en fit rien. Et voilà qu'à son tour, candide, François Hollande semble vouloir se lancer dans la même aventure. Telle était du moins son intention quelques semaines avant son élection. Il en résulta ce dialogue à la Socrate  repris dans ce mince volume.
Partant de l'idée que  "Le réel est complexe", Morin qui se décrit  comme "un conservateur révolutionnaire, un intellectuel autocritique et prophétique" (p. 20) établit une hiérarchie des valeurs "où l'argent ne soit plus au dessus de tout" (p.10) et nous propose une nouvelle fois "son grand dessein, sa nouvelle voie", son rêve de "formuler un message universel" pour surmonter "la crise de civilisation" que nous traversons.
Et de nous reformuler pour la nième fois sa  " pensée politique capable de relier, de tisser ensemble ce qui est séparé et qui sera capable d'être à la hauteur de l'ère planétaire." (p. 17 et 18)
Il nous invite également à " dépasser l'alternative stérile croissance/décroissance et à promouvoir la croissance de l'économie verte, de l'économie sociale et solidaire et en même temps faire décroitre l'économie des produits futiles aux effets illusoires." (p.  34)
François Hollande en bon disciple moranien surenchérit : "L'éthique n'est pas fondée uniquement sur des convictions personnelles: nous devons définir ensemble ce qui est possible et ce qui ne l'est pas." (p. 39)
Il nous rappelle que " La France se nomme diversité" comme l'avait si bien compris Fernand Braudel.
"La France est une réalité multiculturelle: Basques, Flamands, Alsaciens, Bretons...sont ethniquement hétérogènes; dans un processus historique de francisation ils sont devenus Français." (p. 41). "N'est ce pas la reconnaissance de l'autre, à la fois dans sa différence et dans sa ressemblance qui fait de plus en plus défaut et qui nous conduit vers la désunion?" (p. 42) "La laïcité nous permet de vivre tous ensemble, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs." (p. 43)
Mais attention pour Morin: " La crise que nous vivons n'est pas seulement économique, c'est une crise de civilisation." (p.46)
Et de diagnostiquer "un mal être qui se développe non seulement chez les démunis et les appauvris, mais dans l'ensemble de nos concitoyens soumis à une civilisation vouée aux seuls avoirs matériels, économiques et techniques." (p. 47)
Seule une "politique du mieux vivre serait propre à développer les solidarités humaines, renversant l'hégémonie du quantitatif sur le qualitatif, tout en subvenant quantitativement aux besoins des démunis."
A cette fin, Morin propose d'"instituer un service civil de solidarité de la jeunesse," (p. 48) une économie plurielle, comportant le développement d'une économie verte, de l'économie sociale et solidaire, du commerce équitable, de l'économie de convivialité, de l'agriculture fermière et biologique, de l'entreprise citoyenne (p. 50) qui résorberaient du même coup le chômage. " (p.51)
Il nous invite à " prohiber les multiples produits  jetables ou à obsolescence programmée, ce qui favoriserait les artisanats de réparation?" Il nous enjoint à  "envisager une grande politique de ré humanisation des villes qui veillerait à opérer la désagrégation sociale, à ceinturer les villes parking pour y favoriser la piétonisation,  et la réinstallation des commerce de proximité?" (p. 51)
Il rêve d'"une nouvelle politique de la France rurale qui ferait régresser l'agriculture et l'élevage industrialisés devenant nocifs pour les sols, les eaux, les consommateurs, et progresser l'agriculture fermière et bio. Elle revitaliserait les campagnes en les repeuplant d'une nouvelle paysannerie. Elle instaurerait l'autonomie vivrière dont nous aurons besoin en cas de grave crise internationale." (p. 52)
François Hollande pour sa part entend bien "Bâtir une société de la sobriété et de l'efficacité énergétique, promouvoir l'éducation à la consommation (consommer mieux pour préserver les ressources terrestre, dont nous savons désormais qu'elles ne sont pas infinies). (p. 55)
Morin objecte qu' une grande politique de la jeunesse ne saurait se limiter à favoriser l'éducation, la formation et l'emploi. Elle devrait miser sur l'énergie qui anime la jeunesse pour "changer la vie". Surtout, elle devrait 'tenir compte de la plasticité de l'adolescence et traiter de la délinquance.'
Une grande politique de l'éducation ne devrait-elle pas refonder tout notre système d'enseignement en vertu du principe formulé par Jean Jacques  Rousseau  "enseigner à vivre" ?(p. 57 et 58)
L'opuscule se termine par un appel en faveur d'une "grande politique de régénération démocratique" susceptible d"'instaurer la démocratie participative en instituant des conseils de gouvernance urbaine et municipale comportant les citoyens?"
Parce que "la démocratie se réinvente tous les jours" 62 il faut oser dépasser "les insuffisances et les carences de l'idée de réforme et de révolution dans la notion de Métamorphose qui combine conservation et transformation." (p.67)
 Voilà qui nous change des routines répétitives de la vie politique belgo-belge et nous invite au rêve.
Always look at the bright side of life!
MG







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