vendredi 5 octobre 2012

Comment être directeur d’école aujourd’hui ?


Stéphanie Bocart et Alice Dive
Libre Belgique
Occuper une “place d’exception” est une tâche ardue pour le chef d’école. “Sa légitimité est en grande difficulté”, constate Jean-Pierre Lebrun.


Entretien
Jean-Pierre Lebrun est psychiatre et psychanalyste. Il nous livre les résultats de son travail mené sur la fonction de directeur d’école.
A QUELLE(S) CONCLUSION(S) PRINCIPALE(S) ABOUTIT VOTRE RECHERCHE ?
Sans conteste, il ressort que les directeurs d’écoles sont aujourd’hui en grande difficulté de légitimité. De nos jours, on n’accepte plus l’idée qu’ils puissent occuper une place différente de celles des autres au sein de la communauté scolaire. Eux-mêmes ne parviennent parfois plus à l’assumer. C’est pourquoi, je leur dis : "C’est comme si vous étiez deux : il y a vous et il y a une place à tenir." Car, à un moment donné, il faut bien que quelqu’un décide et tranche en fonction de l’intérêt collectif. C’est cela le rôle du directeur. Malheureusement, on assiste aujourd’hui à une délégitimation significative de la fonction de directeur.
POUR QUELLE(S) RAISONS(S) ?
Il y a d’abord le contexte social actuel dans lequel la notion d’égalité est de plus en plus prégnante et contraignante. Pourquoi et au nom de quoi un directeur d’école pourrait-il encore décider et trancher pour le collectif ? Je prends souvent l’exemple du capitaine d’un bateau. C’est quelqu’un qui a une légitimité spontanée, personne ne le conteste. Jusqu’au jour où le bateau fait naufrage et où il perd toute légitimité. Il devient alors comme tout le monde. C’est un peu ce qui s’est passé dans l’évolution de notre société. Hier, le pyramidal théologico-politique organisait spontanément les vies collectives, y compris celle de la communauté scolaire. Aujourd’hui, ce n’est plus du tout le cas. Par conséquent, diriger est devenu d’autant plus difficile que cette légitimité semble avoir disparu du contexte d’arrière-fond. Du coup, le directeur d’école doit sans cesse monter au créneau, engager sa singularité, ce qui rompt le pacte d’égalité entre les personnes. Selon moi, l’égalitarisme met à mal le fait de pouvoir occuper une place différente des autres, ce que j’appelle "une place d’exception" qui doit donner un autre statut à celui qui l’occupe.
UNE FORME DE NON-ACCEPTATION DE L’AUTORITE FINALEMENT…
Précisément. C’est la deuxième raison de cette délégitimation de la fonction de directeur. Nous vivons dans une société où l’autorité est très mal vécue. Elle est d’emblée associée à de l’autoritaire, à de l’abus, à de l’excès. Du coup, les gens ne perçoivent plus que, paradoxalement, l’autorité est ce qui les protège de l’excès de pouvoir. Quand vous occupez une place d’autorité, vous êtes loin d’avoir tous les pouvoirs. Au contraire, vous êtes contraint de rendre compte de la façon dont vous occupez cette place à l’égard de la tâche collective. Aujourd’hui, on n’ose quasiment plus affirmer que les différences de places existent.
QUI REMET LE PLUS EN CAUSE CETTE LEGITIMITE DES DIRECTEURS ?
Selon les intéressés, la majorité des difficultés viendraient moins des élèves que de leurs parents. Ces derniers acceptent en effet difficilement que la règle de l’école ne soit pas la même que celle en vigueur à la maison. C’est comme si cette césure était vécue par les parents comme "les mettant à mal" parce que leur enfant est lui-même mis à mal. Que ce soit pour de raisons de comportement, de cotation, ils ont l’impression que l’on va abîmer leur progéniture si on lui demande que les règles soient respectées. Or, c’est tout l’intérêt de l’école de ne pas avoir les mêmes règles que celles de la famille. Il y a aujourd’hui une vraie divergence d’orientation entre les parents et l’école. La légitimité qu’avait le directeur de "représenter la loi" est fortement écornée. A l’heure actuelle, le directeur qui applique une décision prise en conseil de classe a huit chances sur dix de se retrouver devant la justice avec un avocat sur le dos ! Avec de telles réactions, c’est sûr que l’on risque de mettre le collectif en danger.
QUID DE LA DIRECTION VIS-A-VIS DU CORPS ENSEIGNANT ?
Nous n’avons pas eu écho de directeurs qui ne savaient plus du tout asseoir leur autorité au sein de la communauté scolaire. Il s’agit plus d’une retenue dans la manière de prendre des décisions ( "c’est comme ça, et pas autrement" ). Je me souviens de ce directeur qui avait instauré, pour des raisons d’équité et de justice, un temps imparti - trente minutes par exemple - pour débattre d’un cas en conseil de classe. Il prenait le temps de discuter avec les enseignants et à un moment donné, me disait-il, "je tranchais" , et il ajoutait : " Et je ne me justifiais pas." Pour moi, cela dit bien ce que cela veut dire. Le directeur d’école a le droit de trancher parce que c’est sa place et il ne doit pas sans cesse se justifier - dans la mesure où il a respecté les procédures bien sûr. Parce qu’il y a aura toujours quelqu’un qui va contester la décision en fonction de ses affinités, de sa sensibilité. Il faut donc que quelqu’un puisse avoir un pouvoir "discrétionnaire", pour ne pas dire "arbitraire".
PENSEZ-VOUS QUE CETTE PERTE DE LEGITIMITE DU DIRECTEUR PEUT, A TERME, METTRE A MAL LA QUALITE DE L’ENSEIGNEMENT ?
Clairement oui. Je dirais même : "elle a mis et continue de mettre à mal" la qualité de l’enseignement. On laisse croire aux enfants qu’il est possible d’apprendre sans effort, sans contrainte. C’est une illusion lourde de conséquences. Le système néolibéral d’un côté, l’égalitarisme de l’autre - à force de répondre à toutes les demandes de l’enfant - vont à l’encontre de ce qui est nécessaire pour qu’il grandisse. Néanmoins, l’école catholique en Belgique a quand même pu prendre appui sur des valeurs, bien qu’elle n’ait plus la référence à la catholicité d’autrefois.
QUELLE(S) SOLUTION(S) PROPOSEZ-VOUS ?
Il faut revaloriser les valeurs d’antan mais d’une autre façon. Il faut relégitimer la fonction de directeur autrement. C’est ce que j’ai tenté de faire pendant deux années avec les intéressés. D’une part, via ce que j’appelle "le transfert". En psychanalyse, le transfert, c’est "ce que l’on suppose à l’autre de par sa propre histoire". On lui suppose un savoir. Les directeurs sont venus me voir, ils m’ont supposé un savoir, ce dont je n’ai pas abusé mais usé. Partant avec ce renfort-là, ils retournent à l’école, s’en sortent mieux car cela réinscrit leur légitimité. D’autre part, grâce à un éclairage par la rationalité de ce qu’implique la légitimité de cette place de directeur. Autrement dit, il faut leur expliquer pourquoi ils sont en difficulté et pourquoi leur place est différente. Hier, tout cela était noué dans la tradition. Aujourd’hui, cette tradition n’est plus. On ne suppose plus du tout au directeur un savoir quelconque, on lui suppose simplement d’être là "pour mettre des bâtons dans les roues". Cela doit changer.

