mercredi 3 octobre 2012

Au Maroc, des arts rebelles et citoyens


Guy Duplat
Un grand intellectuel du Maroc, Driss Khrouz, parle du printemps arabe, de la liberté et des difficultés des artistes aujourd’hui. En lancement de Daba.
ENTRETIEN (La Libre Belgique)
Driss Khrouz n’est pas seulement le "coordinateur" au Maroc du festival Daba et le directeur général de la Bibliothèque nationale du Maroc à Rabat. Né en 1950 dans le Sud berbère, enfant, il ne parlait que l’amazigh, mais il est devenu un des grands intellectuels du Maroc, proche à la fois des hautes sphères de l’Etat (il est socialiste) et conservant son franc-parler, son esprit critique et sa proximité avec les milieux culturels et artistiques.
Nous l’avons interrogé sur Daba et sur la situation au Maroc pour les artistes.
PEUT-ON DIRE QU’AVEC L’AVENEMENT DE MOHAMMED VI, EN 1999, LE MAROC A CONNU SA “MOVIDA”, SON MOUVEMENT DE RENOUVEAU CULTUREL AVEC UN VENT DE LIBERTE ET DE CREATIVITE ?
Ce changement a en fait commencé dès 1993, quand Hasan II, alors monarque absolu, avait intelligemment compris que le monde changeait et que le Maroc devait aussi le faire. Le communisme s’était effondré, la donne géopolitique mondiale évoluait. Il ne pouvait plus régner encore en théocrate. Il fallait changer aussi pour assurer la pérennité de la monarchie, d’autant que son fils avait été éduqué dans une autre culture, moderne et cosmopolite. C’est donc dès 1993 qu’ont commencé des réformes aussi fondamentales que celles sur le droit de la famille. Mais il est vrai que ce mouvement de réforme s’est fortement épanoui à partir de 2000 autour du mouvement associatif et culturel. Avant cela, on tolérait encore mal l’expression libre, mais le contexte mondial avait changé. La littérature marocaine, il est vrai, a toujours été forte. Mais les écrivains, les artistes ont été dans l’opposition (je pense à l’Union des écrivains du Maroc), la plupart étaient dans la mouvance socialiste. Ils n’ont jamais accepté de devenir des "fonctionnaires de l’Etat", cela a été leur force.
MAIS MEME AUJOURD’HUI, L’AIDE DE L’ETAT AUX ARTISTES ET ECRIVAINS RESTE MINIME, ALORS QUE L’ENTOURAGE ROYAL (LE MAHKZEN) SUBSIDIE TRES FORTEMENT DE GRANDES MANIFESTATIONS DE PUR PRESTIGE COMME LE FESTIVAL DE MUSIQUE MAWAZINE ?
C’est vrai que les moyens publics pour aider la culture restent dérisoires, et qu’il faut compter sur le mécénat privé qui, souvent, aide des grandes manifestations soutenues par des hommes politiques. On a, certes, créé dans les années 90 de nombreuses institutions culturelles, mais sans aider pour autant les artistes eux-mêmes. Le marché fait des choix a priori mercantiles comme l’a montré l’exemple d’un ami peintre dont toute la production pour les 4 ans à venir a été achetée par un prince du Golfe. L’Etat ne parvient pas réellement à aider les créateurs individuels.
LE MAROC A COMME FORCE SES DIVERSITES ANCIENNES : SA CULTURE AMAZIGH (BERBERE) ENFIN RECONNUE OFFICIELLEMENT DANS LA CONSTITUTION, SES ORIGINES JUIVES SUR LESQUELLES VOUS INSISTEZ SOUVENT, SON HERITAGE DU SOUFISME.
Depuis qu’en 2011, la Constitution l’a reconnue comme langue officielle, au niveau de l’arabe, la culture amazigh peut se développer totalement. Quant aux origines juives ou soufies, ce sont des dimensions importantes qui nous protègent de l’extrémisme musulman des salafistes ou de celui wahabite importé par les pétrodollars du Golfe. Il est important de garder cela, comme de souligner, par exemple, que notre musique "gnawa", dont nous sommes si fiers, vient du mot "Guinée" et, donc, d’un héritage noir. Je sais bien qu’il y a parfois au Maroc, dans la population, un certain rejet des juifs ou des Noirs venus aujourd’hui du sud du Sahara, raison de plus pour rappeler l’importance de cet héritage sur notre culture. La majorité des jeunes au Maroc ne connaissent plus les juifs et ne savent pas qu’on a poussé les juifs du Maroc à venir en Israël où ils sont nombreux à se plaindre d’être discriminés par rapport aux juifs venus d’Europe. Il y a même des retours au Maroc.
LE MAROC A CONNU SON PRINTEMPS ARABE AVEC LE MOUVEMENT DU 20 FEVRIER QUI RASSEMBLAIT, ENTRE AUTRES, LA MAJORITE DES ARTISTES, INTELLECTUELS ET ECRIVAINS. LES OBJECTIFS DE CE MOUVEMENT N’ONT SOUVENT PAS ETE ATTEINTS ET LES TENANTS DU 20 FEVRIER SONT PARFOIS, AUJOURD’HUI, INQUIETES.
Ce mouvement que j’ai soutenu au départ et qui a joué un rôle très important dans les réformes annoncées par le Roi, s’est d’abord affaibli sous ses propres contradictions. Il s’est fait instrumentaliser par les mouvements religieux. Et les grands vainqueurs de tout cela furent les islamistes très bien organisés comme ailleurs dans le monde arabe. Les printemps arabes furent d’abord des printemps pour les islamistes. Il y a cependant aujourd’hui une plus grande liberté de pensée. De grands intellectuels peuvent fustiger le pouvoir royal sans être inquiétés. Il y a des lignes rouges, c’est vrai (NdlR : critiquer le Roi, parler du Sud saharien, parler de l’islam), mais il y a moyen de composer intelligemment avec elles en gardant l’idée de "respect".
Ce qui est a apparu aussi, c’est que la société marocaine, celle des banlieues des villes, reste fondamentalement traditionaliste. C’est dû à notre enseignement qui a toujours véhiculé une culture de la soumission.
C’est dû aux télévisions, soit inintéressantes, soit travaillées par les chaînes islamistes du Golfe. La communauté marocaine traditionnelle n’est cependant pas intégriste. Et il faut veiller à ce qu’elle ne le devienne pas. La forêt qui pousse le mieux au Maroc, ce sont les antennes paraboliques sur les toits. Or, cette télévision cultive la bêtise auprès de masses encore souvent analphabètes. Il faut donc que tous, à commencer par l’Etat et le Roi, se donnent les moyens pour que la tradition ne signifie pas la fermeture. L’enjeu, aujourd’hui, est la survie et le maintien de ce monde associatif et culturel menacé par les extrémistes islamistes.
DANS CE CONTEXTE, QUELLE EST L’IMPORTANCE DE DABA MAROC ?
Montrer qu’il y a au Maroc des formes d’art rebelles, citoyennes, non soumises. Faire le lien avec la Belgique dans cette francophonie non française, unie par la langue. Montrer cela aussi à la diaspora marocaine en Belgique dont une partie est travaillée par le fondamentalisme qui cherche à convertir ces Marocains au chiisme ou au salafisme grâce à des financements saoudiens ou du Qatar, pour, par ricochet, rebondir au Maroc et affaiblir le malakisme (l’islam marocain). On montrera aussi, comme le dit Fabienne Verstraeten, la vitalité énorme et neuve du secteur culturel marocain en Belgique - et je veillerai à ce que cette vitalité puisse venir aussi se montrer au Maroc.



