lundi 24 septembre 2012

"On est sur une très mauvaise pente si on s'autocensure par la peur"


Anne Morelli
Historienne, Professeure d'histoire à L'ULB
Le Soir

L’idée que les laïques soient coalisés sous un étendard n’est-elle pas un peu étrange ?
Personnellement, j’étais à l’origine tout à fait hostile à une organisation des laïques. Je me disais que je n’avais pas quitté une Eglise pour entrer dans une autre et que le propre des libres-penseurs, c’était de ne pas s’encadrer dans des structures. Mais je dois reconnaître qu’au fur et à mesure, j’ai vu les réalisations des laïques organisés en Belgique : l’avortement, l’euthanasie, le mariage des homosexuels, la sécularisation d’un certain nombre d’événements publics… C’est organisés qu’ils ont pu obtenir ces acquis. Dès lors, non seulement je suis aujourd’hui favorable à l’organisation des laïques, mais je pense que nous devrions stimuler une telle organisation dans d’autres pays, où ils ne le sont pas encore. Je pense notamment à l’Italie, où il y a des laïques mais où, faute d’organisations représentatives, ils n’ont jamais droit à la parole.
Si les laïques belges sont relativement unis sur les questions que vous avez citées (avortement, euthanasie, etc.), il n’en va pas toujours de même sur l’idée qu’ils se font de la laïcité de l’Etat ou sur les réponses à apporter aux revendications de type « communautariste »…
Je crois que c’est bien qu’il y ait débat mais que finalement, il faut prendre une position commune. Et c’est ce que le CAL a fait, notamment sur la question du voile. Sur le fond du problème, je suis historienne et je vois quels ont été les combats de la laïcité, depuis le XIXe siècle, pour séculariser la société. Nous nous sommes débarrassés du poids prédominant de la religion catholique ; on ne va pas accepter maintenant de retrouver ce même poids mais d’une autre religion ! On ne s’est pas débarrassé de l’une par la porte pour voir revenir l’autre par la fenêtre… Tous ces symboles religieux qu’on a évacués de la Cité, on ne va pas les accepter aujourd’hui parce que ce sont des symboles musulmans et que les musulmans sont des pauvres gens chez nous. Je peux avoir de la compassion pour la situation sociale de nombreux musulmans à Bruxelles, mais ce n’est pas une raison pour donner des droits à une religion sur l’espace public. Moi, je suis pour le traitement égalitaire de tout le monde. Cela m’a créé beaucoup d’ennemis parce que je prône cela notamment vis-à-vis de ce qu’on appelle « les sectes ». Je ne vois pas au nom de quoi on ferait un traitement privilégié pour l’une ou l’autre, parce qu’elle est historique ou parce qu’on est habitué…
Quel est votre point de vue sur l’affaire des caricatures, qui enflamme à nouveau le monde musulman ?
Pour moi, il n’y a pas de réserves et de retenue sur les idées et les croyances. Si je pense que des croyances sont stupides, j’ai le droit de le dire. Et même de dire que certaines sont plus stupides que d’autres à mon point de vue. Je ne pense pas qu’il doive y avoir des lois qui régissent ce genre de choses. Si on ne peut plus toucher au sacré des musulmans, des catholiques, des bouddhistes, etc., on ne pourra bientôt plus rien faire du tout. Le cochon-tirelire de la Caisse d’épargne va sembler offensant aux uns et les jolies jambes de la dame qui présente un parfum seront blasphématoires pour d’autres… On est sur une très mauvaise pente si on s’autocensure par peur des représailles.
« La séparation du fait religieux et de l’Etat reste un combat prioritaire »
L’idée que les laïques soient coalisés sous un étendard n’est-elle pas un peu étrange ?
C’est une très bonne question et nous nous la posons à nous-mêmes sans arrêt ! Nous ne sommes pas un mouvement et nous ne sommes pas une organisation qui récolte des membres… Il se fait qu’il y a un fait historique en Belgique, qui est qu’en 1830, ce pays était, dans son effort pour se rendre indépendant, aussi traversé par un grand débat entre les libéraux et les catholiques, autour de la neutralité de l’Etat. Ce fait historique, vous le trouvez d’ailleurs dans la plupart des pays européens – et par parenthèse, aujourd’hui, dans l’Europe des vingt-sept, vous avez encore neuf pays dont la Constitution fait référence à une seule religion… Cette autre césure belge – pas uniquement entre francophones et flamands mais entre catholiques et laïques – cette « pilarisation » continue à marquer nos institutions : il suffit de voir l’organisation des soins de santé ou de l’enseignement.
Elle est critiquée aujourd’hui…
Et elle doit continuer à l’être ! Beaucoup de chrétiens sont sensibles désormais à une société sécularisée : prenez le débat à l’UCL autour de l’enlèvement de la lettre « C » ou la décision des scouts de renoncer à leur référence catholique pour essayer de sortir de cette historicité. En tant que laïques, nous y sommes extrêmement sensibles. Cette sécularisation, le fait que le religieux fasse partie du domaine privé est une revendication que la laïcité porte depuis de nombreuses années. Cette séparation du fait religieux, des croyances, et de l’Etat, du service aux populations, reste un combat prioritaire et qui reste tout à fait d’actualité.
Le problème de la cohabitation entre laïcité et religion dans l’espace public s’est compliqué avec l’apparition d’une nouvelle religion en Belgique : l’islam…
L’islam, les évangélistes aussi… Il n’y a pas de raisons que l’on adopte une attitude différente vis-à-vis de ces religions. Dès l’instant où le religieux tente de s’imposer au sein de l’espace public avec des revendications politiques, c’est automatiquement créer une discrimination entre citoyens, c’est automatiquement créer du communautarisme. Et donc, nous qui plaidons pour l’égalité, nous ne pouvons pas l’admettre. Raison pour laquelle le CAL se bat pour un enseignement public de qualité et d’égalité entre les sexes ; raison pour laquelle nous nous opposons à la viande halal ou casher dans les écoles publiques ; raison pour laquelle il est hors de question, dans tout service public, d’accepter le port d’insignes religieux distinctifs, quels qu’ils soient.
Quel est votre point de vue sur l’affaire des caricatures, qui enflamme à nouveau le monde musulman ?
Dans ce dossier, la vraie responsabilité incombe à ceux qui manipulent les foules ou appellent au meurtre ! Pour leur part, les caricaturistes font usage d’un principe fondamental qui est leur liberté d’expression. Si on parle de censure, je m’y oppose totalement ! Par contre est-ce que les éditeurs ne doivent pas, à un certain moment, anticiper les effets produits par leurs médias ?… C’est une vraie question. La protection de la vie d’autrui est une responsabilité sociétale dont les éditeurs doivent approfondir les règles et les limites.



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