COMMENTAIRE DE LECTEURS
D'emblée je prétends que pour être directeur d'école aujourd'hui en Belgique il faut, tout au moins dans l'enseignement officiel communal ou non, non seulement avoir une carte du parti mais militer et cirer les pompes des politiciens en place. Sans cela jamais un citoyen ne sera directeur d'école, jamais.
Dans le Libre c'est un peu pareil, au point que même une institutrice divorcée risque de perdre sa place...On imagine un citoyen qui se revendiquerait athée. Même avec des compétence hors normes, jamais au grand jamais il ne serait directeur d'école libre, ni même attaché au photocopies. Comme quoi, tout ou presque n'est que bla bla stérile et souvent hypocrite.

Jean-Pierre Lebrun, le dernier des derniers Mohicans en Belgique. Une parole qui peine à surnager dans notre civilisation déclinante.

Deux solutions :
1) prendre la bonne couleur de carte de parti.
2) être catho' compétent et ne compter ni ses heures, ni ses sous.

C'est très simple.
Le problème des directeurs d'école, surtout dans l'officiel, sont là grâce à leur piston politique.

Beaucoup sont en place et n'ont pas les reins assez solides pour faire face à toutes les difficultés dans l'enseignement. Ce sont souvent des roseaux qui plient face aux parents.

Si l'an dernier, beaucoup ont dû faire face à la fronde des enseignants c'est à cause de leur incompétence.

Ils sont responsables de la démotivation des enseignants. A l'heure actuelle, une plainte d'élève ou de parent est plus souvent prise en considération que la parole d'un enseignant.