COMMENTAIRE DE DIVERCITY
AU MAROC: UN VENT DE LIBERTE ET DE CREATIVITE
Combien il est rafraîchissant de lire cette fascinante interview d'un intellectuel marocain éclairé qui met en avant que si l'intégrisme progresse au Maroc en revanche il existe dans les milieux artistes et intellectuels un puissant courant de résistance aux assauts de l'obscurantisme islamiste. "Il y a aujourd’hui une plus grande liberté de pensée". Retenons donc que
"Les origines juives ou soufies, sont des dimensions importantes qui nous protègent de l’extrémisme musulman des salafistes ou de celui wahabite importé par les pétrodollars du Golfe.
Je sais bien qu’il y a parfois au Maroc, dans la population, un certain rejet des juifs ou des Noirs venus aujourd’hui du sud du Sahara, raison de plus pour rappeler l’importance de cet héritage sur notre culture.
Les printemps arabes furent d’abord des printemps pour les islamistes.
Il y a aujourd’hui une plus grande liberté de pensée.
Ce qui est a apparu aussi, c’est que la société marocaine, celle des banlieues des villes, reste fondamentalement traditionaliste. C’est dû à notre enseignement qui a toujours véhiculé une culture de la soumission.
C’est dû aux télévisions, soit inintéressantes, soit travaillées par les chaînes islamistes du Golfe. La communauté marocaine traditionnelle n’est cependant pas intégriste. Et il faut veiller à ce qu’elle ne le devienne pas.
Cette télévision cultive la bêtise auprès de masses encore souvent analphabètes.
L’enjeu, aujourd’hui, est la survie et le maintien de ce monde associatif et culturel menacé par les extrémistes islamistes.
Montrer qu’il y a au Maroc des formes d’art rebelles, citoyennes, non soumises. Faire le lien avec la Belgique dans cette francophonie non française, unie par la langue. Montrer cela aussi à la diaspora marocaine en Belgique dont une partie est travaillée par le fondamentalisme qui cherche à convertir ces Marocains au chiisme ou au salafisme grâce à des financements saoudiens ou du Qatar"
Le salut ne viendra pas des esprits au garde à vous; "Le monde ne sera sauvé, s'il peut l'être, que par des insoumis" (André Gide).
Les insoumis que sont et que doivent demeurer les artistes, les intellectuels et tous ceux qui ont appris à penser librement.
Apprendre à "se servir de son entendement " en toute rigueur, en toute autonomie en toute liberté et en toute responsabilité c'est le message des Lumières formulé en toute rigueur par Emmanuel Kant.
L'entendement? "S’en servir sans la direction d’autrui". Sans l'aide de la religion. Sapere aude ! (Ose penser) "Aie le courage de te servir de ton propre entendement". Voilà la devise des Lumières.
Le 18ème siècle marchait vers les lumières. Notre siècle marche sur la tête tournant le dos aux Lumières.
Il s'agit rien moins que d'apprendre à vivre et à penser "sans le secours d’autrui, sans les choses de la religion." (Kant)