Oui, il manque de bons directeurs d'école un peu partout. D'ailleurs, là où la direction est valable, l'école augmente sa population.




COMMENTAIRE DE DIVERCITY
"LA OU LA DIRECTION EST VALABLE, L'ECOLE AUGMENTE SA POPULATION."

L'effet directeur induit de fait la bonne marche d'un établissement. Tout le monde sait ce qu'est un mauvais chef. En revanche il est plus difficile de décortiquer les qualités de leadership du bon chef. Il en existe, nonobstant les servitudes du métier qui dissuadent bon nombre de candidats à haut potentiel. J'en ai croisé pas mal, totalement réticents à relever le défi. Quand les dégoûtés s'éloignent disait VDB, il reste les dégoûtants! Je caricature, à tort.
Ayant exercé ce métier pendant plus de vingt ans, je crois pouvoir pointer quelques unes de ces qualités rares.
Tout d'abord et avant tout, il faut une personnalité forte, de préférence consensuelle et une formidable résistance au stress: stress des parents, des élèves, des enseignants, des syndicats, du PMS et du pouvoir organisateur.
Ensuite et surtout, une capacité imaginative à résoudre une diversité de problèmes en osant décider vite et bien, au jour le jour, à la minute la minute. En prenant sur soi le poids de toutes les responsabilités, en ouvrant le moins souvent possible son parapluie.
Armé d'une burette et d'un extincteurs virtuels, le chef se demande toujours ce qu'il a fait de sa journée en rentrant chez lui.
Comme les politiciens, il gère l'urgence et le court terme, a du mal à dégager du temps pour le consacrer à une vision, à son projet pédagogique ou à ce qu'on appelle la culture d'entreprise, disons en l'occurrence d'établissement.
Quels problèmes? Cela va de l'intoxication alimentaire à l'alerte à la bombe, en passant par les grèves, les fraudes, les frondes, la chute d'un plafond, l'inondation, la neige en hiver, les bagarres d'élèves en automne et surtout l'immense stress administratif. On imagine mal la somme de travail que cela représente malgré la présence et le soutien d'un personnel administratif le plus souvent compétent et d'excellente volonté. Le plus dur sera sans doute de répartir équitablement les attributions et les corvées, en respectant l'ancienneté et le statut de chaque enseignant et de construire, à partir de là, l'horaire qui organise l'emploi du temps de tous les élèves et de l'ensemble des professeurs. Un problème d'une grande complexité, singulièrement dans le secondaire.
Il ne dégagera que peu de temps pour rendre visite aux jeunes profs, les évaluer, les conseiller, les coacher comme on dit aujourd'hui, pour réunir ses équipes et les stimuler, les encourager, pour écouter celle ou celui celui qui s'est fait plaquer, qui déprime ou sombre dans l'alcoolisme , pour soutenir la discipline de l'un(e) et freiner les exigences folles d'un(e) troisième, le zèle de néophyte d'un(e) stakhanoviste, raisonner un "buseur "supérieur pour relayer les initiatives des enseignants créatifs et volontaires pour organiser des sorties d'élèves, des activités culturelles sportives, artistiques.
Peu de chefs d'écoles osent déléguer, vertu essentielle d'un bon meneur. Pour déléguer il faut être sûr de ses collaborateurs et sûr de soi.
On peut être excellent enseignant et médiocre chef d'école ou l'inverse, j'en ai connu. Il n'est pas interdit d'être les deux.
Je viens d'un réseau où le chef est élu par ses pairs. Le pouvoir organisateur (communal en l'occurrence) se réserve le droit d'entériner ou non ce choix. Il y a presque cent ans que le PO l'entérine et c'est ce qui est tout à fait remarquable.
Et pourtant au-delà de toutes les qualités énoncées, la plus importante est sans doute la "vision" du chef d'école. "It takes three things to succeed: a vision to see, the vigor to act and the heart to care."
Ce chef d'orchestre est aussi un homme orchestre à qui il arrive de faire des fausses notes. L'équipe les lui pardonne rarement .
Car s'il a ses partisans, il a aussi ses détracteurs, généralement plus nombreux, qui guettent le moindre faux pas. Être chef est un apostolat. Quand tout baigne, c'est un métier de rêve. Quand tout se met à foirer, c'est le pire des enfers.
Les responsabilités du chef d'école sont si écrasantes que si les quelques téméraires qui embrassent cette carrière en mesuraient la portée réelle, on trouverait encore moins de candidats pour exercer cette impossible mission. C'est un métier qui use mais qui permet de donner toute sa mesure et de développer le meilleur de son potentiel.
Cela suppose  de l'audace, du talent et une formidable dose d'inconscience.
En effet,  "Il faut relégitimer la fonction de directeur autrement".
MG

STATUT ET GESTION DES RESSOURCES HUMAINES SONT-ILS INCOMPATIBLES ? GRH ET ENSEIGNEMENT.
Publié le 16 juin 2012 dans actualité et enseignement
La première réalité à prendre en compte c’est qu’il y un statut par réseau. Pas pour protéger le Pacte scolaire comme l’écrivait quelqu’un, mais parce que les employeurs des enseignants appartiennent à des catégories différentes. Ceux de la CFWB et du subventionné officiel sont des fonctionnaires, ceux du libre ne sont pas employés par des services publics.
La deuxième c’est l’objectif poursuivi par l’ensemble des statuts : la protection maximale des droits individuels. L’exemple actuel illustre cette caractéristique jusqu’à la caricature.
Cette hyperprotection, qui marque ses effets dans tous les domaines de la gestion des carrières (nominations, licenciement, mutations, disciplinaire, etc.), rend la gestion des ressources humaines très difficile. L’enseignement est peu perméable aux idées modernes en matière de GRH. Contrôle de la qualité, évaluation des compétences, rémunération au mérite, leadership des directions, management des ressources sont autant expression quasi tabou.
A longueur d’interventions sur ce forum, une majorité de participants jouent à Caliméro. Le métier serait le plus difficile, le moins reconnu. L’arbitraire serait partout et les profs des victimes systématiques. Cette légèreté d’analyse est encore renforcée par l’effet pervers de l’existence des réseaux. Ici, c’est mieux qu’en face, pousse chacun à minimiser les dysfonctionnements de son réseau et à caricaturer celui des autres. Ajoutons enfin, l’expression très majoritaire d’un poujadisme latent qui amène nombre de contributeurs à exprimer systématiquement un mépris du politique considéré comme la source de tous les maux. Par parenthèse, on doit s’interroger sur la capacité de travailleurs aussi critiques – et parfois démagogiques – à former des citoyens responsables et motivés (et qui doivent donc développer un regard critique, mais malgré tout confiant dans la démocratie).
Peut-on identifier des causes à cette situation ? C’est sans doute difficile sans une analyse approfondie, mais quelques hypothèses semblent assez plausibles. La réalité de certains comportements arbitraires de certains PO. Après plus de 40 ans de carrière, je n’ai évidemment plus d’illusion sur ce sujet. La lutte menée par la CSC enseignement contre les PO du réseau libre (les plus portées à l’arbitraire et au mépris des droits des agents ?) avec pour objectif évident de leur rogner les ailes. L’impact indirect sur les PO de l’officiel subventionné (en oubliant que ce service public de proximité est dirigé par des responsables démocratiquement élus) qui donne aux enseignants communaux une protection bien supérieure à celle de leurs collègues de la même administration communale. La préoccupation, compréhensible, des organisations syndicales de jouer leur rôle d’ » assurance-vie » vis-à-vis de leurs affiliés et, donc, de maximiser la protection individuelle des droits au détriment de l’intérêt général.
La conséquence un système cadenassé qui explique – au moins partiellement – le marasme actuel. Pas de valorisation des mérites ou des efforts individuels (formations ou diplômes complémentaires peu ou mal récompensés), pas de gestion des compétences et résistance quasi systématique à l’évaluation, protection individuelle maximale malgré l’impact négatif sur la vie des équipes et la gestion des projets, refus de valorisation de la fonction de direction (et donc refus de reconnaître l’importance d’un bon leadership). Ajoutons à cela la victimisation des acteurs (nos employeurs magouillent, les parents sont méchants, la société nous méprise, etc.) et voilà un bilan très peu enthousiasmant.
Il faudra bien un jour trouver un vrai consensus sur ce que sont une école efficace, un enseignant efficace, un chef efficace, sur comment qui mesure cette efficacité, comment on la promeut et comment on la valorise. La Belgique est à la traîne dans tous ces domaines de réflexion. Pourtant cela motiverait les nombreux acteurs qui n’ont pas à rougir de leur travail et permettrait de se débarrasser des autres qui n’ont rien à faire dans un secteur prioritaire.
Claude Wachtelaer
Cet article a été publié sur le site www.enseignons.be dans une discussion sur les remous causés par des changements d’affectation des préfets des AR d’Andenne et de Dinant.



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