PORTRAIT DE DRISS KHROUZ




Son père le voyait officier de l'armée, il sera un brillant intellectuel
A l'âge de 6 ans, il ne parlait ni l'arabe ni le français ; l'amazigh était son seul moyen de communication.
Il a fait partie de la première promotion du Lycée militaire de Kénitra.
En 2003, il est nommé directeur de la Bibliothèque nationale.
Docteur en économie et en gestion, enseignant et chercheur, il est membre de plusieurs organes : GERM, IRCAM...

Henry de Montherlant écrivait : «Si vous avez plusieurs voies et que vous croyez ne pas savoir la bonne, empruntez toujours la plus douloureuse». Le secret d’une vie riche vient souvent de là. A l’âge de six ans, Driss Khrouz ne parlait ni l’arabe ni le français ; l’amazigh était son unique langue de communication. Pour aller à l’école, il lui fallait parcourir une bonne dizaine de kilomètres chaque jour et il devait se réveiller très tôt pour être à l’heure. Pourtant, rien de tout cela ne le découragea. Il a même bien tenu au-delà de ce que l’on peut attendre d’un enfant de son âge et dans ces conditions. La preuve, se rappelle-t-il, sur les douze enfants qui faisaient le trajet quotidiennement, seuls deux feront des études supérieures. 

IL COMMENCE EN 1975 COMME PROFESSEUR CHARGE DES TRAVAUX DIRIGES
Driss Khrouz est né en 1950 dans le petit village de Gourrama, à soixante kilomètres de Talsint et seulement 30 km de Tazmamart, dans ce Maroc où la pénibilité du travail, l’isolement et la précarité des conditions de vie sont une dure réalité. Pourtant, son père était propriétaire terrien et agriculteur et lui, comme ses huit autres frères et sœurs, ne manquait de rien. En effet, à l’époque et dans la région où il était né, les disparités ne se voyaient pas de manière aussi criardes qu’aujourd’hui. Il s’en souvient avec une certaine nostalgie : «Riche ou pauvre, on mangeait les mêmes plats, on empruntait les mêmes sentiers, souvent à pied ou à dos d’âne. Personne n’avait de voiture ni ne pouvait en avoir et, pour aller à l’école, au souk ou ailleurs, il fallait marcher. Et puis, quel que soit le statut, le travail était une valeur à laquelle tout le monde adhérait de la manière la plus naturelle qui soit».
Le destin du jeune Driss allait connaître très tôt des moments forts. Après le certificat d’études primaires qu’il obtient en 1962, il va atterrir au Lycée militaire de Kénitra, à la suite d’un concours. A 18 ans, il obtient le baccalauréat section sciences expérimentales avec mention «très bien». C’est la première promotion du Lycée militaire et, malgré les encouragements qui veulent en faire un futur officier de l’armée, il se détourne de la carrière militaire. D’abord, tenté par une grande école de commerce, il s’inscrit à la Faculté des sciences de Rabat où il obtient sa licence.
Driss Khrouz va commencer par être séduit par la gauche avant même de militer à l’Union nationale des étudiants marocains (UNEM). A 21 ans, il part à Lille où il obtiendra deux diplômes d’études supérieures (DES), l’un en économie et l’autre en gestion de l’entreprise. A son retour, il est chargé d’assurer les travaux dirigés (TD) à l’Université Mohammed V de Rabat. Il n’y reste pas longtemps. En 1975, il est affecté à la Faculté des sciences juridiques et économiques de Fès qui était encore une annexe de l’Université de Rabat dont elle ne s’affranchira qu’en 1979. Durant ces années, il est l’assistant d’un certain Habib El Malki, à l’époque lui aussi professeur.
Parallèlement, Driss Khrouz continue à travailler sur sa thèse de doctorat d’Etat en sciences économiques qu’il obtiendra en 1980. 
Entre-temps, il avait déjà adhéré à l’Union socialiste des forces populaires (USFP) dont il est actuellement membre du conseil national. Il s’implique dans l’enseignement en tant que chercheur, chef de département puis en qualité de vice-doyen de la Faculté de droit et des sciences économiques de Fès, un poste dont il démissionnera, même s’il reste à Fès jusqu’en 1990, date à laquelle Habib
El Malki, nommé secrétaire général du Conseil national de la jeunesse et de l’avenir (CNJA), lui fait appel pour diriger plusieurs études sur les jeunes et l’emploi. D’ailleurs, c’est de là que vint l’idée de «Crédit jeunes promoteurs». Mais Driss Khrouz n’abandonnera jamais l’enseignement qu’il poursuit à Rabat, même lorsque El Malki le sollicite à nouveau, quand il fut nommé ministre de l’éducation nationale en novembre 2002, pour diriger son cabinet et superviser le travail qui fut accompli au niveau de la mise en place des académies régionales, l’autonomie de l’université ou la refonte des programmes et des manuels scolaires.

TRES ATTACHE A SA CULTURE AMAZIGHE
En 2003, nouveau tournant dans sa carrière quand il est proposé pour le poste de directeur de la Bibliothèque nationale. Il sera ainsi étroitement associé à la construction du nouvel édifice qui sera achevé en juillet 2004. Bâti sur 4 hectares, il aura coûté 320 MDH, dont 47 millions proviennent de la coopération internationale et européenne. Cette bibliothèque emploie aujourd’hui 136 personnes et renferme un million d’ouvrages, 350 000 manuscrits et 5 millions de journaux dont certains datent de 1863…
Driss Khrouz a été tenté par la politique. Il s’est présenté plusieurs fois, dont une à Errachidia, aux élections législatives mais sans succès.
Les diverses activités de Driss Khrouz et la richesse de son parcours lui ont valu le poste de vice-président du Centre nord-sud du Conseil de l’Europe, chargé de la promotion de l’interdépendance et du dialogue entre les cultures. C’est d’ailleurs cette association dont le siège était à Lisbonne qui avait attribué le prix des droits humains à Abderrahmane Youssoufi. 
Driss Khrouz n’oublie pas pour autant la recherche. Il est, en effet, secrétaire général du Groupement d’études et de recherches sur la Méditerranée (GERM) et membre du conseil d’administration de l’Institut royal de la culture amazighe (IRCAM).
Mohamed El Maâroufi
www.lavieeco.com


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